Fenêtres sur le passé

1938

Nos vieux Kerhorres
- Article 4 sur 6 -

Source : La Dépêche de Brest 27 juillet 1938

 

Ainsi le Kerhorre reste à son bord du lundi matin au samedi, mais si la pêche « donne », il double sa semaine.

Il arrive parfois qu’un bateau ne revint pas dans l’anse de Kerhuon pendant un mois.

 

— Quand on s'absentait si longtemps, poursuit mon ami, c'est « Channick ar poste » qui,

en venant au marché de Brest, nous apportait de chez nous ce dont nous avions besoin, le linge par exemple.

 

« À dire vrai les Kerhorres les plus typiques n'existaient déjà plus de mon temps.

J'ai entendu autrefois mon père expliquer que dans sa jeunesse il y avait des familles entières qui ne possédaient

pour tout logis que leur bateau.

À bord la femme du patron travaillait comme un homme.

Mais peu à peu cet usage se perdit, ainsi qu'il était normal avec l'évolution du progrès

et pour ma part je n'ai jamais connu de barque possédant une femme dans son équipage.

 

«  La vie ne nous était guère facile, mais quand on a grandi là-dedans, on imaginait mal autre chose.

Pendant les mauvaises semaines d’hiver, je ne gagnais guère que trois à quatre francs.

 

En effet, le matelot recevait un sixième de la pêche, le novice un septième et le mousse un huitième.

Le patron touchait le reste, parce qu'il fournissait le bateau et ses agrès.

 

« Nous avions à bord une petite boîte en bois qui était absolument sacrée, et dans laquelle nous mettions

tous les petits sous recueillis en supplément au cours de la semaine.

Et je vous prie de croire que personne n'aurait osé y toucher.

Seul le patron l'ouvrait au jour fixé et en présence de l'équipage.

 

« Cet argent était peut-être celui auquel nous attachions le plus de prix, aussi avions-nous toujours le souci de garnir la cagnotte commune.

 

« Quand on apportait au marché de beaux paniers de poisson, les revendeuses nous donnaient cinq sous,

parfois même une petite pièce blanche de cinquante centimes.

On en aurait fait des voyages, rien que pour cela !

« À notre mouillage, sous le château, nous tenions encore

un petit commerce, celui de la « boëtte » pour les pêcheurs amateurs.

Les ouvriers de l'arsenal principalement étaient nos clients.

On vendait un et deux sous la poignée de petits poissons.

 

« Quand on arrivait à terre, là-bas, près de chez nous,

on mettait les voiles à sécher, on nettoyait le bord,

afin que tout soit prêt pour le prochain départ,

puis le patron ouvrait la « boîte à sous ».

Nous étions comme des enfants autour d'une tirelire

que le père va briser sur la table.

On comptait la recette.

 

« L'usage voulait que le partage de cet argent soit égal

pour chacun.

Le mousse en avait autant que le patron.

Si bien que lorsqu'il y avait une pièce en trop,

on la lançait en l'air.

Pile, c'était pour du tafia.

Face, c'était de l'eau-de-vie.

 

Jim Sévellec

« On avait ainsi toujours un peu d'argent de poche pour le dimanche.

Avec cinq sous en ce temps-là ou pouvait faire bien des choses... »

 

Le marin a toujours été débrouillard et le « système D » n'est pas une invention nouvelle.

 

— Je vous ai parlé du pêcheur de pain.

 Eh bien ! Nous, nous étions des chasseurs de filin.

Les morceaux de cordage laissés à l'abandon, les vieilles amarres mises au rebut,

le moindre « bout » enfin, tout nous était bon.

Nous avions l'œil pour les trouver.

Quand la provision était suffisante on utilisait, à terre, un engin primitif pour tourner nous-mêmes un cordage.

Voilà du gréement qui ne coûtait que la peine de le faire.

Ce n'était qu'une petite ruse bien innocente, car le patron demandait à sa ménagère l'argent nécessaire

pour l'achat du fameux filin, qui pouvait ainsi être... arrosé par tout l'équipage.

 

Les bateaux de Kerhorre qui naviguaient au début du siècle allaient parfois loin du Stear, de Camfrout ou du Pouldu.

 

Certains prenaient, en effet, pour base le Conquet, afin de pêcher dans l'archipel de Molène.

La vie à bord était plus rude et plus hasardeuse aux mauvais jours.

— J'en ai connu dont l'audace était incroyable, reprend mon ami.

Sans le moindre instrument, pas même de boussole,

ils allaient sur leur barque tourner autour d'Ouessant et jusqu'à Sein.

 

« Si mes souvenirs sont exacts, c'est un nommé Leroux qui le premier partit de Camfrout pour travailler à Sein.

Ceux-là ne revenaient pas souvent au pays parce qu'ils débarquaient leur poisson au Conquet.

Imaginez-vous ce qu'était la vie à bord pendant des semaines et des semaines,

au milieu des récifs et dans la solitude du large ?

 

« Certains allaient pêcher dans les endroits les plus périlleux et on les voyait, courbés sur les avirons,

tirant à plein bras, pour passer entre deux récifs sournois, poussés par une barre de houle.

Ceux-là jouaient avec la mort. »

 

P.-M. LANNOU.

(A suivre).

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