Fenêtres sur le passé

1938

Nos vieux Kerhorres
- Article 3 sur 6 -

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Source : La Dépêche de Brest 26 juillet 1938

 

Je ne reconnais plus mon Brest d’autrefois.

Je ne sais pas si c’est ma jeunesse que je regrette mais  je la trouvais, notre grande ville, bien plus belle alors.

 

Le petit port sous le Château, dominé son joujou de Phare ;

La Ninon, les vieux vaisseaux-écoles, les Quatre-Pompes et tant de vieux souvenirs...

 

On a taillé tranché, ajouté, démoli, si bien qu’on ne s'y retrouve plus.

Aux Quatre-Pompes, il y avait un groupe assez important de pêcheurs que nous connaissions.

Ils bricolaient au jour le jour, avec quelques lignes et quelques casiers.

Parmi eux, une vieille figure, le « père Joly » qui était gardien du phare.

 

Presque tous ne sont plus là maintenant et d'ailleurs qu'y feraient-ils ?

Il n’y a plus de place pour eux.

À l’époque « il y avait moyen » de pêcher un peu partout.

Je me souviens que nous poussions parfois jusque dans l'avant-port, en pleine nuit,

avec nos avirons bien suiffés pour ne pas faire de bruit.

 

Il nous arrivait d'être repérés par un factionnaire qui se mettait à crier comme un perdu.

« Gueule toujours ! », que nous disions et on continuait le travail.

Aujourd'hui le mazout a fait crever tout.

Les factionnaires peuvent bien dormir sur leurs deux oreilles...

Façon de parler !

 

Il y avait parfois autour de nous quelques bonshommes

que nous avions à l'œil.

Il y en a toujours d'ailleurs.

Ce sont les pirates.

Ceux qui vont « en douce » relever les casiers et les vider

de leur contenu.

 

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« J'ai connu un gaillard qui se flattait de pêcher les homards à la ligne.

La belle chose !

Il travaillait avec le matériel des autres.

Mais ce métier n'allait pas sans risques « comme de juste ».

 

« Là comme ailleurs la règle est simple : tout est permis, à condition de ne pas se faire prendre. »

 

« On pourrait raconter beaucoup de bonnes histoires mais, à force de tirer des bords,

nous voici encore bien loin de ce qui nous occupe.

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— A la nuit tombante, on se mettait à nouveau en route.

Si le temps était calme, le mousse et le novice empoignaient les avirons.

Hâle dessus mon gars !

 

De-ci, de-là, des petites lumières falotes glissent au raz de l'eau.

Nous ne sommes pas seuls.

On va prendre une provision de lançons du côté du Minou pour « boëtter » les palangres.

600 ou 700 hameçons à garnir parfois.

 

« C'est que, aux mauvais jours d'hiver nous fabriquions des lignes magnifiques,

avec cette patience qui n'appartient qu'aux gens pour lesquels le temps ne compte guère.

 

« Puis on met le cap sur la pointe espagnole.

Pendant que nous ramons, le patron, à la lueur d'un fanal, s'occupe aux hameçons, avec le matelot.

 

« Et voici les palangres mises à la mer aux environs de la Cormorandière.

Espérons que la pêche sera bonne!

 

« Nous entrons en rade pour aller donner quelques coups de senne près de la baie de Roscanvel.

75 ou 80 mètres de trémails à la traîne, caisses commence à garnir les caisses.

Travail silencieux et précis.

Hâle sur l’aviron, hâle toujours en « espérant » la brise.

Bon gré, mal gré, rien d’autre à faire.

Le long de la côte d’autres fanaux glissent imperceptiblement comme des étoiles de la mer.

 

« Nous revenons aux palangres qu'on « soulage »

avec précaution.

Voici quelques belles pièces et du menu fretin de la « saloperie », dit le patron.

Ça ne va pas.

 

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« Les lignes sont remises à l'eau, inutile de rentrer au port.

On va « essayer le mulet » du côté de la rivière de Châteaulin.

Il y a parfois des coups miraculeux.

 

« J'ai vu remplir littéralement le bateau en quelques heures.

Mais des pêches comme ça, c'est pour épingler dans le livre aux souvenirs et juste assez bon

pour faire enrager l'homme pendant les mauvais jours.

 

« La nuit passe ainsi en navettes épuisantes.

Parfois on remonte, le plus silencieusement possible, jusqu'à l'entrée de Port-Launay ».

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Pour être Kerhorre, il ne faut pas « avoir les deux pieds dans le même sabot ».

J'ai entendu dire cela une fois par un ancien qui avait dû en voir de dures.

 

— Serez-vous étonné, reprend mon ami,

que parfois le dimanche un matelot ait pu serrer la bouteille d'un peu trop près ?

Il n'y avait pas alors grand'chose pour s'amuser !

 

« Quand nous pratiquions la pêche dont je viens de vous parler, nous débarquions notre poisson au petit bassin,

sous le Château.

De là il fallait « en vitesse » le porter aux halles, où l'on tâchait de vendre au mieux, ce qui n'était pas toujours facile.

 

« Il y avait alors des loustics qui ne manquaient pas d'idée.

Un jour l'un d'eux avait capturé trois beaux saumons près du Pouldu, je crois.

Il se dit :

« Si je vais les offrir aux halles sans me méfier, je n'aurai pas le bon prix ».

 

« Alors il mit un habit de paysan, enferma ses trois belles pièces dans un sac et en route vers la ville.

 

« Au matin, notre homme déambulait dans le marché aux poissons, sa charge sur les épaules,

l'œil et l'oreille aux aguets.

Il intriguait beaucoup de gens.

Que pouvait-il donc promener ainsi, sans rien proposer ?

« Notre gaillard entendit deux hôteliers brestois

qui se lamentaient.

Comme par hasard il se trouvait près d'eux.

 

— Pas un saumon aujourd'hui, disait l'un.

C'est bien ma chance.

Et j'ai un grand déjeuner...

Toujours comme ça quand on veut quelque chose !..

 

« Le brave « paysan » intervint, l'air aussi ahuri que possible :

 

— Vous voulez des saumons ?

— Certainement, mais...

 

— Vous les achèteriez un bon prix ?

—Pour une fois j'irai jusqu'à 5 fr. bien que le cours soit à 3 fr. 50.

Mais vous ne pouvez rien pour moi, brave homme...

 

— Entendu pour 5 francs ?

— Mais je vous dis...

 

— Cinq francs ?

— Oui.

— Topez là !

 

Tout le monde riait.

Le « paysan » vida son sac.

 

— Ils sont à vous, monsieur !

 

« Ça, voyez-vous, conclut mon ami, c'était bien joué.

 

P.-M. LANNOU

(A suivre).

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Jim Sévellec