Fenêtres sur le passé

1938

Nos vieux Kerhorres
- Article 2 sur 6 -

Source : La Dépêche de Brest 25 juillet 1938

 

«  Notre vie ne laissait que peu de place à l'imprévu.

Tout ce que l'on pouvait faire était commandé par le temps.

Le ciel était notre grand livre.

 

« Un matin calme.

Les mouettes faisaient un carrousel au-dessus de nos bateaux dans l'anse de Kerhuon et leurs cris aigus

se confondaient avec le grincement des poulies.

Lentement l'ancre remontait du fond, toute alourdie de goémon...

 

« En route.

Pas assez de brise pour gonfler la misaine.

Alors on reprenait les avirons.

D'une traite on allait jusqu'à la Maison Blanche, ou jusqu'à Sainte-Anne.

 

« Le patron décidait du point d'arrêt.

Les bras pesants, ce n'est pas sans plaisir que l'on entendait déferler la chaîne pour le mouillage.

 

« Chacun emportait ses provisions de bouche : du pain, un peu de bœuf bouilli, du lard,

du gros sel gris et du beurre enfermé dans une boîte en bois, appelée « glozen » ou « clozen ».

« Avant de disposer la voile pour « tenter », c'est-à-dire,

former comme une toiture au-dessus du bateau, il fallait donner un coup de filet pour pêcher le poisson nécessaire à la cotriade.

Pironneaux, castrics, petits prêtres, aiguillettes, maquereaux, tout était bon pour la soupe.

 

« Entre deux bancs on disposait sur le fond du bateau,

un tas de goémon humide et par-dessus on allumait

un feu de bois.

Puis on accrochait le chaudron à un gros bâton horizontal.

 

« Le patron prenait dans le baril de l'avant l'eau douce nécessaire et en attendant

que la cuisson s'opère chacun faisait son travail.

 

« Moi, comme mousse, j'aidais le matelot à disposer les filets pour les sécher.

Le novice nettoyait le poisson et faisait le « ménage » dans notre maison flottante.

 

« Un bateau de Kerhorre était une petite république.

Chacun connaissait ses droits et ses devoirs et si la vie était rude, elle l'était pour tous. »

 

— Le patron, armé d'une grande cuillère de bois qu'il avait fabriquée lui-même, surveillait le chaudron.

 

« La bonne odeur de ces soupes de mon enfance, mêlée à la fumée de la lande et du goémon !

Et comme on avait faim.

 

« Je pense que cela ne se fait plus, mais le repas du Kerhorre était soumis à des règles très strictes.

Chaque jour le même cérémonial se répétait.

Quand tout était « paré », on retirait le poisson du chaudron et on le laissait refroidir sur une assiette.

 

« Le patron coupait le pain dans la soupière... »

 

Mon ami se mit à rire.

Il riait pour lui-même.

Moi je ne voyais rien de comique dans son propos.

 

— La soupière ?... reprit-il : Baril de 15 litres, coupé en deux par la moitié.

Vous voyez cela d'ici.

Tout juste le nécessaire pour quatre.

 

« Vous pensez s'il en fallait couper du pain là-dedans.

Alors, pour qu'il n'y ait pas de jaloux, le premier jour c'était le patron qui tranchait dans sa miche ;

le deuxième jour, c'était le matelot, puis le novice, puis enfin le mousse.

De même le beurre nécessaire pour la soupe était fourni à tour de rôle.

 

— Et la boisson ?

Service à volonté... de l'eau douce.

 

— On ne savait peut-être pas beaucoup de prières, mais avant de commencer le repas, chacun se signait.

Cela fait, le patron trempait le premier sa cuillère dans la soupe.

Personne n'aurait osé commencer avant lui.

 

« Le matelot avait le privilège de la seconde cuillerée, puis le novice, puis le mousse.

Cela était rituel.

« Aussitôt après... feu à volonté.

Au plus débrouillard la plus grande part, aussi ne parlait-on pas beaucoup, assis tous quatre autour de la soupière

qui composait à elle seule tout le service de table.

« Ah ! Nous n'étions pas compliqués et il eût été difficile

de vivre plus simplement.

Nous fabriquions nous-mêmes notre cuillère avec une coquille Saint-Jacques, fixée à un petit manche de bois.

Notre ménage ne coûtait pas cher.

 

« On mangeait enfin le poisson puis les plus fortunés fumaient une cigarette.

Ça c'était du luxe.

Si un bateau ami venait mouiller à proximité,

on faisait la causette de bord à bord.

Pas de jalousies.

Dans la mer, il y a « de quoi » pour tout le monde.

 

« On rencontrait parfois, près des Quatre-Pompes de vieilles connaissances.

Parlez donc à un ancien Kerhorre, du « Père La Bizur. »

 

Il faut que j'éclaire votre lanterne.

Dans notre langage spécial, une cigarette c'était une bille, et le pain, c'était la bizur

 

« Le vieux que nous appelions « Père La Bizur » était unique en son genre.

Il était pêcheur de pain.

Pas sot le bonhomme.

Il laissait rire les esprits forts et faisait son petit métier sans concurrence.

 

« Père La Bizur » avait un petit canot.

Chaque matin, il partait à la godille avec un haveneau et une chique.

C'était tout son matériel.

 

— Moi, disait-il en riant, je suis bien le maître à mon bord ! »

 

— Sans se presser, il allait tourner autour du Borda, de la Bretagne du Bougainville, du Sylphe, du Nisus, etc.

et pêchait les morceaux de pain jetés à la mer.

Parfois d’un coup de haveneau, il relevait une « boule » entière.

Voilà bien les richesses inconnues de la rade de Brest.

 

« Père La Bizur avait sa petite idée.

Chaque jour il ramenait à terre un bon petit chargement et, avec ce pain il engraissait deux cochons.

C'était toute sa fortune.

 

« Le vieux assurait qu'il n'y avait rien de meilleur pour faire des belles bêtes.

En ce temps-là, le port n'était pas infesté de mazout.

Tout juste un peu d'huile qui augmentait la valeur nutritive des croûtons.

 

« Les cochons du Père La Bizur étaient nourris aux frais de l'État !

« Mais, revenons à notre bord.

Les Kerhorres avaient pour habitude de ne pêcher que la nuit.

Alors, la soupe terminée on faisait la sieste sur les paillasses, sous la « tente ».

Pour oreiller, une paire de sabots enroulés

dans une vieille vareuse.

 Et comme la place était très limitée pour quatre,

on dormait en « tête-bêche », c'est-à-dire, la tête de l'un

aux pieds de l'autre, côte à côte.

 

« Au réveil, dans le courant de l'après-midi, chacun s'occupait à sa guise.

Le patron et le matelot « ramandaient » les filets, le mousse préparait les aiguilles nécessaires à ce travail.

 

« Le Kerhorre ne connaissait que « les moyens de bord » à telle enseigne que même les aiguilles à filet

étaient faites par nous, dans du houx.

Et je vous citerai plus loin d'autres exemples de notre industrie universelle ».

 

On disait : « débrouillard et courageux comme un Kerhorre ».

Il n'en existe plus beaucoup aujourd'hui, mais ceux qui subsistent ont maintenu la tradition des anciens.

 

P.-M. LANNOU.

 

(A suivre)

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