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Fenêtres sur le passé

1938

Le naufrage de l'Étoile Matutine
par Pierre Avez
- Article 3 sur 7 -

 

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Source : La Dépêche de Brest 2 décembre 1938

 

Cette fois, le capitaine Van Hout avait mille peines à maîtriser la panique qui s’était emparée de l'équipage.

Il réussit cependant à obtenir que les matelots ne quitteraient le navire qu'à la dernière extrémité, lorsque  la position s'avérerait désespérée.

 

Il leur présenta l'intérêt qu'il y avait à ne pas abandonner L'Étoile Matutine sans avoir tenté de sauver la cargaison.

La chose semblait possible, car la mer était calme et la brume, en se dissipant, révélait la proximité du rivage.

 

— Il y a, les gars, pas mal de florins à gagner, car les armateurs vous sauront gré de votre zèle !

Et vous êtes sûrs de pouvoir tous vous sauver en temps utile, foi de capitaine Van Hout !

Au surplus, je suis fermement décidé à user de toute mon autorité et à mettre aux fers le premier homme qui refuserait d'obéir.  

 

Personne ne broncha, car l'entêtement du capitaine Van Hout était proverbial.

On savait qu’il ne reculerait devant aucune sanction pour maintenir la discipline

 

D’ailleurs, les officiers, le maître d'équipage, le bosseman, le charpentier et les plus anciens du navire s'étant rangés à son avis, toute résistance devenait impossible.

Seul, le maître-coq, Cicéron Lafortune aussi vert de frayeur qu'il était noir de peau, mâchonna, entre ses dents, une malédiction pour « la satanée brute » qui avait juré leur mort.

On le renvoya à ses fourneaux, avec mission de préparer un café de tonnerre du diable, fortement additionné de rhum, afin de remonter le moral de l'équipage.

 

L'aube, enfin, se leva, cireuse, et le ciel sans souffle et la mer immobile comme une lagune éclairèrent d'un jour sinistre l'épave de L'Étoile Matutine.

 

— Armez la chaloupe, commanda Van Hout, qui dut faire appel à tout son courage de vieux loup de mer pour ne pas céder à l'émotion déchirante que lui causait un tel spectacle.

— Vous n'y pensez pas, commandant, intervint Collaërt.

Nous sommes ici sur la côte des Païens. Ils vous molesteront, ils vous garderont comme otage.

— Ils n'oseraient pas, trancha superbement Van Hout.

D'ailleurs, je vais prendre avec moi six hommes en armes, mais c’est bien pour vous rassurer...

 

C’est alors qu'apparut, au détour de Pointe du Corréjou, l'Armada des naufrageurs.

 

— Qu’est-ce qu'ils nous veulent ? bégaya le pilotin un jeune blondin tout frais émoulu des jupes de sa mère.

— Surement pas du bien ! ragea Collaërt. qui ne put s'empêcher de blêmir au sous son hâle au souvenir des scènes de pillage si souvent évoquées dans les palabres d’escales.

Ces habitants de Basse-Bretagne sont réputés pour leur cruauté.

Il paraît qu'ils vont jusqu'à couper les doigts des cadavres avec leurs dents pour s'emparer des bagues.

— Hou ! Gémit le pilotin.

— Savez-vous comment on appelait, il n’y a pas si longtemps, les naturels de l’île de Sein, cette feuille de nénuphar ancrée au raz de l’eau ?

« Les diables de la mer ! »

Et quand je dis diables, vous savez de quoi il s’agit.

Eh bien ! Ces citoyens-ci m’ont l’air rudement diabolique.

Si vous m’en croyez, commandant, nous leur intimerons l’ordre de se tenir à distance.

 

Van Hout fit aussitôt charger le canon de bord pour un coup de semonce.

 

Loin de ralentir la progression de la flottille, cette détonation ranima l'énergie des rameurs qui se courbèrent plus bas sur leurs avirons.

 

Van Hout, rouge de colère, hurla dans son porte-voix :

— N’approchez pas... restez au large … Ils ne comprennent donc rien ces sauvages ?

Et il n’y a personne ici qui connaisse leur langage...

Restez là, Collaërt, je vais prendre mes pistolets.

Faites distribuer  des barres de fer à tous les hommes pour tenir en respect cette racaille.

Et s’il y a de la casse, tant pis pour eux !

Ils l’auront voulu !

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Jim Sévellec

An Tad était debout à l'avant de la première barque.

Avec ses longs cheveux de neige et sa barbe annelée, il aurait très bien figuré l'un de ces ermites qui, tel saint Ronan, traversèrent jadis la Manche dans des auges de pierre ponce pour venir évangéliser les premiers Bretons, mais la gaffe qu'il tenait en mains, son attitude ramassée, l'avidité de son œil clair de goéland, resté vif malgré l'âge, démentaient cette pieuse impression.

 

Il se tourna vers ses hommes et leur jeta en breton :

« Vous autres, la moitié par derrière. »

 

Aussitôt, une partie de la flottille s'orienta pour contourner le navire.

 

Cette manœuvre éclaira les marins hollandais sur les intentions des Bretons.

Malheureusement, l'attaque fut si rapide qu'ils n'eurent guère le temps d'organiser sérieusement leur défense.

 

Les Pagans avaient à peine accosté l'épave que leurs grappins, lancés de mains de maîtres, venaient mordre la lisse et qu'ils escaladaient la coque.

 

— Tranchez les filins, cria Van Hout.

 

Les premiers assaillants retombèrent à la mer, mais ils se reformèrent autour de leurs embarcations pour un nouvel assaut.

 

Une cordée réussit à prendre pied par le mât de beaupré, à un endroit dégarni de défenseurs.

Six hommes résolus, conduits par Chouan, tombèrent inopinément sur le dos des Hollandais.

Il en résulta une certaine confusion qui fut mise à profit par les autres assaillants.

 

Bientôt, le pont était couvert de Bretons, et les Hollandais, malgré leur vigueur et leur courage, se trouvèrent débordés.

Ils savaient bien lutter contre les hommes, haches contre haches, barres de fer contre faulx, mais l'acharnement des femmes et la ruse des enfants les laissaient sans défense.

Ils n'osaient frapper ces tendres mais dangereux ennemis.

 

Ce fut leur perte.

Acculés au gaillard d'arrière, ils durent jeter leurs armes et  demander quartier plutôt que de se faire massacrer.

 

En un tournemain, ils se virent dépouillés de l'essentiel de leurs vêtements, puis Chouan, autant pour les punir de leur résistance que pour montrer à tous sa force herculéenne les fit basculer l’un après l’autre dans la mer.

La plupart devaient se sauver à la nage, à la faveur des écueils qui formaient autant de relais vers le rivage.

D’autres furent recueillis par le lieutenant qui, s’apercevant que l’engagement tournait mal , s’était courageusement jeté dans une chaloupe avec quelques hommes.

Quant à ceux qui ne savaient pas nager ou qui portaient de graves blessures, ils coulèrent à pic sans que personne songeât à leur venir en aide.

 

Cependant, le capitaine et son état-major s'étaient retranchés au carré, dont ils avaient barricadé la porte.

Vaine précaution !

Les assaillants firent voler en éclats tout un pan de la cloison et se ruèrent irrésistiblement.

Quelques coups de feu claquèrent.

Deux hommes chancelèrent et s'abattirent, la poitrine trouée, mais l'élan de la troupe ne s'en trouva pas ralenti et les officiers de L'Étoile Matutine furent à leur tour maîtrisés, dépouillés et jetés à la mer.

 

Seul, le capitaine Van Hout se vit porté sur le pont, parce que sa corpulence empêchait qu'on le fît passer par le sabord du carré.

On lui ôta sa culotte, sa montre, les boutons et les galons d'or qui ornaient sa vareuse, une ceinture pleine de florins, qu'il portait à même la peau et — comble d'ignominie ! — on lui coupa tout un côté de son collier de barbe.

 

Après quoi, Chouan le balança gentiment par-dessus bord, tandis qu'An Tad, coiffé de la belle casquette à quatre galons du malheureux, lui criait :

« Bon voyage, cap'tain ! Nous prendrons soin du chargement ! »

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