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Fenêtres sur le passé

1938

Le naufrage de l'Étoile Matutine
par Pierre Avez
- Article 2 sur 7 -

 

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Source : La Dépêche de Brest 1 décembre 1938

 

Ce brutal échouage eut le don de réveiller la bordée de repos.

Les hommes qui poursuivaient paisiblement dans leurs couchettes des rêves pleins de tulipes et de moulins à vent et d'autres moins innocents, se retrouvèrent pêle-mêle sur le plancher du poste d'équipage.

 

Il en résulta un moment d'affolement, une ruée vers l'échelle qui menait au pont.

 

Fort heureusement, la voix du second les rallia dans la brume pour un appel auquel chacun prit à cœur de répondre avec l'apparence du plus grand sang-froid.

C'étaient, pour la plupart, des marins consommés, alliant le mépris du danger à la placidité naturelle du caractère hollandais et prêts à exécuter toutes les consignes.

 

Le charpentier, dépêché dans les fonds, revint bientôt avec la nouvelle d'une importante voie d'eau dans la cale.

 

« Tout le monde aux pompes ! » hurla Van Hout, qui ne décolérait pas de voir sort beau navire si stupidement compromis par la faute d'un incapable.

« Et vous, lieutenant » cria-t-il à l'adresse du coupable,

« je vous interdis de vous mêler de quoi que ce soit.

Allez dans votre cabine et n'en ressortez qu'avec ma permission ».

 

Cinq heures passèrent, durant lesquelles les hommes peinèrent avec l'énergie du désespoir.

Penché sur la lisse, la figure mauvaise, le commandant prêtait l'oreille au clapotement de la mer.

Il lui sembla, vers quatre heures du matin, que l'Étoile Matutine, qui donnait fortement de la bande, avait tendance à se redresser sous l'effet de la marée montante.

 

— Collaërt ?

Le second accourut :

« Voilà commandant ».

— Je crois que nous sommes déséchoués.

Hissez les focs et mettez la barre toute au vent.

 

Hélas ! Il était écrit que l'Étoile Matutine finirait sa jeune carrière sur la chaussée de Garrek-Hir.

Au prix de nouvelles avaries, elle réussit à se dégager, mais ce fut pour venir s'embrocher plus loin,

sur de nouveaux récifs.

Cette fois le mal était irréparable.

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Jim Sévellec

Jamais, dans son âme sauvage, Chouan n'éprouva de joie plus forte que lorsque la brume du petit matin, en s'effilochant, lui fit cadeau de cette magnifique épave.

Imaginez l'état d'âme de Robinson Crusoé découvrant, après vingt-huit années de solitude, un brick en panne à quelques encablures du rivage de son île déserte et vous aurez une idée de l'intensité des sensations éprouvées

par le Pagan.

 

Du coup, son hermétisme creva.

Il poussa un cri inhumain, sorte de rugissement émerveillé de fauve devant une proie inespérée et se rua vers la chaumière d'An Tad.

 

Le vieillard remmaillait ses filets de pêche.

Il leva un regard surpris vers l'intrus ; mais son étonnement ne connut plus de bornes quand il l'entendit parler :

— Tire ta chique de ta bouche.

— Pourquoi diable ?

— De peur de l'avaler. Je vais te dire une chose :

il y a un bateau parmi les cailloux de Garrek-Hir..

 

An Tad ne parut pas s'émouvoir :

« Ce sacré Louarn aura encore mal mouillé sa plate... ».

 

L'autre eut un rire vide ; une lueur de malice fusa dans ses yeux sauvages :

 

— Non, ce n'est pas la plate à Louarn.

C'est un grand bateau, un très grand bateau,

le plus grand et le plus beau que Saint-Égarec ait jamais amené sur cette côte.

 

Le vieillard comprit que c'était sérieux, car Chouan ne passait pas pour un plaisantin.

 

Ils sortirent en courant.

An Tad n'avait plus ses jambes de vingt ans, mais le coffre était bon et le désir de savoir lui donnait des ailes.

Lorsqu'il atteignit, avec son compagnon, le front de la dune et qu'il aperçut L'Étoile Matutine couchée parmi  la mer blanchissante, il sacra pour marquer son contentement :

— Gast ! C'est un beau !

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Jim Sévellec

Dix minutes plus tard, tout le voisinage était alerté par les soins de Chouan et l'on se réunit dans le courtil d'An Tad pour tenir conseil.

Il y avait là vingt hommes portant tous, comme des uniformes, le costume de grève :

burnous blanc en bure feutrée, caleçon de berlinge et calaboussen ;

des femmes aussi, en fichus noirs, brassières d'indienne, cotillons de droguet et bavolets

(quelque chose comme les hardes misérables de nos prisonnières départementales) ;

des adolescents, des enfants même.

 

Tout le monde avait voulu être de la fête.

Seuls restaient dans les chaumières les vieillards impotents et les tout jeunes enfants.

Et chacun, dans sa hâte, avait ramassé tous les outils qui lui étaient tombés sous la main :

des gaffes, des haches, des couteaux, des serpes, des faulx, des fourches, des bâtons,

sans oublier ces grappins à trois branches pour ramener les épaves flottantes,

qui avaient valu aux gars de la côte le surnom redoutable de « Paotred-ar-C'hilkrog ».

 

Les marins de L'Étoile Matutine auraient frémi s'ils avaient pu voir cette troupe armée, dont chaque visage reflétait une si farouche résolution.

 

Pour la circonstance, An Tad parla avec cette assurance et cette fermeté qui faisaient vraiment de lui le maître de la dune :

« Mestr an Theven ».

Ayant passé sa vie à rançonner la mer, il s'y connaissait diablement en penzés.

Il prit d'autorité le commandement de l'expédition et bientôt une flottille de quinze barques de pêche faisait force rames vers L'Étoile Matutine.

 

Pendant ce temps, les maltôtiers, qui venaient de passer toute la nuit en rondes infructueuses, ronflaient parmi les fougères séchées de leur corps de garde, à trois kilomètres de là, douillettement enroulés dans leurs capuchons de laine et la paix de leur conscience.

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