Fenêtres sur le passé

1938

Grands travaux à Ouessant
- Article 1 sur 3 -

Source : La Dépêche de Brest 19 août 1938

 

La lanterne prodigieuse qui illumina le ciel de Paris pendant l'Exposition va être montée sur le phare du Créach.

 

Des travaux extrêmement importants sont en cours à Ouessant.

Il s'agit d’équiper le phare du Créach d'une lanterne nouvelle et d'en faire

le feu le plus puissant de toutes les mers du monde.

 

Les phares qui jalonnent les côtes du Finistère forment un ensemble absolument unique.

Il faut rendre hommage à tous ceux qui en ont assuré la construction et aussi à ceux qui, maintenant,

assument la lourde charge de les entretenir toujours en parfait état de fonctionnement.

 

Ces phares ont préservé la vie de milliers et de milliers d'hommes par les nuits mauvaises,

alors que la mort rôde autour des récifs sournois.

 

La nouvelle lanterne qui va être montée sur la tour du Créach est celle qui dominait

le Palais de la Lumière à l'Exposition internationale de Paris.

En elle-même elle est une merveille de création ;

son feu sera d'une telle portée que jamais on le fit fonctionner à toute puissance dans le ciel de Paris.

 

Voici bientôt un an, notre ami Charles Léger écrivait ceci : 

« Le phare du Créach, qui va recevoir l'appareil actuellement présenté à l'Exposition, a été construit en 1863.

Sa situation, comme sa puissance, en font un phare de grand atterrissage.

« ...Doté des installations les plus modernes, il porte son feu à 65 m. 80 au-dessus des hautes mers. Sa puissance lumineuse est de 30 millions de bougies et sa portée de 31 milles...

« L'appareil de l'Exposition, destiné au Créach, atteint le chiffre de 500 millions de bougies. »

 

Les travaux — entrepris depuis mars dernier — dureront sans doute jusqu'à la mi-novembre.

 

Nous en ferons un raccourci qui permettra d'en saisir l'importance :

Il a fallu d'abord construire et monter un pylône en bois, de 20 mètres de haut, sur lequel a été placée

la lanterne provisoire qui doit assurer la signalisation pendant les travaux de démontage de la lanterne existante

et le montage du nouvel appareil.

On imagine mal les difficultés qui entourent un pareil travail :

démonter un gigantesque appareil d'optique au sommet d'une tour

de 48 mètres et faire descendre, pièce par pièce, cet ensemble admirable,

qui sera destiné à quelque autre feu pour la sauvegarde des hommes.

 

Jusqu'à ces temps derniers, sur le chemin de ronde qui, en plein ciel, contourne la lanterne, était placée la sirène de brume dont la voix puissante avertissait les capitaines de l'approche d'un danger.

 

Cette sirène, gardienne lugubre des côtes, a été démontée et rétablie

sur un pylône haut de 16 mètres.

Ce ne sont d'ailleurs là que des dispositions provisoires

mais qu'il était indispensable de prendre.

La voix ne s'est pas tue.

La lumière ne s'est pas éteinte.

Créach est toujours là, Créach, que guettent ceux qui viennent de très loin.

 

Et puis, toutes les deux minutes, un signal radiographique est émis :

la lettre C. Créach ! C'est Créach qui vous parle. Attention.

 

L'émission de ce signal, que rien ne peut arrêter, ni la brume ni la tempête,

est commandée par deux pendules électriques.

 

On termine actuellement la démolition du chemin de ronde sur lequel se trouvait la sirène.

 

Naturellement, cette partie de l'ouvrage sera reconstituée pour le montage de la lanterne

dont nous avons parlé plus haut.

 

On pense que le nouveau feu entrera en action dans trois mois.

Mais il faudra alors démonter toutes les installations provisoires qui ont été nécessitées par ces transformations

dont on ne saurait d'ailleurs discuter l'impérieuse nécessité.

 

Donnons Ici quelques chiffres, qui semblent à première vue fantastiques.

La lanterne mesure 5 mètres 50 de diamètre.

Elle est protégée par des vitres de 8 millimètres d'épaisseur et cela n'est pas trop pendant les nuits hostiles de l'hiver.

L'ensemble de la lanterne pèse 38.000 kilos... simplement 38.000 kilos au sommet d'une tour géante dont l'escalier en pas de vis fait désespérer le visiteur.

 

Et par-dessus tout cela, il faudra monter un paratonnerre, une girouette

— ces deux-là en verront de rudes

— et même un ventilateur.

 

Mais oui, en plein ciel, en pleine tempête, ce ventilateur est indispensable.

 

En effet, quand la lanterne est en action, elle dégage une chaleur de 132.000 calories à l'heure.

Ce n'est pas tout.

La combustion des arcs produit des gaz pernicieux, qu'il faut nécessairement évacuer.

 

Les gigantesques lentilles font un tour en 40 secondes.

Cette prodigieuse merveille de science ne doit jamais connaître de défaillance.

 

Par beau temps, l'éclairage sera assuré grâce à des lampes à incandescence de 3.000 watts 110 volts.

 

Aux mauvais jours, il faudra mettre en action quatre lampes à arc de 500 ampères chacune.

Tout a été prévu et il sera possible de passer instantanément du petit au grand éclairage.

 

Le phare de Créach est à la porte du vieux monde, témoin de notre force pacifique et du génie français.

 

P.-M. LANNOU.

 

(A suivre).

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Dernière mise à jour - Décembre 2021