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Fenêtres sur le passé

1938

Le naufrage de l'Étoile Matutine
par Pierre Avez
- Article 7 sur 7 -

 

L'étoile matutine - le procès.jpg

Source : La Dépêche de Brest 6 décembre 1938

 

Quand l'avocat de la défense se leva, les sympathies du jury lui étaient acquises.

 

C'était un homme grand et maigre, aux mains déliées et expressives, dont le regard brûlait d'intelligence dans une face glabre au nez fortement busqué.

Son crâne dénudé étonnait par l'ampleur et le relief tourmenté du front, un front à bosses et à sillons qui eût enchanté le docteur Gall en personne.

 

Il avait une belle voix de basse, une voix capable de faire un sort magnifique aux paroles les plus banales ; mais ce qu'il disait était toujours captivant, tant il possédait l'art d'agrémenter les sujets les plus arides.

On disait couramment de lui :

« Il a l'oreille du tribunal » ou « Nous n'avons pas de meilleur avocat à la Cour ».

 

Dès qu'il se mit à parler, on oublia tout ce que le procureur avait pu dire.

Ses arguments rendaient le son de l'évidence.

On voyait se détendre le visage des jurés et, même, le plus jeune des assesseurs du président se surprit à hocher la tête en signe d'assentiment.

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Jim Sévellec

« Monsieur le procureur du Roi vient de déférer ces malheureux au jugement de l'Histoire et comme si l'arsenal de nos lois criminelles n'était pas suffisant, il a invoqué contre eux les tortures d'un autre âge.

Mes clients, messieurs les jurés, ne méritaient ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Et s'il ne dépendait pas de moi que cette affaire, pour la plupart des accusés, n'ait été jugée dans une enceinte plus modeste, du moins ferai-je tous mes efforts pour la réduire à d'exactes proportions.

 

« On vous a dit et répété — avec quelle passion et quel luxe de références ! — que le pillage des épaves n'avait que trop duré et qu'il était temps d'y mettre fin par un exemple dont mes malheureux clients feraient les frais.

Je souscris à la première proposition, mais je m'insurge contre la seconde.

 

Car s'il est vrai qu'un exemple s'impose, il importe, avant que vous ne l'ordonniez, que nous recherchions ensemble qui l'a rendu nécessaire.

Et puisque monsieur le procureur du Roi a bien voulu remonter pour nous les degrés de l'histoire et de l'échelle des peines, nous referons ensemble, si vous le voulez bien, ce long, ce lugubre pèlerinage.

Vous verrez qu'il nous réserve bien des surprises.

 

« Moi aussi j'ai compulsé les archives ;

moi aussi j'ai lu les Usages d'Oléron et L'ordonnance royale de 1681.

On vous a énuméré ces coutumes d'un autre âge, en insistant sur la rigueur des peines réservées aux naufrageurs.

Mais ce qu'on a omis de vous dire, messieurs les jurés, c'est que ces textes draconiens sont demeurés lettres mortes.

 

« Le seul exemple d'un châtiment impitoyable remonte à l'an de grâce 1754.

Un cordonnier du village de Saint-Philibert en Trégunc, convaincu d'avoir allumé l'incendie de l'épave de La Parfaite, pour faire disparaître les traces du pillage, fut pendu à une potence, au milieu des rochers de la pointe de Trévignon, et son cadavre resta exposé au gibet, en face des débris calcinés de l'ancien vaisseau.

 

« Hormis ce cas, qui — vous l'avouerez messieurs les jurés — présente un tout autre caractère de gravité que celui qui nous occupe aujourd'hui, les condamnations n'ont guère dépassé quelques jours de prison ou quelques livres d'amende.

Et l'on ne compte pas les pillages de navires qui demeurèrent impunis ou ne furent sanctionnés que de peines insignifiantes.

 

« Je ne vous citerai que trois exemples de cette nonchalante indulgence des autorités répressives.

Ils sont typiques.

 

« Le 30 novembre 1716, le Saint-Jacques, un 400 tonneaux de Rotterdam, s'échoue sur les roches de La Torche.

Le capitaine Thomas Cook, quoique blessé, réussit à gagner la côte.

Les riverains le dépouillent de ses vêtements.

Trente-sept cadavres, amenés par les vagues, subissent le même sort, puis sont enfouis dans le sable du rivage.

Après quoi le chargement du navire est mis au pillage.

 

« Résultat : La corde ? Les galères ?

Non, monsieur le procureur du Roi.

Tout juste, quelques amendes légères.

 

« Le 30 janvier 1726, le Parker de Londres se trouve en difficulté dans une passe de l'île de Sein.

Un îlien, Joseph Coriou, le remet dans le chenal.

Aussitôt, ses concitoyens accourent en chaloupes, envahissent le navire, le font dériver sur les roches, coupent les manœuvres et les voiles à coups de faucilles, pillent la cargaison et — comble d'audace ! — obligent le capitaine à leur signer un billet de cent écus payables à Nantes.

 

« Vous pensez peut-être qu'on châtia sévèrement ces forbans.

Ils ne furent même pas inquiétés.

 

« Un dernier exemple et j'en aurai terminé avec ce fastidieux rappel.

 

« Le 25 décembre 1733, la Marie de Nantes se met au plein près de Tréguennec, avec un chargement de savon.

Le navire est pillé.

Un tiers de la paroisse est incriminé.

L'enquête dure huit années

 

On entend 4 à 500 témoins.

Tout cela pour aboutit au relâchement des prévenus, dont plusieurs avaient eu le bon goût de trépasser dans l'intervalle.

 

« Et l'on voudrait, messieurs les jurés, vous faire juger que mes clients paieront pour tous ceux qui n'ont pas payé dans le passé.

La théorie théologique de la réversibilité des fautes ne saurait avoir cours en matière de justice humaine.

Vous devez juger ces malheureux pour le délit qu’ils ont commis et vous devez leur tenir compte de l'intention qui les a guidés.

 

« Certes, j'aurais mauvaise grâce à soutenir que cette intention n'est pas coupable, mais je prétends qu'elle laisse place à une large, à une très large atténuation de responsabilité.

Et c'est l'Histoire encore, messieurs les jurés, qui va me fournir les éléments de ma démonstration.

 

« Savez-vous qu'au XIIIe siècle, le droit de bris était à ce point dans les mœurs que le comte Hervé de Léon se vantait cyniquement, à la Cour, d'avoir, sur sa côte, une pierre plus précieuse que tous les joyaux de la couronne ducale ?

Il entendait par là un écueil particulièrement dangereux où les naufrages étaient fréquents.

 

« Savez-vous que, vers le même temps, le duc Pierre Mauclerc, sur les instances de Saint Louis, consentit à établir, dans les ports les plus importants du royaume, des bureaux où les navigateurs se procuraient, moyennant finances, des brefs ou brieux qui, en cas de sinistre, devaient assurer la sauvegarde de leurs navires, et que les seigneurs, faisant fi de ces sauf-conduits, n'en continuèrent pas moins leurs déprédations ?

 

« Ainsi donc, messieurs les jurés, l'exemple, le mauvais exemple venait de haut.

Il a répandu cette croyance, qui est un article de foi pour le peuple, que tout ce que la tempête jette sur le rivage lui appartient de droit.

Et ces pauvres gens ne pensent pas blasphémer en prononçant cette invocation, en honneur sur la côte du Léon :

Madame Marie de Molène,

À mon île envoyez naufrage

Et vous, monsieur Saint Renan

N'en envoyez pas un seulement

Mais plutôt deux ou trois.

 

« Pour mes malheureux clients, le naufrage de l’Étoile-Matutine aura été une aubaine miraculeuse,

une vraie Visite de Dieu.

Pardonnez à leur ignorance, pardonnez à leur misère.

Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs racheté leur erreur par le courage dont ils ont fait preuve au cours du sauvetage des épaves... »

 

Deux heures passèrent.

L'avocat parlait toujours et le public, profondément remué, ne lui ménageait pas ses approbations, tandis que le procureur verdissait de rage en constatant que cette émotion gagnait les jurés.

 

Ceux-ci devaient revenir avec un verdict des plus modérés :

Des peines de prison variant de huit jours à trois mois et quelques livres d'amende ;

mais ils se montrèrent impitoyable pour Chouan, convaincu de plusieurs attentats criminels.

Et le procureur du roi eut la consolation, dans son infortune, d'obtenir la tête qu'il avait si âprement demandée.

 

Le Pagan resta exposé au carcan pendant trois jours sur une place publique de Quimper.

Au chevet du pilori, les badauds purent lire cet écriteau infâmant :

« Jean-Marie Floc'h, dit Chouan, de Trolouc'h, commune de Plouguerneau,

condamné à mort pour meurtres et pillage de navire ».

 

La Cour ayant ordonné, pour l'exemple, que l'exécution aurait lieu à Plouguerneau, les bois de la justice furent dressés sur la dune, face à la chaussée de Garrek-Hir, et c'est là, aux premières lueurs d'une aube cendreuse de septembre, que Chouan affronta son supplice, courageusement, sans un cri, sans une plainte, sans un mot, cependant que, dans toutes les chaumières des paroisses avoisinantes, on récitait à haute voix la prière des agonisants.

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