Fenêtres sur le passé

1936

Yves Prigent de Portsall, 103 ans
 

 

Source : La Dépêche de Brest 28 juillet 1936

 

Contributeur : Guy Korfer

 

Ainsi que nous l'avons dit hier, M. Léo Lelièvre remettait, dimanche, la croix de chevalier du Mérite maritime

au patron Eugène Salou, du canot de sauvetage de Portsall, station de la Société des Hospitaliers sauveteurs bretons.

 

Avant la cérémonie, les dirigeants de la station avaient tenu à faire visite au doyen des marins de Portsall,

M. Yves Prigent, oncle du récipiendaire.

 

Remarquable doyen que celui-là qui, le 11 décembre prochain, atteindra sa 103 année.

L’œil pétillant sous sa casquette marine, la barbiche à l'impériale soulignant son bon sourire, il accueille joyeusement les visiteurs.

 

Point n'est besoin de le prier beaucoup pour qu'il consente à évoquer ses souvenirs.

Né à Portsall le 11 décembre 1833, il n'avait pas plus de 11 ans quand, avec son oncle,

il prit place sur une barque de Melon.

C'était un simple canot qu'on manœuvrait à l'aviron.

 

— Les bateaux qui n'avaient pas de voiles, expose-t-il, n'étaient pas tenus, en ce temps-là, de posséder un rôle,

et c'est sur ceux-là surtout qu'on embarquait les jeunes.

 

« Mon père, lui aussi, avait été pêcheur, mais il était mort depuis quatre ans.

Ma mère, elle, par contre, a vécu jusqu'à 90 ans.

 

« Nous faisions la pêche aux crustacés et il n'était pas nécessaire d'aller bien loin pour en capturer.

Nous allions poser nos casiers dans le chenal du Four.

 

« Savez-vous à quel prix nous vendions nos langoustes et nos homards à cette époque ?

Huit sous pièce !

Régulièrement, des voiliers anglais venaient nous les acheter.

 

« J'avais 17 ans quand j'entrepris mon premier voyage.

J'étais allé par la diligence à Landerneau pour embarquer sur l'Émilie, qui se rendait en Angleterre.

On y fit du charbon pour Bordeaux. »

Document ayant appartenu à M. Amédée Le Meur, médecin à Ploudalmézeau

Collection de Guy Korfer

 

Si les jambes du patriarche ont quelque peu faibli, sa mémoire est demeurée vive.

 

« Un an et demi plus tard, j'embarquais comme gabier sur la frégate Persévérante.

Quel beau bateau !

Il était tout neuf et il n'y avait guère de meilleur marcheur.

 

« Nous étions alors en guerre contre la Russie.

À Brest, on prit un chargement de vivres et on partit pour la Baltique.

C'est dans une grande rade que nous avons joint l'escadre française que nous venions ravitailler

et près de laquelle était mouillée une escadre anglaise. »

 

Comme nous tentons d'obtenir quelques impressions sur cette campagne, Yves Prigent part d'un large éclat de rire.

 

— On nous donnait le « boujaron » tous les jours, mais je ne pouvais pas sentir le tafia.

Alors, mon « matelot » se plaçait derrière moi et je lui donnais ma ration.

 

Le vieillard se réjouit encore comme d'un bon tour joué au commis du bord.

Il ne parait pas éprouver la même répulsion pour le porto, car il vient d'en vider un verre avec une visible satisfaction.

 

Mais la Persévérante l'a conduit en Crimée.

Il fait partie d'une compagnie de débarquement.

 

— Nous avions amené des troupes et, après avoir débarqué des pièces de canon,

nous sommes allés avec elles devant Sébastopol.

Là aussi, il y avait des tranchées.

 

« C'est la tour de Malakoff qui nous a donné le plus de mal.

Elle était bien difficile à prendre, mais comme nous l'avions entourée,

ses défenseurs ne pouvaient plus recevoir de vivres. »

 

En 1855, Yves Prigent avait été embarqué sur le vaisseau Marengo.

Le scorbut avait gravement atteint les équipages.

 

— En revenant de Crimée, j'eus la fièvre et on me débarqua à l’hôpital Saint-Mandrier.

Rien à manger.

À boire seulement, de la tisane, mais là, tant que j'en voulais.

 

« J'ai été embarqué ensuite sur le Cacique, sur l’Allier, le d'Estaing, le Napoléon.

Avec l'Allier, je suis allé à Mers-el-Kébir, en Afrique. »

 

Enfin, en 1859, il était congédié.

Il naviguait au commerce quand, à 29 ans, il se maria.

Sept enfants étaient nés de son union lorsque sa femme mourut.

 

Après maints voyages dans les mers du Nord et en Méditerranée, il abandonnait la navigation pour regagner définitivement Portsall où, jusqu'à 70 ans, il exerça le métier de pêcheur.

 

Dans sa maison, qui domine de très haut le port, il est, en ce moment, entouré de ses enfants et petits-enfants.

 

Il est heureux d'avoir reçu la visite de son neveu Eugène Salou, précisément au moment où, comme lui-même, il va entrer dans l'ordre du Mérite maritime

 

Un regret cependant semble un instant altérer sa bonne humeur :

Celui de ne pouvoir, lui aussi, descendre au port pour célébrer comme il convient l'heureux événement.

Document ayant appartenu à M. Amédée Le Meur, médecin à Ploudalmézeau

Collection de Guy Korfer

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Dernière mise à jour - Décembre 2021