Fenêtres sur le passé

1935

Chez les isolés de l'archipel molénais

Source : La Dépêche de Brest 1 février 1935

 

Le crime de Quéménès (à lire), nous le disions hier, était des plus simples :

Un geste de brute après boire.

Seul l'isolement du lieu où il s'était accompli lui donnait un caractère tragique.

 

Et cet isolement, nous en avons senti toute l'ampleur pour avoir longtemps fréquenté ces îlots.

On vit là une existence purement végétative, seulement interrompue

de temps en temps par une vague et rapide « bordée » au port le plus proche

du continent : Le Conquet.

Encore n'est-ce pas le fait de tous, car ils sont encore nombreux ceux qui,

des années durant, sans le moindre souci d'un monde oublié,

s'accrochent au roc qu'ils entendent fertiliser.

 

Hervé Le Gac, le doyen des ouvriers agricoles de Quéménès,

pourrait vous le dire, lui qui, depuis 46 ans, n'a jamais connu d'autre horizon

que celui de la pointe Saint-Mathieu à la pointe de Corsen

et du phare des Pierres Noires à celui du Stiff d'Ouessant.

Bien sûr, comme ses compagnons d'âge, il est passé au cours de sa carrière de Trielen à Béniguet et de Balanec

à Quéménès, mais la vie pour lui est demeurée la même et seuls des rocs des vagues et des falaises brumeuses

se sont offerts à ses regards.

 

Il a pour un court moment, abandonné les porcs qu'il alimente pour nous dire avec fierté qu'il détient

le record de l'âge avec ses 74 ans.

On achevait la tour Eiffel, pour la grande exposition, lorsqu'il abandonna le continent pour venir se fixer aux îles.

 

Depuis, le temps a passé ; des événements formidables ont bouleversé le monde sans qu'il s'en soit à peine douté.

Des souvenirs ?

Il en a ; il en a même tant qu'il lui est bien difficile de les raconter.

 

Ce dont il est certain, c'est qu’il est né à Saint-Pierre-Quilbignon et qu'il a connu Santés Doué.

 

Santès Doué ?

C'était avant lui le doyen des îles.

Et cela, on le voit, c'était là un noble titre.

 

Nous l'avons connu, nous aussi, il y a une dizaine d'années à Quéménès.

Il nous était apparu, comme aujourd'hui ses successeurs, les jambes entourées d'épaisses serpillières

afin de s'agenouiller plus commodément dans les champs.

 

Il avait alors 72 ans et vivait dans les îles depuis quarante années.

Il était célèbre, lui, dans son milieu, en raison des souvenirs particulièrement tragiques

qui s’attachaient à sa personne.

Ceux-là, il ne pouvait les oublier.

Santés Doué, à la vérité, se nommait Joseph Tréguer,

mais cette invocation lui était tellement familière qu'on en avait fait son surnom.

Lui non plus n'était pas très loquace, sauf quand on lui rappelait certaine période de sa vie.

 

Et on le conçoit bien, car rien ne peut mieux faire comprendre la plénitude de l’isolement dans les îlots.

 

On nous avait conseillé de lui rappeler une date pour le faire parler.

Le moyen était excellent.

 

Violemment, il avait tressailli et ses yeux bleus s’étaient embués.

 

— 1893 ! Santés Doué ! Le choléra !

 

Il se trouvait alors sur cet îlot de Trielen d'où, par grande basse mer, malgré la distance longue de plus d'un mille, on pourrait, à pied, gagner Molène.

 

La ferme était dirigée par une veuve, près de qui vivaient ses trois filles, ses deux fils, son gendre, son père et douze domestiques.

 

Le choléra avait brusquement fait son apparition.

Dans l'archipel, on eût pu, certes, s'en préserver ;

mais on devait renouveler les provisions, et les informations

sont si rares en ces lieux qu'on ignorait l'existence de l'épidémie.

 

Le mal souffla sur Trielen et emporta d'un coup le grand-père

et deux de ses petits-enfants.

Plusieurs autres en ressentaient les atteintes.

 

Perdus sur ce rocher à demi submergé, que la mort semblait vouloir leur disputer avec âpreté, n'allaient-ils pas tenter de se sauver dans leur barque comme les naufragés s'écartent du navire qui les entraîne à l'abîme ?

 

Ils n'y songèrent même pas.

Ils n'étaient pas de ceux qu'un événement affole et que la panique gagne.

Ils ne voulaient abandonner ni les cadavres encore chauds des premières victimes,

ni les compagnons dont les corps se refroidissaient déjà.

 

Un jour, comme on se ravitaillait à Molène, ordre fut donné de ne plus quitter Trielen.

 

Il fallait désormais, sans autres soins que ceux qu'inspirait le hasard, sans autre remède que du thé,

s'isoler de façon complète sur cette sorte de radeau de granit que balayaient les vents, que bousculaient les vagues.

Isolement effroyable qui s'accompagnait d'un tête-à-tête avec ces choses impalpables, invisibles :

La maladie, qui terrassait brutalement ; la mort, qui transformait si horriblement les visages.

Après le grand-père et les deux petits-fils,

le gendre et des domestiques avaient succombé.

Tous perdaient espoir.

 

Parfois, les flancs d'une barque molénaise frôlaient

les écueils du voisinage.

Elle s'immobilisait devant l'un d'eux, juste le temps nécessaire

pour permettre d'y déposer des provisions.

Une voix criait quelque chose dans le vent — sans doute

une demande de nouvelles — puis la voile s'enflait à nouveau

pour disparaître en hâte.

 

Le monde, tout le monde pour les reclus, c'était cela !

 

À présent, la moitié des survivants étaient mourants.

On leur avait réservé la maison d’habitation où l’on venait

leur apporter des soins, et l’on s’était réfugié à l’une des extrémités de l’îlot, dans le four à soude.

 

Le mal redoublait de violence.

Un moment vint où Joseph Tréguer se trouva seul pour rendre

les derniers devoirs à ceux qui succombaient.

Nul ne songeait alors à ce permis d’inhumer qu’on obtient

qu’après un long et triste voyage au continent.

En son âme et conscience, il décidait et il exécutait.

 

Seul valide, il était le maître.

La fermière, si cruellement frappée par la perte des siens, concentrait ses restes d'énergie vers la fille qu'elle tentait d'arracher à la mort.

 

Un jour — Santés Doué ! Ce fut le plus terrible — Joseph Tréguer

dut enterrer six de ses compagnons entre dix heures du matin

et six heures du soir.

 

Un à un, il les plaçait sur la charrette cahotante qui servait au transport des goémons sur la grève et les conduisait vers l'endroit où l'on avait créé le cimetière.

 

Six cadavres ! Six fosses !

Pauvres amis, comme ils étaient lourds !

Terre ingrate, comme elle était dure !

 

Comme il se serait laissé tomber avec joie, au retour, sur sa misérable couche, pour dormir et oublier, si les voix tremblantes de deux de ses compagnons n'avaient réclamé des soins.

 

Ceux-là devaient être épargnés.

Le dévouement de la fermière et de Tréguer eut enfin raison du mal.

 

La tragédie prenait fin ; on dénombrait les victimes : quatre à Béniguet, quatorze à Trielen, cent à Molène.

 

Pauvre Santés Doué ! Qu'est-il devenu ?

Hervé Le Gac sait bien qu'il a dû quitter l'île lorsque l'âge ne lui permit plus aucun effort ;

il croit qu'il fut recueilli dans un asile du continent, mais ignore s'il vit encore.

 

Ch. LÉGER.

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