Fenêtres sur le passé

1933

L'île des sauveteurs

- Article 1 sur 4
-

Molène à la douloureuse histoire

 

Source : L’Ouest-Éclair 2 août 1933

 

Auteur : Odette du Puigaudeau

 

C’est chose belle et émouvante que le débarquer dans une île, de découvrir, prisonnier de l'eau, un petit univers né de l'acharnement à vivre, en dépit de toutes les forces adverses, d'un fragment d'humanité jeté là, jadis, par quelque rude et mystérieux hasard.

 

Quelle conquête, quelle leçon qu'une petite terre comme Molène !

On ne sait comment cela a commencé.

Dans la nuit des temps, puisqu'il y a encore quelques pierres druidiques.

Wurmonoc'h la nomme Mediona insula, dans sa « Vie de saint Paul Aurélien ».

Mais nul ne s'occupe des êtres accrochés à l'archipel comme des naufragés à leurs radeaux, sauf les vieux saints qui s'en vont, sur des pierres flottantes semer leurs miracles au sable aride des îles perdues :

Saint Paul, saint Ronan, saint Gildas…

 

Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dès qu'il y eut un Molénais, ce fut un marin, un pêcheur, et tous les autres à la suite, car il faut que des hommes se battent d'âge en âge, sans répit, avec les courants, les roches et les tempêtes pour former une race comme celle-ci.

En 1610, c'est dans leurs barques que Michel le Nobletz vient les prêcher c'est là encore que le Père Maunoir les retrouve quelques années plus tard.

À cette époque, l'île est un prieuré-cure dépendant de l'abbaye de Saint-Mathieu.

 

À partir du XVIIe siècle, Molène exprime son existence sous forme de plaintes par les voix de ses recteurs.

Sans cesse, ils exposent la grand'pitié de leurs ouailles et leur propre dénuement au roy, aux ministres, au comte de Léon ou à l'évêque de Kemper.

Mais ils avaient un voile de gloire jeter sur la nudité de leur détresse :

Ils pouvaient terminer leurs suppliques en priant humblement Sa Majesté, Leurs Excellences ou Son Éminence de ne pas oublier que les pauvres îliens avaient maintes fois affronté les plus grands périls pour secourir les navires royaux en perdition sur les écueils d'une région particulièrement meurtrière.

Ainsi firent-ils de leurs archives paroissiales une tragique épopée de misère et de dévouement.

 

Toutes les souffrances ont passé sur Molène où jadis, des enfants nus se nourrissaient de racines :

Toutes les tempêtes, toutes les famines, toutes les abnégations.

Tout, même le choléra que leur isolement devrait épargner aux iles.

En 1832, un pilote revient du Conquet sans savoir que la bête puante a étendu ses ailes noires sur la barque,

en sinistre figure de proue.

Graciant son nautonier, elle s'acharne sur la maison voisine.

En 36 heures, le père et la mère sont morts ; la sage-femme recueille l’enfant qui meurt en lui léguant son mal.

L'île est à l'abandon, avec sa misère et son ignorance, sans conseils ni soins médicaux.

Bilan 18 décès sur 93 habitants.

 

Pensez-vous que le courage molénais fléchit sous le coup ?

Cinquante ans plus tard, l'île a grandi :

Un médecin du Conquet, commissionné par l'État visite quatre fois par mois les 585 habitants ;

une sage-femme demeure parmi eux à poste fixe ; les bonnes sœurs tiennent une petite pharmacie.

Les bénéfices de la soude et de la pêche commencent à améliorer le sort des iliens.

 

Le malheur ne désarme pas pour cela.

Le 11 août 1893, deux goémoniers de l'île Trielen, revenant du Conquet où le choléra sévit de nouveau,

font escale à Molène.

Ils sont ivres ; on les rembarque.

Pas assez vite !

Voilà Molène ravagée de plus belle.

En vingt-deux jours, 110 malades.

44 morts dont la sage-femme et les sœurs qui soignaient les cholériques.

Du continent, on apporte des remèdes qu'on dépose en hâte sur un rocher et l'on s'enfuit.

 

À Trielen, c'est pire encore.

Dans l'unique ferme, isolée du monde, une femme dirige une exploitation de goémon.

Du 15 au 21 août, elle voit mourir ses trois enfants, son frère, son gendre, neuf domestiques,

avant de disparaître elle-même.

Pas de bois pour les cercueils on enfouit les cadavres pêle-mêle dans un trou de sable.

Neuf goémoniers seulement sont épargnés qui vivaient dans leurs cabanes, loin de la ferme maudite.

Maintenant, tout le noir semble passé.

Molène est là, petite, ronde, paisiblement triomphante des forces acharnées contre elle.

Quoi qu'il arrive, elle peut durer ; elle en a vu bien d'autres.

Il y a des maisons neuves dans son village gris et blanc, de solides bateaux mixtes dans son port naturel ; des vaches, des troupeaux de chèvres sur sa lande ses champs d'orge ne servent plus qu'aux bêtes les moulins

(d'où vient son nom) sans ailes ni toits, ne sont plus que des tours blanches qui s'effritent par le haut.

Fini, le temps des lourds pains noirs cuits dans l'âtre des chaumières !

Elle a maintenant deux boulangers, un hôtel, des boutiques.

Les pêcheurs peuvent vendre leurs homards, leurs langoustes et leurs crabes aux mandataires des mareyeurs du continent.

La part des femmes, c'est les maisons, les champs, la récolte du goémon de dérive jeté par les tempêtes d'hiver, brûlé tout l'été pour faire ces énormes pavés de soude qu'un sloop transporte aux usines du Conquet.

 

Molène est assise comme une reine au milieu de ses ilots :

Au Nord-Ouest, Bannec et Balanec, hérissés d'écueils comme leur puissante voisine, Ouessant, orgueilleusement dressée dans son enceinte de courants ;

au Sud-Est, Trielen, Guéménès, Beniguet, aux longues grèves plates.

Et, de chaque îlot, en lourdes volutes, les fumées blanches de ses fours à soude montent autour d'elle comme un rude encens marin.

 

Reine, elle touche les redevances de sa Lédénès, étendue de l'autre côté du port et qu'elle tient au bout d'une chaussée de galets découverte à mer basse.

De mars à septembre, elle loue aux goémoniers venus de Landéda et de Plouguerneau ce maigre sol usé par le travail des hommes, le brûlage du goémon, le pied et la dent des chevaux.

C'est son seul revenu, puisque les Molénais ne paient aucun impôt.

Elle est l'indomptable gardienne de cet Océan meurtrier, avec ses deux canots de sauvetage, le Coleman à moteur, l'Amiral-Roussin à rames, le vieux, le glorieux, celui qui peut toujours sortir, quel que soit le temps et la marée.

Molène aux marins intrépides, aux vieux canotiers plastronnés de médailles, les jours de fête, aux petits mousses qui rêvent déjà de leur premier sauvetage en jouant dans les canots du port.

 

Ce qu'elle a est bien gagné, payé le prix fort, à coups de luttes tenaces.

Pourtant, ce n'est pas encore la richesse, rien que l'honnête nécessaire.

Les familles sont nombreuses, la terre ingrate, l'océan hasardeux.

Le recteur regarde, avec mélancolie, s'affaisser peu à peu le toit de son presbytère, sans savoir comment il pourra le relever, le jour qu'une tempête donnera le coup de grâce.

Il n'y a encore ni docteur, ni sage-femme, ni vraie pharmacie.

 

Mais Molène a su confier ses destinées à un de ses fils, le maire, Eugène Masson, pécheur comme les autres, qui joint au jugement le plus droit, au cœur le plus généreux, le don précieux des décisions rapides.

 

Et la grande horloge que la Guild of all Souls offrit à l'église, avec un ciboire d'or et de pierreries,

pour remercier les îliens d'avoir secouru le Drummond-Castle en fête, éventré le 17 juin 1896 par une roche,

sonnera encore sur Molène les heures prospères auxquelles ont droit le courage têtu et l'inlassable dévouement.

Odette du Puigaudeau _02.jpg

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021