Fenêtres sur le passé

1919

L'île abandonnée sans médecin

Source : La Dépêche de Brest 2 Décembre 1919

 

Mon article du 25 novembre (à lire sur ce site ) sur la situation lamentable de l'île d'Ouessant m'a valu une correspondance volumineuse et j’ai, paraît-il, réveillé des gens en sursaut.

Certaines lettres me sont adressées par des étrangers à Ouessant, qui m'expriment leur étonnement douloureux et m'offrent leur appui ; je les en remercie vivement.

D'autres lettres, très touchantes, me viennent de l'île elle-même et me demandent de poursuivre la campagne de presse commencée.

Je puis assurer mes amis que je suis bien résolu à continuer mon appel à la conscience publique par la voie des journaux et je regrette seulement que la publication de ceux de Paris soit interrompue en ce moment.

Les démarches molles et timides dans l'ombre, n'aboutissent, hélas, à rien et il importe avant tout de renseigner directement le grand public et de le faire juge.

« On » doit faire le nécessaire pour l'île et j'entends bien réveiller cet « on » mystérieux et responsable, cet insaisissable M. Lebureau, dussè-je le secouer un peu plus fort qu'il ne lui sera agréable.

 

Revenons-en à cette question du médecin.

Nous avons vu que les trois mille Ouessantins n'en ont pas et, qu'en cas d'épidémie sérieuse, on marchait tout droit à une catastrophe ; mais, même sans épidémie, les choses sont suffisamment graves.

Supposez qu'une personne se casse la jambe, et c'est, là-bas, chose facile sur les falaises :

Il faut attendre le bateau et, le médecin pour la soigner comme il convient.

Supposez qu'un bébé soit brusquement frappé par une de ces maladies qui s'attaquent à l'enfance :

Il faut encore attendre l'hypothétique bateau et le médecin.

En attendant, une vie humaine précieuse est en danger ; mais comme cela se passe à Ouessant, on s'en désintéresse.

Ouessant, c'est loin...

Il y aussi la question des accouchements :

On trouve là-bas deux sages-femmes, dont l'une, qui est de troisième classe, n'est pas qualifiée pour opérer avec les fers ;

l'autre n'agit, dans les cas difficiles et en l'absence d'un médecin, que sous sa propre responsabilité.

C'est pour cela qu'on en est réduit à envoyer ces cas difficiles à Brest, en leur donnant comme avant-goût de ce qui les attend à l'arrivée les joies du passage du Fromveur.

Mettre une malade dans l'obligation de faire cette dure traversée de quatre heures dans de telles conditions, c'est tout simplement un acte de monstrueuse cruauté.

Les mères de famille qui lisent ces lignes comprendront ce qu'ont à souffrir leurs malheureuses soeurs d'Ouessant.

Mais pourquoi se gêner ?

On peut bien créer des postes inutiles et dispendieux, on peut bien dépenser des sommes folles pour redonner la santé à un phare malade comme celui de la Jument (évacué pendant l'hiver 1917-1918) ;

mais quand il s'agit de dépenser quelques billets de mille pour sauver des vies humaines, on ne se dérange pas.

Les Ouessantins sont des gens tranquilles, ils ne réclament pas, personne ne fait le public juge de leur détresse et l'on se dit peut-être qu'ils n'aiment probablement pas la médecine et qu'ils sont heureux d'être sans médecin !

 

Citons quelques exemples :

En avril, le médecin militaire qui se trouvait dans l'île, n'ayant pas les instruments nécessaires pour soigner une malheureuse femme, dut demander par télégramme l'envoi d'urgence d'un torpilleur pour la transporter à Brest ;

un mois plus tard, on dut encore envoyer à Brest, et toujours par torpilleur réclamé télégraphiquement, une femme.

Les autorités, qui n'ont pas su assurer le service médical d'Ouessant, soignent les malades à coups de torpilleurs !

C'est une idée géniale, mais dont l'exécution coûte cher, et les Ouessantins préféreraient un médecin sur place.

Ils n'ont pas tort.

 

Il y a un mois environ, on dut interrompre l'accouchement d'une pauvre femme pour attendre l'arrivée du vapeur amenant le médecin, seul capable de terminer l'opération et de la mener à bien.

L'année dernière, le vapeur postal dut conduire à Brest une autre îlienne, qui y donna le jour à deux bébés.

 

Vraiment, il ne fait pas bon d'être mère de famille à Ouessant et « on » a une drôle de manière d'y encourager la repopulation.

 

J'en passe et des plus tristes ;

je citerai seulement cet autre fait, qu'au cours de l'épidémie de grippe de l'année dernière, le médecin qui s'y trouvait heureusement à ce moment reçut, au plus fort de la crise, jusqu'à 200 visites par jour.

Maintenant, il n'y a plus de médecin, et l'on reparle de grippe !!

 

On reste réellement confondu devant la coupable négligence des autorités responsables et il aurait été, utile de parler haut et ferme.

Qu'on ne m'objecte, pas que les médecins étaient rares pendant la guerre et le sont encore actuellement ;

songe-t-on qu'Ouessant est réellement isolée, puisque c'est une île et que les communications y sont difficiles et hasardeuses ;

songe-t-on qu'il y a là-bas trois mille habitants qui sont tous, à un poste de devoir, que les hommes se sont conduits vaillamment sur terre et sur mer en bons Bretons et en bons Français et qu'il en est qui sont tombés glorieusement loin de l'île natale pour que la France vive !

Ces morts, qui sont morts pour le pays, ces mutilés, ces soldats et ces marins qui ont tant peiné ;

n'ont-ils pas conquis de leur sang et de leur sueur le droit de penser que le pays, lui aussi, a des devoirs envers les Ouessantins qui restent dans l'île, leurs parents et leurs enfants, et qu'il doit remplir ces devoirs ?

Leur sacrifice, pour être complet, doit aussi profiter aux leurs.

Et les Ouessantins, qui courent les mers lointaines en faisant leur dur métier, ne peuvent-ils donc avoir la satisfaction de penser qu'en leur absence leurs femmes et leurs enfants sont à l'abri du danger ?

 

Je le répète, l'état de choses actuel est scandaleux :

« Il faut y mettre fin » et, pour y arriver, s'il faut employer des remèdes énergiques, qu'on les emploie ;

il y va de vies humaines qu'on ne doit pas sacrifier.

L'opinion publique, à laquelle je m'adresse, ne tolérera pas que Ouessant continue à être l'« île abandonnée » ;

et, s'il y a des responsables, elle exigera qu'ils soient frappés et impitoyablement frappés.

 

Pierre MOCAER.

Sous ce titre (à lire sur ce site ), M. Pierre Mocaër fait paraître, dans la Dépêche du 25 novembre, un article, dans lequel, après une description très pittoresque de Ouessant, il salue au passage sa population fière et laborieuse, dont les femmes travaillent avec acharnement leurs parcelles de terre, tandis que les hommes, dans l'impossibilité de se livrer à la pêche, par suite de l'absence d'un port pour abriter leurs bateaux, sont contraints pour vivre de s'embarquer sur des long-courriers et des caboteurs.

 

Tout cela est très exact ;

mais où nous ne sommes plus d'accord, c'est lorsqu'il prétend que ni les Pouvoirs publics ni le Département ne s'occupent des Îliens et que personne n'élève la voix pour Ouessant.

Mon mandat de conseiller général me fait un devoir d'examiner et de réfuter les griefs formulés par M. Pierre Mocaër :

 

1° Création d'un port.

— Les Ouessantins sont très au courant de cette question, que nous avons discutée ensemble dans une réunion, en juillet 1914.

Ils connaissent les efforts tentés par M. Chevillotte, député et conseiller général, pour obtenir ce port.

Ils savent que plusieurs projets ont été étudiés, ressortissant à plusieurs millions, qui les ont fait échouer ;

mais la principale cause de leur rejet doit être attribuée à la marine qui, malgré les arguments de la plus haute valeur concernant la défense nationale, a toujours refusé de participer à la dépense.

 

Dans cette réunion, les avis furent très partagés au sujet de la construction d'une jetée-abri dans la baie de Lampaul, que l'État semblait disposé à adopter.

Et je terminai par cette conclusion :

« Poursuivons de toutes nos forces la création d'un port, suffisant, car, tant que vous ne l'aurez pas, vous aurez un service de courriers défectueux, vous ne pourrez avoir les bateaux de pêche qui vous sont nécessaires, et vous continuerez à voir les pêcheurs voisins venir, à votre nez et à votre barbe, enlever les poissons et les crustacés de vos côtes. »

 

La guerre a tout arrêté.

J'ai cependant eu la grande satisfaction d'entendre, en 1916, au conseil général, la confirmation de la promesse faite à M. Chevillotte, d’un port à Ouessant ; et quand nous allons reprendre la question, ce sera cette fois avec l'espoir que l'expérience de la grande guerre aura fait reconnaître à la marine la nécessité impérieuse d'avoir un port et une rade-abri à Ouessant, tout au moins pour ses torpilleurs et ses sous-marins.

 

2° Service du vapeur.

— Assurément, ce service est défectueux.

Le département, à l'expiration de son contrat avec la Société des Vapeurs Brestois, s'est trouvé aux prises avec les difficultés les plus grandes.

 

Aucune société, aucun armateur n'a voulu reprendre ce service.

 

C'est, en présence de ces difficultés, qu’à la session d'août 1915, sur la double proposition de M. Masson et de moi, le conseil général décida que ce service postal serait dorénavant assuré par le département et, par conséquent, considéré comme un service départemental, placé sous la haute surveillance de l'ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.

Devant l'impossibilité de trouver un vapeur à acheter ou à louer, devant le refus obstiné de la marine d'affecter à ce service, 2 fois par semaine, un chalutier ou un remorqueur, l'ingénieur s'entendit avec M. Blasse, de Nantes, qui proposait de faire construire un vapeur en bois pour ce service spécial.

 

Après quelques mois de navigation, cet armateur, perdant de l'argent, désarma son navire qui fut réquisitionné par la base américaine.

Il fallut, pour obtenir sa déréquisition, l'intervention énergique de nos députés et sénateurs près du ministère de la Marine, et du commissaire de la Marine marchande (lire le rapport, page 197, de la session d'août 1917).

 

Le vapeur, assez démoli, dut rester six mois en réparation dans l'arsenal, puis M. Blasso refusa de marcher sans une nouvelle augmentation.

Bref, la subvention qui, en 1914, était de 2Î4000 francs répartis entre la direction des Postes 10.000 fr., la Guerre, 6.000 francs et le Département 8.000 francs, atteint, aujourd'hui, 72.000 francs, plus, à la charge du Département, l'excédent du prix du charbon, quand la tonne dépasse 125 francs, d'où pour l'année si le charbon ne baisse pas, une dépense totale de 100.000 francs environ.

 

Et M. Mocaër qualifie cette île « d'abandonnée » et trouve que nous manquons de cœur et de bonne volonté.

S'il avait dit : « Abandonnée par la Marine », j'aurais applaudi des deux mains et de ma plume ;

car cette île, dont la grande majorité des hommes sont, marins à l'État et au Commerce, a toujours été délaissée par le ministère de la Marine, qui n'a jamais voulu participer à la subvention des 24.000 fr. et ne participe pas davantage à celle des 72.000 francs.

Si, pendant la guerre, par mes visites répétées à la préfecture maritime, j'ai obtenu, pendant la rupture des câbles, la transmission des télégrammes civils par la marine, puis le remorquage de la coque du vapeur de Binic à Nantes, puis le torpilleur pour assurer le service postal, je le dois uniquement à l'amabilité des amiraux qui se sont succédé à la préfecture.

 

3° L'île sans médecin.

— Je suis le premier à le déplorer.

Dès que le conseil général apprit le rappel du médecin auxiliaire par le directeur du service de santé de la 11e région, il émit, sur ma proposition, le vœu du rétablissement immédiat de la prévôté avec un médecin de la marine comme autrefois, et il pria ses membres, députés et sénateurs, d’agir au plus vite près du ministère de la Marine (Lire le rapport, page, 146, de la session d'avril 1919).

MM. le préfet du Finistère, le sous-préfet de Brest, et moi-même agissions de notre côté, mais sang succès, près des autorités médicales de Brest et de Nantes.

La pénurie des médecins militaires était telle que pour assurer le service médical des casernes de Brest, Morlaix, Landerneau et aussi Ouessant, les directeurs étaient obliges d'avoir recours à des médecins civils, auxquels ils accordaient use subvention mensuelle de 300 Francs.

À la session de septembre 1919, étant donné l'impossibilité de revenir à la prévôté médicale, je demandai qu'on recherchât, pour résider dans l'île, un médecin civil qui, en plus de la clientèle payante, recevrait une subvention de la Guerre, de la Marine et du Département.

Le conseil général approuva ma proposition et, pour assurer le service de l'assistance, en attendant, le médecin recherché, il vota un supplément mensuel de 100 francs au médecin déjà subventionné par la Guerre, pour venir deux fois par semaine à Ouessant.

 

M. Mocaër peut être assuré que la subvention accordée sera très raisonnable.

Le dernier vote du conseil pour le service médical de l'île de Sein en est la preuve certaine.

 

Je suis heureux de saisir cette occasion pour adresser mes plus vifs remerciements et le témoignage de ma reconnaissance à mes collègues du conseil général, qui ont toujours voté à l'unanimité, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche, toutes les propositions que je leur ai soumises, concernant Ouessant.

 

Que MM. Je préfet, et l'ingénieur en chef du département prennent, de ce témoignage, la bonne part qui leur est due.

 

Docteur GAYET,

Conseiller général d'Ouessant.

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