Fenêtres sur le passé

1896

La grande pêche de Charles Le Goffic

Source : La Dépêche de Brest 27 septembre 1896

 

La grande pêche de Charles Le Goffic

 

M. Charles Le Goffic n'est pas seulement le poète délicat d'Amour breton

et le romancier du Crucifié de Kèraliès, ce drame poignant si sobrement

et si vigoureusement conté, et de Passé l'amour, dont nous avons,

lorsque le livre parut, dit tout le charme à nos lecteurs ;

sa curiosité émue c’est portée sur toutes les choses de Bretagne,

comme en cette série d'articles que nous avons reproduits, il y a quelques années,

et dans lesquels il montrait la création de véritables colonies de Bretons

en certaines villes de France, au Havre particulièrement ;

la vie des marins ne pouvait le laisser insensible, et sous ce titre :

les Gens de mer, il publie dans la Revue bleue de très intéressantes études.

 

La dernière est consacrée aux « derniers baleiniers ».

On n'arme plus guère, on n'arme plus du tout en France pour la pêche à la baleine ;

le dernier baleinier français est sorti du port du Havre en juillet 1868 et on n'a jamais eu de ses nouvelles ;

depuis longtemps déjà, les armements étaient en décroissance ;

Dunkerque et Nantes y avaient, de nombreuses années auparavant, renoncé.

 

C'était la « grande pêche ».

Quels marins elle formait, il est à peine besoin de le dire ;

tout ce qu'un homme peut réunir de courage, d'énergie, de vigueur et d'endurance à la mer,

le baleinier l'offrait en lui, et entre tous les marins il jouissait d'un incontestable prestige.

Un voyage dans les mers du Sud n'était pas médiocre affaire au temps de la marine à voiles.

Quand le baleinier rentrait au port, le matelot oubliait sa vie de privation dans quelques jours de folle orgie.

On a conservé au Havre, dans le quartier Saint-François, le souvenir de ces retours de campagne.

« La joie de Saint-François, dit M. Le Goffic, sa cordiale et vraie fête, c'était quand, la veille au soir ou le matin, quai de la Barre,

était venue s'amarrer une de ces fines goélettes baleinières,

parties depuis deux ans, trois ans, quatre ans parfois,

pour les mers du Sud et dont l'équipage, emporté d'une folie

de jouissance, pris du vertige de la terre natale,

à peine le navire à quai, s'engouffrait comme une trombe

dans les rues de la populeuse cité.

Tout lui cédait.

Une musique militaire, rencontrée au passage,

subissait l'impulsion et, de gré ou de force, prenait la tête du torrent.

Où allait-on ?

Nul ne le savait.

Cette vague humaine, grossie à chaque tournant de rue, avait dans son élan quelque chose d'irrésistible et de fatal.

Une ivresse montait de ces hommes dont la contagion gagnait la foule, l'enchaînait à leurs pas,

bouleversait les têtes jusqu'au délire.

« La galopage » ne s'arrêtait qu'à bout de souffle.

C'était ordinairement sur une place, dans un carrefour.

Et une autre scène commençait, imprévue et d'un comique presque barbare, quand huchés sur des futailles, accrochés aux fenêtres, suspendus à quelque mât triomphal dressé en leur honneur, les baleiniers des Chiloë

et de Juan Fernandez, aux barbes fauves, au cuir rouge tanné par les vents polaires, leurs gros muscles saillant

sous la vareuse neuve à boutons de métal, plongeaient leurs mains large ouvertes dans la sacoche

aux « décomptes » et, à poignées, avec des rires de dieux, jetaient aux portefaix qui se battaient à leurs pieds

les dollars chiliens, les pièces de cinq francs mêlées aux louis d'or...

N'en avait on pas vu qui poussaient la moquerie jusqu'à faire frire les pièces dans un poêlon, ou qui couraient la ville déguisés et masqués comme en carnaval, ou qui, nolisant une station de fiacres, suspendaient à l'arrière des voitures une de ces petites ancres â plusieurs branches, nommées chattes, et, quand un débit leur riait au passage, criaient : Mouille ! et laissaient tomber l'ancre brusquement en halant sur la corde ?... »

À ces grands enfants la ville était indulgente, et les jeunes novices, éblouis, leur portaient envie.

Un pêcheur côtier, un caboteur, qu'était-ce, dans la hiérarchie maritime, auprès d'un baleinier ?

Même un long courrier devait s'incliner devant son prestige.

 

Il y a quelques années, vivaient encore des retraités

de la grande pêche.

Le dernier capitaine baleinier français est mort dernièrement au Havre à l'âge de 85 ans ;

il avait pris sa retraite en 1858.

Il se nommait Leroy et avait amassé une petite fortune.

C'était le cas d'un petit nombre.

En général, quand il se retirait, le baleinier, fût-il officier, cherchait un emploi ou ouvrait un petit commerce

pour vivre.

M. Le Goffic en a connu un qui s'était fait aubergiste à Bréhat.

Une auberge originale que celle de Tonton Job, et qui ressemblait plutôt à une cambuse de navire, très propre,

d'un maigre revenu, car elle n'était guère fréquentée que le dimanche ;

mais c'était alors des récits sans fin faits par les anciens compagnons de pêche du vieux,

après lesquels il entonnait la complainte des baleiniers, dont M. Le Goffic cite ces deux couplets :

Saint François jasait assez fort.

Le bon Dieu, qui jamais ne dort,

Il lui dit : Vieille bête,

Ce sont les vengeurs du prophète,

Qui, passant la mer en bateau,

Fut happé par un cachalot.

Où les conduisit leur course vagabonde ?

Si j'y comprends rien, tra-la-la-lalaire,

Si j'y comprends rien, que le ciel me confonde !...

J'en vois un, je le crois à peine,

À la piste d'une baleine,

De sa lance aiguisant le fer,

Comme un envoyé des enfers.

Sur le tillac de sa nacelle,

Tout en embraquant sa ficelle,

En jets de sang, il fait bouillonner l'onde.

Si j'y comprends rien, tra-la-la-lalaire,

Si j'y comprends rien, que le ciel me confonde !...

Tonton Job est mort à Bréhat il y a trois ans.

Pour lui, pour ses anciens compagnons, la pêche d'Islande, c'était la « petite pêche » !

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