Fenêtres sur le passé

1896

Charles Le Goffic

 

Source : La Dépêche de Brest 1 mars 1896

 

Qui ne connaît Charles Le Goffic en son pittoresque pays de Lannion ?

 

Un brigadier de gendarmerie, aujourd'hui retraité et devenu hôtelier, m'y faisait de lui,

pas plus tard que l'été dernier ; un éloge tout de cordialité et d'admiration,

et je pus constater, à d'autres témoignages, qu'on aimait également en lui le bon enfant et le probe artiste.

 

J'entends bien que de dire de quelqu'un : « Il fait de jolis livres ! »

cela ne prouve pas forcément qu'on ait lu les jolis livres dont on parle.

Charles Le Goffic

Les artisans des petites villes, les rudes travailleurs de la terre et de la mer ont peu d'heures à consacrer

aux histoires écrites par les hommes, et leur excuse supérieure est qu'ils ont sous les yeux des livres inimitables :

la mer, où se nouent tant de drames, la forêt, où viennent en écrire pour eux toutes les fées de la légende.

 

N'allez pas croire ; pourtant qu'ils ne lisent pas à l'occasion.

 

À Perros-Guirec, je trouvai, ce même été, un critique de Charles Le Goffic !

Oh ! un critique fort aimable, la plus accueillante des hôtesses et la plus fervente des Bretonnes.

Or, savez-vous le reproche qu'elle faisait à Le Goffic, dont elle venait de lire

le Crucifié de Kéraliès ?

 

Elle lui reprochait ce coup de pouce de l'artiste, qui restitue au livre

en pittoresque ce qu'il lui ôte de vérité.

 

Un trop grand souci de la perfection, si vous voulez ;

trop de littérature, pour tout dire.

 

Elle me montrait, de la main levée, la terre de Kéraliès, et, tout en exaltant,

dans son chaud langage de femme du peuple, les mérites du poète et

— j'y insiste, et l'on va voir pourquoi — les qualités souriantes de l'homme privé, elle me confessait :

« Savez-vous le reproche que je lui ai adressé à M. Le Goffic ?

C'est de nous faire trop primitifs.

Nous le sommes beaucoup moins qu'il ne dit ! »

 

La critique est curieuse et elle a du prix sur les lèvres d'une femme qui ignore nos querelles littéraires et,

comme le sage, se contente de peu de livres.

 

Voulez-vous que je vous dise maintenant pourquoi j'ai noté scrupuleusement les hommages que ses concitoyens rendent à la nature primesautière, familière et souriante de Le Goffic ?

 

C'est parce que, voici déjà longtemps, Jules Tellier, que la mort a ravi trop tôt aux lettres françaises,

a discerné avec sa grande lucidité les deux courants d'esprit ordinaires du chantre d'Amour breton.

« Le Goffic, a-t-il écrit, me séduisit deux fois, par ses gaietés et par ses tristesses...

Le Goffic a un sens exquis de la chose achevée et parfaite.

Il a aussi un esprit naturellement et abondamment saugrenu... »

 

Un peu plus loin, Tellier cite les vers suivants :

 

Nous sommes partis ce matin

Sans savoir où, pédétentin,

Au diable. J'en étais moi-même effaré,

Tant la route avait un air effroyable.

 

« De qui ces gentillesses ? ajoute Tellier.

« De Le Goffic. Et où les a-t-il placées ?

Dans Amour breton.

La voilà bien, la saugrenuité dont je vous parlais tout à l'heure !

Il y a aussi dans ce livre deux ou trois pièces qui y détonnent absolument,

qui en troublent tout à fait l'harmonie, qui y sont biscornues et incongrues

plus qu'on ne saurait dire... »

 

Or, voici déjà huit ans que le poème Amour breton a paru chez Lemerre, éditeur du Parnasse français,

et je ne crois pas que Le Goffic ait renoncé à toute fantaisie d'esprit.

 

Cette fantaisie est, pour ainsi dire visible sur sa personne.

Sa large et riante figure où transparaissent les caractéristiques de ceux de sa race, je veux dire le courage moral

qui est la manifestation même de la santé de l'âme, et ce penchant à la rêverie silencieuse qui n'est peut-être

que le sentiment de la mesure en toutes choses, la large et riante figure de Le Goffic, n'a pas changé.

 

Le poète est toujours jeune et toujours exubérant dans ses propos.

Je crois cependant qu'il ne s'exposerait plus au reproche amical de Jules Tellier.

Nous pouvons supposer qu'il n'a pas perdu cette grâce qui lui valut de parler avec tant d'émotion des choses naïves de son pays ;

mais il a un souci plus vif de l'unité, et si la muse du Banville des Odes funambulesques l'amuse et le séduit encore,

il doit éviter soigneusement de la courtiser en même temps que ses sœurs plus sérieuses.

 

Nous en avons la preuve dans les nombreux articles que Le Goffic a publiés depuis Amour breton

et dans les livres qu'il a écrits.

Nous en avons une manifestation décisive dans les ouvrages qu'il doit nous offrir prochainement :

le Bois dormant, des vers, et la Payse, un roman.

 

Ces deux volumes parus, notre poète breton sera à la tête d'une œuvre déjà considérable.

Je ne parle pas de sa collaboration à la Revue bleue, à la Revue encyclopédique, à la Revue hebdomadaire,

au Journal des Débats, etc., encore qu'elle ait donné lieu à des ouvrages considérables, à des pages décisives,

telles que celles qu'il a écrites sur le poète Gabriel Vicaire, telles encore que les délicieux Contes de l'Assomption.

On en ferait deux ou trois volumes fort intéressants.

Je parle seulement de ses livres, depuis Amour breton jusqu'à ce pastiche de Passé l'amour, où s'affirme un lettré si délicatement adroit et dont

il a été trop bien parlé naguère en ce journal pour que j'y insiste davantage, en passant par le Crucifié de Kéraliès — que l'Académie française couronna pour les mêmes raisons peut-être qui motivaient les critiques de la bonne hôtesse de Perros-Guirec —

par les Extraits de Saint-Simon, par le Nouveau traité de versification,

si plein d'aperçus ingénieux et où les citations sont faites avec un goût

si sûr qu'on pourrait, à les cueillir simplement, en faire un odorant bouquet d'anthologie ;

et même, par cet ouvrage déjà si lointain, les Romanciers d'aujourd'hui,

de critique cursive et déliée, où se manifeste un esprit très averti, infiniment souple et incomparablement outillé.

Ici, n'apparaît plus, au lieu de la saugrenuité que dénonçait Jules Tellier, qu'une malice amusée et bienveillante, et les coups de griffe que distribue notre commentateur sont atténués volontairement et la blessure

qu'ils font n'est jamais bien profonde.

 

Charles Le Goffic

Mais de combien de ces jugements, rendus par un juge indulgent un jour qu'il avait beaucoup d'affaires à examiner, on peut avancer qu'ils sont définitifs et qu'on n'a voulu les envelopper d'un peu d'ironie que pour ne pas mériter

à la sagesse qui les dictait d'être traitée de vieille perruque et d'intransigeante ?

 

Car il faut évidemment voir en Charles Le Goffic un esprit modéré.

Son long commerce avec les philosophes et les penseurs l'a guéri par avance de toute amertume

et l'ironie l'a touché de son aile légère.

Tellier lui trouvait quelque chose d'un Mürger breton, et j'entends bien qu'un Mürger breton ressemblerait fort peu

au Mürger qui a fait la Vie de Bohème.

J'avance pourtant que nous sommes aujourd'hui très loin d'un Mürger même de Lannion.

 

Écoutez plutôt ces vers :

Couche-toi devant ta porte,

Voici le temps des adieux.

Écoute au ras de l'eau morte

Siffler les tristes courlieux.

 

Ils traînent leurs ailes brunes

Et leur long corps efflanqué

Sur la torpeur des lagunes,

Entre Perros et Saint-Ké.

 

Mais demain, ce soir peut-être,

Tous ces longs corps amaigris,

Tu les verras disparaître

Un par un dans le ciel gris.

 

Pauvre âme, entends ce symbole

Et ferme à l'espoir tes yeux.

Les courlis gagnent le pôle :

Voici le temps des adieux...

 

Il y a là, qui le pourrait discuter ? un sentiment de la nature, une tristesse élégante et mollement déclamatoire

que Mürger ne connut point.

C'est le danger des assimilations littéraires, et n'oublions pas, au surplus, que Tellier écrivait, voici déjà bien longtemps, à l'heure même des débuts de Charles Le Goffic.

J'ai, pour ma part, rencontré dans Amour breton et dans le Crucifié des passages qui m'ont enchanté par leur grâce

un peu sauvage et, çà et là, au hasard des études de Le Goffic, des pages pénétrantes et fermes qui sont d'un écrivain de tout premier ordre.

 

Ce poète cache, sous l'abandon de ses rêveries et les petites chansons qu'il compose à ses heures de mélancolie,

une clairvoyance aiguë qui lui permet les plus hautes ambitions.

Attendons le Bois dormant ; attendons la Payse...

Et à ce propos, avez-vous lu l'article que Le Goffic écrivit sur Henriette Renan dans la Revue bleue ?

Son roman sera en quelque sorte le prolongement dramatique de l'idée qu'il y développait sur les modifications

du caractère breton à l'étranger.

 

Une telle œuvre, conçue et exécutée par un artiste tel que celui-ci, ne saurait manquer d'avoir une portée

et un charme propres à classer Le Goffic au premier rang de nos romanciers moralistes.

 

Jean Tribaldy.

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