Fenêtres sur le passé

1887

Un double assassinat à Irvillac

 

Source : La Dépêche de Brest 5 juillet 1887

 

Dimanche soir, à 7 h. 1/2, le nommé Tromeur, Jean-Marie, demeurant au village du Voudenne, commune du Faou,

qui avait épousé, il y a deux ans, une fille Kernéis, du village de Kérisit, en Irvillac, et vivait, depuis six mois,

séparé de sa femme, s'est présenté à Kérisit, à la demeure de ses beaux-parents, et a dit à sa belle-mère :

« Je viens chercher ma femme ; mais je voudrais, avant de l'emmener, voir mon beau-père. »

 

Celui-ci était absent, il travaillait dans un champ voisin. Mme Kernéis sortit pour l'aller quérir.

À peine était-elle hors de la maison que Tromeur tira de sa poche un revolver et visa sa femme

mais les coups ne partirent pas.

 

Tromeur se jeta alors sur sa femme, la frappa des poings et des pieds et essaya de l'étrangler.

La belle-mère arriva sur ces entrefaites.

 

Tromeur reprit son revolver, qui joua cette fois malheureusement,

fit feu trois fois sur la femme Kernéis et la blessa à la bouche.

 

Au bruit de la détonation, M. et Mme Le Forestier de Quillien, propriétaires de la maison habitée par Kernéis

et demeurant à côté, accoururent.

 

Mme Le Forestier, arrivée la première, essuya trois coups de feu, dont aucun ne l'atteignit, et se sauva ;

M. Le Forestier fut atteint de trois balles, dont deux le blessèrent à la tête et l'autre au cou.

 

À mesure que la scène se poursuivait et qu'il tirait des coups de revolver, l'assassin rechargeait son arme.

Le village de Kérisit est situé à l'extrémité du territoire d'Irvillac,

tout près de Daoulas.

 

La belle-mère de Tromeur n'était pas mortellement atteinte.

Elle put se rendre à la gendarmerie, à 400 mètres de là.

 

Le gendarme Le Rolle était seul à la caserne.

Il gagna vivement Kérisit, et là, sans hésiter un seul instant,

il se jeta sur l'assassin qui tenait encore son revolver

chargé de six coups.

Après une lutte de dix minutes, et malgré la force herculéenne

de l'assassin, Le Rolle réussit à désarmer celui-ci et à le terrasser.

 

Quelques personnes vinrent alors à son secours ; avec leur aide, il garrotta Tromeur et le conduisit

ensuite à la chambre de sûreté de la gendarmerie, à Daoulas.

 

Le brigadier et les autres gendarmes étaient en service aux deux pardons de Hanvec et de Plougastel.

 

L'assassin est âgé d'environ 35 ans ; sa femme en a 19.

La victime, M. Henri Le Forestier de Quillien, est le neveu de

M. Gardin de la Bourdonnaye, ancien juge au tribunal civil de Brest.

Peut-être a-t-il succombé à ses blessures, à l'heure où nous écrivons.

 

Nous donnerons demain, s'il y a lieu, plus de détails sur ce tragique événement.

 

Dès aujourd'hui, nous adressons au gendarme Le Rolle nos vives félicitations

pour l'énergie et le courage qu'il a montrés dans sa lutte contre l'assassin.

François-Marie

Gardin de la Bourdonnaye

 

Source : La Dépêche de Brest 6 juillet 1887

 

Comme nous l'avons dit, l'assassin s'est présenté chez son beau-père dimanche, vers 7 h. 1/2 du soir.

Il était accompagné d'un jeune homme, Pierre Quéffelec, âgé de 20 ans, ouvrier maréchal au Faou,

qu'il avait rejoint à moitié route de l'Hôpital à Daoulas.

Sa femme et sa belle-mère étaient seules à la maison.

Pendant que cette dernière allait appeler son mari

— qu'elle ne trouva point — Tromeur frappa sa femme, et,

l'ayant acculée dans un coin de la pièce,

sortit de sa poche un revolver qu'il braqua sur elle ;

il ne réussit pas heureusement à faire jouer la gâchette.

 

C'est alors que la femme Kernéis est rentrée.

Tromeur tourna contre elle son arme.
 

La femme de l'assassin profita de l'instant pour se sauver et put gagner la porte et s'enfuir dans les champs,

non sans avoir reçu de son mari un coup qui la fit tomber sur divers objets où elle se blessa.

 

On sait que la femme Kernéis reçut une balle dans la bouche.

Elle courut aussitôt à la gendarmerie.

 

Entendant des cris chez son fermier, Mme Le Forestier sortit pour en connaître la cause.

Elle vit près de la maison Tromeur, à qui elle demanda ce qui se passait.

Pour toute réponse, Tromeur lui dit :

« Vous aussi, vous aurez votre compte. »

 

Et comme Mme Le Forestier s'enfuyait, il la poursuivit, tirant sur elle trois coups de revolver

qui heureusement ne l'atteignirent pas.

Informé du drame qui se déroulait au village de Kérisit par la femme Kernéis, le gendarme Le Rolle se dirigea

sans tarder et rapidement vers le village.

 

Chemin faisant, il entendit quatre ou cinq détonations d'arme à feu.

 

À quelques mètres du sommet d'un bois taillis qu'il faut traverser pour aller de la caserne de Daoulas à Kérisit,

il vit Tromeur qui suivait un sentier longeant le mur du jardin de M. Le Forestier.

 

Il l'interpella et Tromeur répondit :

« Je suis venu chercher ma femme. »

 

Le gendarme répliqua:

« Eh bien, venez jusqu'à la caserne, votre femme est là, vous l'emmènerez. »

À ce moment, Tromeur aperçut son beau-père, Kernéis,

qui traversait le taillis à quelques pas plus bas pour ne pas se trouver face à face avec son gendre.

Il proféra des menaces de mort et voulut s'élancer sur lui.

 

Le gendarme Le Rolle retint Tromeur et remarqua alors dans sa poche le revolver qui avait servi à faire, quelques instants auparavant,

deux victimes ; il voulut, par un mouvement précipité, s'en emparer.

 

Tromeur se retourna, saisit Le Rolle par les épaules.

Pendant la lutte, la poche de Tromeur se déchira et le revolver tomba.

Tromeur voulut le reprendre.

Il ne lâcha prise que lorsqu'une forte poussée de Le Rolle l'eut envoyé à cinq ou six pas.

 

Le revolver était encore chargé de six coups.

Le Rolle alla mettre l'arme en lieu sûr, poursuivi par Tromeur sur une trentaine de mètres ;

quand il revint pour arrêter l'assassin, celui-ci était à deux cents mètres environ du lieu de la lutte.

 

Tromeur ne fit pas de résistance, se contentant de dire à chaque instant :

« Laissez-moi libre, j'irai seul en prison. »

Près de la caserne, il répéta son propos ;

comme le gendarme n'en tenait nul compte, il voulut se révolter ;

mais avant qu'il ait pu saisir Le Rolle, il était jeté sur la route.

Il prit alors le gendarme par la jambe droite, s'efforçant de le renverser ; mais diverses personnes accoururent,

qui prêtèrent main forte au gendarme.

Avec leur aide, Le Rolle mit son homme à la chambre de sûreté.

Fouillé ensuite, Tromeur a été trouvé porteur de quatre cartouches de revolver du calibre de l'arme.

Interrogé par le gendarme Le Rolle après son arrestation, Tromeur a déclaré qu'il était venu à Kérisit

une première fois avec l'intention d'emmener sa femme et que sur le refus de le suivre opposé par celle-ci,

il était allé à Brest acheter un revolver afin de tuer son beau-père.

 

À son retour de Brest, il essaya son revolver près du passage de Plougastel, en tirant six coups sur un arbre.

 

En entrant dans la maison de son beau-père, il trouva M. Le Forestier avec sa femme ;

il lui tira alors un coup de revolver, puis continua à le frapper avec le bout du canon pour l'achever.

De son côté, Pierre Quéfellec, interrogé à son tour, a déclaré que lorsqu'il était entré avec Tromeur

dans la maison de Kernéis, la femme de Tromeur était seule avec sa mère.

Tromeur, François-Marie, est né à Dirinon le 2 mars 1849 ;

il est domestique et demeure au Faou.

Sa femme, Louise Madec, est âgée de 19 ans.

Ils ont un enfant.

 

Source : La Dépêche de Brest 6 juillet 1887

 

On a vu hier que l'assassin Tromeur a dit, dans sa déposition devant le gendarme Le Rolle,

qu'il avait trouvé M. Le Forestier avec sa femme.

 

Il paraît que c'est là un simple système de défense de l'accusé.

Outre que Quéfellec, le compagnon de Tromeur,

a déclaré que la femme et la belle-mère de Tromeur étaient seules à la maison, on nous assure que M. Le Forestier était chez lui,

dans sa chambre, au moment de la première partie du drame,

se déshabillant pour se mettre au lit.

 

En entendant les détonations et les cris,

il se rhabilla et sortit précipitamment par son jardin,

dont une porte est voisine de la porte d'entrée de l'habitation

des époux Kernéis.

C'est là, près de ces deux portes, sur une sorte de chaussée, que Tromeur l'empoigna à son arrivée et lui fit à la tête, par ses coups de feu d'abord et en le frappant ensuite avec la crosse de l'arme, une énorme blessure.

 

M. Le Forestier put se dégager de l'étreinte de l'assassin, rentrer dans son jardin par la même porte qu'il avait prise pour sortir et regagner sa maison.

La première personne qu'il rencontra chez lui, le voyant ensanglanté, lui demanda ce qu'il avait ;

il répondit : « Je lui ai donné un fameux coup de poing », et s'affaissa.

On le transporta aussitôt sur un lit, et le délire s'empara de lui.

M. le docteur Cras, médecin en chef de la marine, appelé de Brest,

a pu extraire deux balles ; la troisième est restée dans la tête.

Hier soir, M. Le Forestier vivait encore ; on désespère de le sauver.

 

Quant à l'assassin, il a été extrait de la chambre de sûreté de la caserne de Daoulas lundi et conduit sur le lieu de son crime, où le parquet de Brest s'était transporté.

Son attitude fut celle d'une brute cynique.

Entre deux gendarmes, agitant ses mains enchaînées par des menottes,

il avait la fête haute et le sourire presque sur les lèvres.

C'est un homme grand et large, fortement taillé

et qu'on craignait à Daoulas et au Faou.

On nous dit qu'il aurait un jour, dans un accès de rage, brisé en prison ses menottes.

Pierre Charles CRAS

(1836 - 1889)

Père de Jean Cras

Inventeur de la règle Cras

Collection Patrick Labail

 

Source : La Dépêche de Brest 29 octobre 1887

 

Le nommé Tromeur (Jean-François-Marie), âgé de 39 ans, cultivateur, demeurant au Faou,

est accusé de tentative d'assassinat et de meurtre.

 

Le dimanche 3 juillet 1887, le nommé Tromeur-se présentait à 7 heures à la ferme de Kérisit, en Irvillac, où sa femme, Louise Madec, habitait avec sa mère, Marguerite Guillou, et le second mari de celle-ci, François Kernéis.

 

Marié en août 1886 à Louise Madec, alors âgée de 17 ans, Tromeur était venu exploiter, avec les époux Kernéis,

la ferme de Kérisit, mais il ne s'entendit pas plus avec sa femme qu'avec ses beaux-parents, et, à la suite de violences, de menaces, de fréquentes scènes scandaleuses, il se retira seul au Faou, à la fin de décembre,

à la suite d'un règlement d'intérêts avec Kernéis.

 

Depuis son éloignement volontaire, il avait vainement tenté de faire venir sa femme auprès de lui.

 

Le 3 juillet, sa femme et sa belle-mère étaient seules dans l'unique chambre de l'habitation de la ferme,

lorsqu'il arriva; ayant demandé « le vieux » (il désignait ainsi Kernéis)», la femme Kernéis sortit pour appeler son mari, qu'elle croyait tout près ;

Tromeur aussitôt bouscula sa femme, et, après avoir vainement tenté de faire jouer la gâchette du revolver

dont il la menaçait, il la frappa violemment au front avec la crosse de cette arme.

Sa belle-mère, de retour, se précipita au secours de son enfant.

 

Tromeur la repoussa vivement et, la visant à la tête, fit feu.

La balle traversa la lèvre inférieure et s'arrêta sur une dent

qu'elle brisa.

 

Affolées, ces deux femmes prirent la fuite à travers champs,

dans la direction de la gendarmerie de Daoulas,

distante d'environ 400 mètres.

 

Aux cris qu'elles poussèrent, Mme Vaumousse de la Rougetière, femme de M. Le Forestier de Quillien,

propriétaire du domaine de Kérisit, dont l'habitation est contiguë à la ferme, accourut en traversant une écurie ;

mais, dès que Tromeur, resté seul dans le logement des Kernéis, la vit,

il dirigea son arme de son côté et fît feu trois fois sans l'atteindre, tout en visant bien.

 

Au premier coup, Mme Le Forestier était à toucher Tromeur ;

elle put s'échapper en contournant la ferme et en entrant chez elle par la cour principale d'entrée

(la maison est entre cour et jardin).

Elle descendit de suite à la chambre de son mari, qu'elle avait vu un instant avant, lorsqu'elle avait entendu les cris, mais la chambre était vide, et, en regardant par la fenêtre du jardin, elle le vit tout ensanglanté

qui rentrait dans le jardin par la porte qui établit communication entre ce jardin et la ferme.

 

M. Le Forestier, qui avait dû sortir par le jardin indiqué, avait reçu une balle dans la région du cou

et avait été frappé à coups redoublés sur la tête avec la crosse de l'arme ; le crâne était perforé en plusieurs endroits.

Le guidon du revolver a été retrouvé dans l'une des plaies.

Le gendarme Le Roll, seul de service à la résidence de Daoulas, arriva promptement et parvint, non sans peine, après avoir pu désarmer Tromeur, à le conduire à la chambre de sûreté.

 

Grâce à l'énergie de ce militaire, un autre malheur a pu être évité, car avant d'être désarmé, Tromeur ayant aperçu son beau-père Kernéis, voulut s'élancer sur lui pour le tuer,

ne cessant de proférer des menaces de mort

et luttant avec acharnement pour empêcher le gendarme

de s'emparer de son arme, qui était complètement chargée.

 

Le 13 juillet, dix jours après le crime, M. Le Forestier succombait à ses horribles blessures,

mais sans avoir pu donner aucune explication.

 

Tromeur a allégué qu'en arrivant à la ferme, il avait trouvé, dans un renfoncement obscur de la chambre,

M. Le Forestier et sa femme dans une attitude qui ne pouvait laisser le moindre doute sur leurs relations coupables.

Cette version a été détruite par l'enquête, qui établit que M. Le Forestier était dans son habitation

au moment de l'arrivée de Tromeur à la ferme.

Et on cherche en vain à expliquer, au moins en ce qui concerne les époux Le Forestier, la scène de carnage du 3 juillet.

Tromeur avait bu avec M. Le Forestier dans la journée,

il ne pouvait avoir pour lui qu'un sentiment de reconnaissance,

car en toutes circonstances il l'avait soutenu

dans ses difficultés avec son beau-père.

 

Tromeur avait acheté son revolver, huit jours avant, à Brest,

avec l'intention, dit-il, de s'en servir au besoin

contre son beau-père.

 

En arrivant à la ferme, son arme était chargée,

il avait, en poche une provision de cartouches ;

son dessin criminel, cela ne paraît pas douteux,

était bien arrêté à l'égard de ses beaux-parents et de sa femme,

les premiers, parce qu'il les accusait de retenir sa femme,

celle-ci parce qu'elle refusait de le suivre.

 

D'un caractère sournois, sans ardeur pour le travail,

on le présente comme violent et par suite dangereux,

car il est d'une force herculéenne, lorsqu'il a bu.

Lorsqu'il s'est présenté au Kérisit, le 3 juillet,

il semblait légèrement ivre.

 

C'est le troisième assassinat depuis moins de six mois dans ce canton de Daoulas.

 

Quinze témoins ont été entendus sur vingt-trois.

 

L'audience a été ensuite renvoyée à demain, dix heures et demie.

 

Source : La Dépêche de Brest 30 octobre 1887

 

L'accusé qui comparaît aujourd'hui devant la cour d'assises

du Finistère est un homme de 39 ans, d'une physionomie douce, d'un tempérament vigoureux.

C'est un campagnard des environs du Faou.

Il a l'air intelligent, et ne parle pas le français.

Dans l'auditoire on remarque nombre de curieux.

 

L'audience est ouverte à 10 h. 1/2.

M. Frétaud, procureur de la République,

occupe le siège du ministère public.

Me Le Bail., avocat, est au banc de la défense.

 

On remarque, comme pièces à conviction,

les effets d'une des victimes, M. Le Forestier de Quillien,

puis un revolver tout neuf, une provision de cartouches.

 

Comme cela se passe généralement dans ces sortes d'affaires,

vu la longueur présumée des débats,

un juré suppléant est adjoint au jury de jugement.

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation

que je vous ai télégraphié.

Les témoins assignés à la requête du ministère public

sont au nombre de 23.

 

Me Le Bail fait connaître à la cour qu'il a fait assigner un témoin

à sa requête pour l'audience de demain.

En l'absence des témoins, M. le président interroge l'accusé, après avoir toutefois fait remettre aux jurés le plan des lieux.

 

D. — Vous êtes signalé comme un homme violent et brutal, adonné à des habitudes d'intempérance.

R. — Je n'ai jamais fait aucun mal.

D. — Comment ! Vous n'avez fait aucun mal ?

Vous êtes en présence d'une accusation de trois tentatives d'assassinat et d'un meurtre.

C'est étrange !

R. — J'allais pour voir mon enfant.

D. — N'anticipons pas. Je vous répète que vous êtes signalé comme un homme violent.

R. — Je n'ai fait de mal à personne.

D. — À quelle époque vous êtes-vous marié ?

R. — Au mois d'août 1886.

D. — À qui ?

R. — À Louise Madec.

D. — Quel âge avait votre femme ?

R. — 17 ans moins un mois.

D. — Et vous, vous aviez 39 ans ?

R. — Oui.

D. — Vous entendiez-vous bien avec vos beaux-parents et avec votre femme même ?

R. — Oui; mais, quinze jours après mon mariage, mon beau-père m'a cherché affaire.

D. — C'est bien nuageux cela.

On prétend qu'il y a eu des scènes scandaleuses, des scènes de violences qui ont amené la séparation.

Faites connaître tout cela, c'est le moment.

H. — j'ai été obligé de quitter ma femme, parce que mon beau-père m'avait cherché affaire ;

il avait même voulu me pendre.

D. — Tout cela n'est pas clair, faites connaître les reproches que vous avez à faire contre vos beaux-parents.

Est-ce que peu après votre mariage votre beau-père n'a pas déchiré vos vêtements ?

R. — C'est ma belle-mère qui a couru après moi et qui a déchiré mes effets, mon beau-frère m'a jeté une pierre.

D. — Cela n'est pas sérieux.

Vous qui êtes d'une force herculéenne, comment vous êtes-vous laisser opprimer ainsi ?

R. — Je dis pourtant la vérité.

D. — Vous prétendez aussi que votre femme vous aurait égratigné et donné des coups de pied ?

R. — Oui, c'est vrai, et je ne voulais pas la frapper.

D. — Il y a beaucoup d'exagération dans les récits que vous faites.

Comment n'avez-vous pas eu la pensée de vous défendre?

R. — C'est mon beau-père qui poussait ma femme à me frapper.

Il aurait voulu que je réponde à ses coups pour-pouvoir me poursuivre.

D. — Vous êtes constitué comme on l'est rarement,

vous êtes d'une force herculéenne et ce que vous dites n'est pas sérieux.

Vous avez dit que c'était pour vous défendre des agressions de votre beau-père que vous aviez acheté un revolver.

R — Oui.

M. le président. — Vous n'aviez pas besoin de cela, vous n'aviez qu'à payer de votre personne.

Vous avez prétendu aussi que votre belle-mère avait voulu, un jour,

verser de l'eau chaude sur vous pendant que vous étiez au lit ?

R. — Oui, elle aurait voulu me griller.

D. — Est-ce que, le 3 décembre, comme vous alliez au grenier avec votre femme,

vous n'avez-pas senti une corde qui vous enlaçait la tête ?

La corde aurait glissé et vous seriez tombé sur vos pieds.

Voilà ce que vous prétendez ?

R. — Oui, j'ai été suspendu à cette corde pendant deux à trois minutes.

Mon beau-père a dit alors : « j'ai manqué mon coup ! »

D, — Tout le monde alors était contre vous dans la ferme, à l'exception de votre beau-frère.

R. — Quelquefois il était pour moi, quelques-fois pour les autres.

D. — Enfin on a voulu vous pendre ?

R. — Oui, heureusement que je suis retombé sur mes pieds.

D. — Dans quelles circonstances avez-vous vu votre femme au bras d'un inconnu ?

R. — C'était sur la place publique où il y avait du monde.

D. — Et vous n’avez pas eu le courage de l'accoster ?

R. — J'ai su plus tard que c'était un parent à ma femme.

D. — Eh ! bien alors, cela ne devait pas vous faire de la peine.

R. — Cet individu m'a bousculé.

Il m'a reproché de ne pas être capable de nourrir ma femme.

M. le président — tout cela n'est pas vraisemblable.

Enfin vous craigniez beaucoup votre beau-père et c'est pour cela que vous aviez acheté un revolver ?

R. — Oui, surtout depuis qu'il avait voulu me pendre.

D. — Et alors vous prîtes le parti de vous retirer au Faou ?

R. — Oui, j'ai été obligé de quitter la ferme, mais je ne le voulais pas. C'était le 29 décembre.

D. — Il y a eu un règlement d'intérêts entre vous et votre beau-père ?

R. — En arrivant à la ferme, j'avais 1000 francs.

Quand je suis parti, on m'a donné 800 francs.

D. — Eh ! bien, depuis le 29 décembre, avez-vous fait quelques apparitions à Kérisit ?

R. — J'y suis allé réclamer ma femme.

D. — Est-ce que votre femme n'est pas accouchée dans l'intervalle ?

R. — Oui. Sept jours après son accouchement, je suis allé la voir, sans qu'on me le dise.

D. — Votre femme nourrissait votre enfant ?

R. — Oui.

D. — Enfin, le 3 juillet, dans quelle intention êtes-vous allé à Kérisit ?

R. — Pour voir ma femme.

D. — Étiez-vous seul ?

R. — Queffélec m'accompagnait.

J'avais vu M. Le Forestier à l'Hôpital-Camfrout.

D. — Laissons donc M. Le Forestier, nous y viendrons quand le moment sera venu.

C'est votre système de défense.

Ce nom vous préoccupe, voyez-vous ?

D. — Vous êtes signalé comme un homme violent et brutal,

adonné à des habitudes d'intempérance.

R. — Je n'ai jamais fait aucun mal.

D. — Comment ! Vous n'avez fait aucun mal ?

Vous êtes en présence d'une accusation

de trois tentatives d'assassinat et d'un meurtre.

C'est étrange !

R. — J'allais pour voir mon enfant.

D. — N'anticipons pas. Je vous répète que vous êtes signalé

comme un homme violent.

R. — Je n'ai fait de mal à personne.

D. — À quelle époque vous êtes-vous marié ?

R. — Au mois d'août 1886.

D. — À qui ?

R. — À Louise Madec.

D. — Quel âge avait votre femme ?

R. — 17 ans moins un mois.

D. — Et vous, vous aviez 39 ans ?

R. — Oui.

D. — Vous entendiez-vous bien avec vos beaux-parents et avec votre femme même ?

R. — Oui ; mais, quinze jours après mon mariage, mon beau-père m'a cherché affaire.

D. — C'est bien nuageux cela.

On prétend qu'il y a eu des scènes scandaleuses, des scènes de violences qui ont amené la séparation.

Faites connaître tout cela, c'est le moment.

H. — j'ai été obligé de quitter ma femme, parce que mon beau-père m'avait cherché affaire ;

il avait même voulu me pendre.

D. — Tout cela n'est pas clair, faites connaître les reproches que vous avez à faire contre vos beaux-parents.

Est-ce que peu après votre mariage votre beau-père n'a pas déchiré vos vêtements ?

R. — C'est ma belle-mère qui a couru après moi et qui a déchiré mes effets, mon beau-frère m'a jeté une pierre.

D. — Cela n'est pas sérieux.

Vous qui êtes d'une force herculéenne, comment vous êtes-vous laisser opprimer ainsi ?

R. — Je dis pourtant la vérité.

D. — Vous prétendez aussi que votre femme vous aurait égratigné et donné des coups de pied ?

R. — Oui, c'est vrai, et je ne voulais pas la frapper.

D. — Il y a beaucoup d'exagération dans les récits que vous faites.

Comment n'avez-vous pas eu la pensée de vous défendre?

R. — C'est mon beau-père qui poussait ma femme à me frapper.

Il aurait voulu que je réponde à ses coups pour-pouvoir me poursuivre.

D. — Vous êtes constitué comme on l'est rarement,

vous êtes d'une force herculéenne et ce que vous dites n'est pas sérieux.

Vous avez dit que c'était pour vous défendre des agressions de votre beau-père que vous aviez acheté un revolver.

R — Oui.

M. le président. — Vous n'aviez pas besoin de cela, vous n'aviez qu'à payer de votre personne.

Vous avez prétendu aussi que votre belle-mère avait voulu, un jour,

verser de l'eau chaude sur vous pendant que vous étiez au lit ?

R. — Oui, elle aurait voulu me griller.

D. — Est-ce que, le 3 décembre, comme vous alliez au grenier avec votre femme,

vous n'avez-pas senti une corde qui vous enlaçait la tête ?

La corde aurait glissé et vous seriez tombé sur vos pieds.

Voilà ce que vous prétendez ?

R. — Oui, j'ai été suspendu à cette corde pendant deux à trois minutes.

Mon beau-père a dit alors : « j'ai manqué mon coup ! »

D, — Tout le monde alors était contre vous dans la ferme, à l'exception de votre beau-frère.

R. — Quelquefois il était pour moi, quelques-fois pour les autres.

D. — Enfin on a voulu vous pendre ?

R. — Oui, heureusement que je suis retombé sur mes pieds.

D. — Dans quelles circonstances avez-vous vu votre femme au bras d'un inconnu ?

R. — C'était sur la place publique où il y avait du monde.

D. — Et vous n’avez pas eu le courage de l'accoster ?

R. — J'ai su plus tard que c'était un parent à ma femme.

D. — Eh ! bien alors, cela ne devait pas vous faire de la peine.

R. — Cet individu m'a bousculé.

Il m'a reproché de ne pas être capable de nourrir ma femme.

M. le président — tout cela n'est pas vraisemblable.

Enfin vous craigniez beaucoup votre beau-père et c'est pour cela que vous aviez acheté un revolver ?

R. — Oui, surtout depuis qu'il avait voulu me pendre.

D. — Et alors vous prîtes le parti de vous retirer au Faou ?

R. — Oui, j'ai été obligé de quitter la ferme, mais je ne le voulais pas. C'était le 29 décembre.

D. — Il y a eu un règlement d'intérêts entre vous et votre beau-père ?

R. — En arrivant à la ferme, j'avais 1000 francs.

Quand je suis parti, on m'a donné 800 francs.

D. — Eh ! bien, depuis le 29 décembre, avez-vous fait quelques apparitions à Kérisit ?

R. — J'y suis allé réclamer ma femme.

D. — Est-ce que votre femme n'est pas accouchée dans l'intervalle ?

R. — Oui. Sept jours après son accouchement, je suis allé la voir, sans qu'on me le dise.

D. — Votre femme nourrissait votre enfant ?

R. — Oui.

D. — Enfin, le 3 juillet, dans quelle intention êtes-vous allé à Kérisit ?

R. — Pour voir ma femme.

D. — Étiez-vous seul ?

R. — Queffélec m'accompagnait.

J'avais vu M. Le Forestier à l'Hôpital-Camfrout.

D. — Laissons donc M. Le Forestier, nous y viendrons quand le moment sera venu.

C'est votre système de défense.

Ce nom vous préoccupe, voyez-vous ?

D. — Queffélec est-il entré avec vous ?

R. — Je ne sais s'il est entré, il est venu jusqu'au seuil de la porte.

Quand j'ai vu M. Le Forestier, j'ai perdu mon esprit.

D. — Qu'avez-vous vu en entrant ?

R. — J'ai vu M. Le Forestier et ma femme sur un banc.

D. — Quelle heure était-il ?

R. — Sept heures du soir.

D. — Queffélec a-t-il vu quelque chose ?

R. — Je n'en sais rien.

D. — À droite de la porte en entrant, y a-t-il un renfoncement ?

R. — Oui.

D. — Y a-t-il une cheminée à l'extrémité de ce renfoncement ?

R. — Oui, il y a à côté de la cheminée un lit clos et un banc coffre ;

c'est sur ce banc que j'ai vu ma femme assise quand je suis entré.

D. — Eh bien, je vous fais remarquer que Queffélec n'a rien vu de semblable.

R. — Je ne sais pas s'il a vu quelque chose.

D. — N'avez-vous pas demandé en entrant :

« Où est le vieux ? » Vous demandiez votre beau-père ?

R. — Non, je n'ai pas dit cela en entrant ; peut-être l'ai-je dit après.

D. — Il est matériellement impossible qu'en entrant dans la ferme, vous ayez vu M. Le Forestier.

Il n'était pas là.

R. — Il était là.

D. — À qui vous êtes-vous adressé d'abord ?

R. — À M. Le Forestier.

C'est lui que j'ai frappé le premier.

Ma femme me demandait des excuses.

D. — Dans quelle situation avez-vous vu votre femme en entrant ?

(L'accusé donne quelques détails à ce sujet.)

— Sa femme se trouvait dans une situation compromettante, dit-il.

M. le président. — M. Le Forestier ne pouvait pas être là quand vous êtes rentré.

Vous vous êtes livré à des actes de violence inqualifiables, et c'est pour les expliquer que vous voulez faire croire que votre femme était dans une situation compromettante avec M. Le Forestier.

Cela est matériellement impossible.

R. — Il n'y a que Queffélec qui a pu voir M. Le Forestier.

D. — Queffélec n'a rien vu.

R. — Je sais qu'il a mis le pied sur le seuil de la porte.

D. — Votre belle-mère était là quand vous êtes entré.

Vous avez demandé « où était le vieux » et votre belle-mère est partie pour aller le chercher.

R. — Ma belle-mère a dit des mensonges.

D. — Votre belle-mère étant allée chercher son mari, vous avez, pendant ce temps, bousculé votre femme.

R. — Je n'ai pas frappé ma femme, c'est elle qui s'est jetée dans mes bras en me demandant des excuses.

À ce moment, je lui ai fait du mal avec mon revolver.

D. — Où avez-vous acheté ce revolver ?

R. — À Brest.

D. — Combien?

R. — Douze francs. On m'a donné 18 cartouches.

D. — On vous a livré 24 cartouches : 18 avec le revolver et 6 en plus.

R. — Non, il n'y en avait que 18.

D. — Vous avez frappé violemment votre femme au front avec votre revolver ?

R. — C'est M. Le Forestier que j'ai frappé.

M. le président. — Encore une fois, laissons M. Le Forestier de côté, nous y reviendrons tout à l'heure.

Avez-vous frappé votre femme ?

R. — En se jetant dans mes bras, elle s'est fait mal en se heurtant contre le revolver.

D. — Votre belle-mère arriva, vous l'avez bousculée et, la visant, vous avez fait feu.

La balle a traversé la lèvre inférieure et lui a brisé une dent.

R. — C'est ma belle-mère qui m'a frappé ;

je lui ai dit de se retirer, et, en me retournant, le coup est parti, je ne sais comment.

D. — Vous avez frappé votre femme involontairement et c'est aussi involontairement

que vous avez blessé votre belle-mère.

Vos explications sont bien étranges.

Vous avez cependant visé.

Comment donc avez-vous blessé M. Le Forestier ?

R. — Je ne pourrais vous expliquer comment, si c'est en allongeant le bras ou autrement.

D. — Vous avez cependant donné plusieurs coups de crosse à M. Le Forestier.

Il a été atteint par une balle ?

R. — Oui, le coup est parti, je ne sais comment.

D. — Vous avez poursuivi ensuite votre femme et votre belle-mère ?

R. — Non, ma belle-mère étant partie, ma femme est restée seule avec moi dans la maison.

D. — Ce n'est pas vrai, ces deux femmes affolées se sont sauvées à travers les champs

et vous avez tiré trois coups consécutifs sur votre femme ?

R. — J'ai tiré en l'air.

M. le président. — Oui, toujours en l'air !

L'accusé. — J'avais peur de faire du mal avec mon revolver et j'ai tiré en l'air, je n'étais pas sûr de moi.

D — Mais avant de tirer en l'air n'avez-vous pas aperçu Mme Le Forestier.

R. — Oui, elle entrait par la porte de l'écurie ; je lui ai demandé où était aller ma femme.

D. — Ce n'est pas vrai, vous avez fait feu trois fois sur Mme Le Forestier.

R. — Cela n'est pas exact. Je n'en voulais point à Mme Le Forestier.

D. — Mme Le. Forestier vous touchait presque, vous avez fait feu en vous retournant.

R. — Je n'ai pas poursuivi cette dame.

D. — À quelle distance de la ferme habite un nommé Lanchec ?

R. — Il demeure dans un bois.

D.— Peut-on voir dans la ferme de l'endroit où il habite ?

R. — Je ne crois pas.

D. — Eh ! bien, il vous a vu d'abord poursuivre Mme Le Forestier,

puis il a remarqué que vous frappiez un monsieur nu tête, habillé de gris ?

R. — Ce n'est pas vrai.

D. — Tout démontre que c'était M. Le forestier.

Alors ce n'est plus dans l'appartement que vous l'avez frappé, et tout votre système se détruit.

R. — Lanchec n'a pas pu voir cela.

D. — C'était une scène de carnage, on n'entendait que des coups de revolver et des cris.

M. Le Forestier a eu le crâne perforé à coups de crosse, il a reçu une balle dans la région du cou,

le guidon du revolver est resté dans une des plaies, et, quelques jours après,

M. Le Forestier succombait à ses blessures.

R. — Quand j'ai aperçu Mme Le Forestier, M. Le Forestier avait déjà reçu les coups.

D. — Après cette scène, vous avez voulu vous jeter sur votre beau-père pour le tuer,

proférant contre lui des menaces de mort, luttant contre le gendarme qui voulait vous désarmer ?

R. — Je n'ai pas voulu faire de mal à mon beau-père, car j'avais peur de lui.

D. — Vous aviez bu avec M. Le Forestier, dans la journée ?

R. — Oui, j'avais bu quatre consommations.

D. — Vous étiez en bons termes avec lui ?

R. — Oui, mais je l'avais vu auparavant donner de l'argent à ma femme.

Le 6 octobre 1886, je l'ai vu lui donner dix francs.

Il me disait que j'avais eu de la chance d'épouser une jolie femme.

D. —Vous êtes considéré dans le pays comme un homme sournois, dangereux et violent.

Vous êtes bâti comme un hercule.

Votre beau-père a l'air d'un vrai pygmée vis à vis de vous.

Vous n'aviez pas lieu de le craindre ?

R. — Mon beau-père est traître et il aurait pu me surprendre.

1. — Le premier témoin est la femme de l'accusé.

Elle dit se nommer Louise Madec, femme Tromeur, âgé de 19 ans, cultivatrice à Kérisit, en Irvillac.

Elle ne prête pas serment.

Louise Madec s'est mariée, ainsi qu'elle le déclare, au mois d'août 1886.

Son mari est venu habiter avec ses parents.

Bientôt, on ne put s'entendre, car il ne travaillait pas et il voulait faire évaluer tout ce qu'il y avait dans la maison.

Au bout de trois mois, il partit, sans que je me décide à le suivre, car il me reprochait d'être une mauvaise femme.

Du reste, ajoute le témoin, il n'aurait pas pu me faire vivre.

Louise Madec raconte ainsi la scène du crime:

Ce jour-là, mon mari est arrivé à la maison,

vers sept heures du soir.

J'étais en compagnie de ma mère.

Comme il demandait « où était le vieux »,

celle-ci sortit pour le chercher.

Alors mon mari me bouscula, m'accula contre le lit et sortant

le revolver de sa poche, il me dit en me visant à la tête :

« Je vais te tuer, je vais te tuer. »

 

Ses doigts ne pouvaient faire marcher la gâchette

et il me frappa à la figure avec la crosse de son arme.

Je criais.

Ma mère étant accourue, il lui dit:

« Je vais te tuer aussi, toi, la vieille ».

II l'a visée aussi et a fait feu.

Ma mère a été atteinte par une balle à la lèvre,

nous sommes sorties en poussant des cris,

nous sauvant à travers champs.
 

C'est alors que M. Le Forestier est accouru.

D. —M. Le Forestier n'avait-il pas des habitudes d'humanité ?

Ne faisait-il pas du bien aux ouvriers ?

R. — Si. Je ne crois pas que quelqu'un ait à se plaindre de lui.

 

L'accusé, interpellé par M. le président.

— Ma femme dit des mensonges.

Je n'ai jamais exercé de mauvais traitements sur elle.

 

Le témoin persiste dans ses déclarations et rapporte une scène qui se serait passée à la Toussaint, scène au cours de laquelle son mari l'aurait saisie à la gorge et brutalisée.

 

D. — Qu'y a-t-il de vrai dans la scène de décembre, rapportée par l'accusé qui aurait failli être pendu par son beau-père?

Le témoin. — C'est une invention.

Revenant à la scène du 3 juillet 

— : En sortant de la maison,

je m'en allais dans la direction de Daoulas.

Arrivée à la gendarmerie, j'y trouvai ma mère ensanglantée.

J'étais tellement épouvantée que je ne sais si mon mari

a tiré sur moi quand je me sauvais.

J'ai entendu cependant des coups de revolver.

Quelques instants après, j'entendais tout le monde crier :

« M. Le Forestier est tué ! M. Le Forestier est tué ! »

 

J'étais à ce moment sur la route et je voyais des personnes courir dans la direction du manoir.

 

L'accusé. — Quand je suis arrivé, j’ai frappé le monsieur le premier.

M. le président. — Mais M. Le Forestier n'était pas là, l'enquête l'établit et des témoins pourront le dire.

 

Me Le Bail. — Pour quel motif Tromeur a-t-il frappé sa femme ? A-t-il dit quelque chose à celle-ci en entrant ?

Le témoin. — Il m'a saisie de suite par les jupes et m'a traînée jusqu'au lit,

me frappant à coups de pied et à coup de poing.

Puis il a tiré son revolver comme je l'ai dit.

J'affirme que M. Le Forestier n'était pas là en ce moment.

Me Le Bail — Est-ce que le témoin n'aurait pas dit un jour à son mari :

« Mon enfant est l'œuvre de plusieurs, il n'est pas à toi. »

Le témoin. — Mon mari est venu un jour avec une autre personne voir son enfant dans la ferme.

Je lui ai dit qu'il ne pouvait pas le nourrir et qu'il n'avait pas à s'en occuper, puisqu'il prétendait que ce n'était pas à lui.

Me Le Bail. — Le témoin n'a-t-il pas reçu un jour dix francs de M. Le Forestier.

Le témoin. — J'ai reçu ces dix francs comme cadeau de noce et devant tout le monde.

Me Le Bail. — N'y avait-t-il pas une tache de sang près de la porte ?

Le témoin. — Oui, ce sang provenait de ma mère.

M. Frétaud, procureur de la République.

— Je voudrais que le témoin précisât en quel endroit

il se trouvait quand l'accusé est rentré.

Le témoin. — Quand mon mari est entré,

j'étais pour ainsi dire en face de la porte, près d'une table.

On pouvait me voir en entrant.

 

2. — Marguerite Guillou, femme Kernéis, 50 ans,

belle-mère de l'accusé.

La déposition de ce témoin ne diffère guère

de la déposition précédente.

Cependant, il déclare que, peu de temps après le mariage de

sa fille, son gendre maltraitait celle-ci et frappait son beau-père.

Elle n'a jamais été frappée par lui.

Cette femme raconte la scène du 3 juillet dans les mêmes termes que sa fille, ajoutant ce détail important, à savoir que Queffélec, qui accompagnait Tromeur, est entré dans la maison.

L'accusé aurait dit, en entrant, qu'il venait voir son fils ; cependant, il s'est jeté aussitôt sur sa femme.

 

Le témoin rapporte les scènes de violences auxquelles s'est livré Tromeur.

Le jour où Couchouron a tué sa femme, il aurait dit que c'était bien fait,

qu'elle le méritait bien, et, se retournant vers sa femme à lui,

il ajouta : « Cela t'arrivera un jour. »

 

L'accusé. — Le témoin n'a pas dit un mot de vrai.

Quand je disais à ma femme de se retirer, ma belle-mère me frappait par derrière.

Le témoin. — Ce n'est pas vrai ; je n'en suis pas capable.

 

D. (à l'accusé.) — Reconnaissez-vous avoir visé votre belle-mère ?

R. — Le coup est parti, en me retournant.

Le témoin. — Tromeur m'a visée.

 

D. — Avez-vous garrotté votre gendre au mois de janvier dernier ?

R. — Mais non, nous n'en étions pas capables ; il nous aurait tués tous.

 

Un juré. — À quelle époque ont commencé les dissensions du ménage ?

Le témoin. — Presque aussitôt son mariage.

Tromeur était jaloux, il reprochait à sa femme de se mal conduire.

Cependant, ma fille ne quittait jamais la maison.

Couchouron Jean François_01 a.jpg

L'accusé. — Ma femme a fait une absence d'un mois

pour aller à Pleyber-Christ.

Le témoin. — Ma fille est allée simplement passer trois jours

chez sa tante, et cela après le départ de Tromeur.

L'accusé. — J'étais chagriné de ne pas savoir où était ma femme.

M. le président. — Vous aviez bien, vous, quitté le domicile conjugal pour vous retirer au Faou,

 

M. Frétaud. — L'accusé a formellement reconnu dans l'instruction avoir visé sa belle-mère à la tête et a déclaré qu'il avait eu l'intention de nier.

L'accusé proteste.

 

M. le président ordonne la lecture de l'interrogatoire qui a trait à cet incident.

 

Me Le Bail. — Le témoin se rappelle-t-il qu'un jour où l'on battait le blé noir, l'année dernière, il s'est jeté avec sa fille sur l'accusé et cela sans provocation ?

Le témoin. — Cela n'est pas vrai.

Me Le Bail. — Le témoin persiste-t-il à dire que Tromeur a demandé à voir son fils, en rentrant, et que ce n'est qu'après que l'accusé a frappé sa femme qu'elle est sortie pour aller chercher son mari.

Le témoin. — Oui.

3. M. le président fait appeler Mme Le Forestier.

L'arrivée de ce témoin produit une vive sensation dans l'auditoire.

Elle est en deuil, enfermée dans un long voile noir.

Elle dépose à peu près en ces termes :

Vers six heures, le 3 juillet, je me mis à table avec mon mari, puis, vers sept heures, ce dernier me dit qu'il allait se coucher.

Il monta l'escalier.

Ma bonne descendit presqu'aussitôt.

On entendait des cris, comme une altercation

qui avait lieu entre Tromeur et sa femme.

J'entendais aussi des coups.

Je dis à la bonne :

« Il me semble qu'il n'y a que deux personnes là,

nous ne pouvons pas laisser tuer quelqu'un sans porter secours. »

Je dois dire qu'à ce moment je venais d'entendre le bruit

d'une détonation.

 

J'arrivai dans la cour et, voyant Tromeur qui brandissait un revolver, je lui dis :

« Voyons, qu'est-ce qu'il y a ici ? »

 

Tromeur arriva furieux sur moi et, braquant son revolver sur ma tempe, il me dit :

« Tiens voilà pour toi. »

Je fis le mouvement de tourner la tête et le coup partit sans m'atteindre.

Tromeur, me visant toujours, fit feu deux autres fois sur moi.

Après l'une de ces détonations, en baissant la tête pour éviter le coup,

je sentis parfaitement la sensation du feu qui me passa sur le cou.

Je me sauvai précipitamment.

Une fois dans ma chambre, je vis, par la fenêtre, dans la cour, mon mari que je croyais couché.

Il était tout ensanglanté.

Il avait l'oreille déchirée et la joue fracassée.

Il était chancelant.

Cependant il se soutenait.

À un moment donné, je vis, de ma fenêtre, Tromeur rechargeant son revolver dans le jardin, près d'un prunier.

 

Mon mari, ajoute le témoin, n'a pu me donner aucune explication sur cette scène.

Il est mort treize jours après, sans avoir repris connaissance.

 

M. le président. — Votre mari s'était-il couché ?

Le témoin. — Le lit était dérangé, mais je ne sais s'il s'était couché ;

la couverture était rabattue.

L'accusé. — J'avais vu M. Le Forestier en arrivant à la maison,

il était déjà blessé quand madame est arrivée.

D. — Vous prétendez que vous avez tiré en l'air.

R. - Oui.

Le témoin. — Oh ! Il m'a visée à bout portant,

son revolver était presque sur ma tempe.

Il a même dit : « Voilà pour toi ».

Il a tiré aussi près qu'on peut tirer.

 

M le président. — Madame entre dans des détails

qui ne peuvent pas la tromper.

 

D. au témoin. — Vous entendiez les cris de la femme Tromeur, pendant que son mari la frappait ?

Le témoin. — J'ai parfaitement entendu la femme Tromeur

qui disait à plusieurs reprises :

« C'est inutile, je n'irai pas avec toi ».

Et quand son mari lui a déclaré qu'il allait la tuer,

elle a dit qu'elle irait.

 

Me Le Le Bail. —Combien de temps s'est-il passé entre le moment où Madame le Forestier a essuyé

les trois coups de feu et le moment où elle a aperçu son mari ?

Le témoin. — Trois minutes.

M. Frétaud. —Il est difficile de compter les minutes dans un pareil moment.

 

4. — Marie-Anne Hascoët, 33 ans, domestique au service de Mme Le Forestier de Quillien.

Ce témoin déclare qu'entendant des cris, elle est descendue avec sa maitresse.

Elle a vu Tromeur viser cette dernière et lui dire, en braquant son revolver sur elle :

« Tiens, voilà pour toi ».

Au moment de la détonation, elle a vu le feu.

Avant de descendre, ajoute le témoin, j'avais vu M. Le Forestier monter dans sa chambre,

j'avais causé avec lui un instant auparavant.

 

La fille Hascoët a également entendu les propos rapportés par Mme Le Forestier au moment

où Tromeur frappait sa femme.

 

D. — Les coups se sont succédé avec une extrême rapidité.

Est-ce que Tromeur a tiré sur place en visant Mme Le Forestier ?

R. — Il a très-peu bougé.

 

L'accusé. — Je n'ai pas tiré dans la direction de Madame, j'ai tiré en l'air.

 

Me Le Bail. — Combien de temps s'est-il passé entre le moment où le témoin a vu M. Le Forestier monter

dans sa chambre et celui où elle l'a vu revenir, les vêtements ensanglantés ?

Le témoin. — Je ne sais au juste, je n'avais pas de montre.

M e Le Bail. — Le témoin n'a-t- il pas dit à ce propos, à l'instruction, qu'il s'était écoulé alors moins d'une demi-heure

et plus d'un quart d'heure, ainsi que je le remarque dans une pièce de la procédure ?

 

M. le président ordonne la lecture du passage de la déposition qui relate ce détail.

5. — Queffélec (Pierre), 21 ans, forgeron au Faou.

La déposition de ce témoin a une extrême importance.

C'est lui, en effet, qui a accompagné Tromeur quand ce dernier

est arrivé à la ferme de Kérisit, dans la soirée du crime.

Voici, du reste, ce qu'il déclare :

Le 3 juillet, dans la journée, Tromeur me pria de l'accompagner pour voir son fils.

Je ne savais où il m'emmenait.

Après avoir bu quelques verres à l'Hôpital-Camfrout,

nous sommes arrivés le soir à la ferme de Kérisit.

Je suis entré dans la maison avec Tromeur.

Il n'y avait là que la femme de l'accusé, qui était assise.

Celui-ci est allé à sa femme, l'a saisie par ses vêtements et l'a bousculée.

Sa femme lui disait de s'en aller.

Je me suis effacé pour laisser passer la belle-mère de Tromeur.

Effrayé de la scène qui se passait, je me suis sauvé, et c'est alors que j'ai entendu des détonations.

J'étais tellement émotionné que j'ai failli avoir une faiblesse.

 

L'accusé. — Demandez donc si Queffélec n'a pas vu un monsieur dans la maison ?

 

La question est posée au témoin ; il répond :

J'ai bien vu l'appartement ; il est grand, et je suis certain de n'avoir vu là qu'une seule personne.

M. le président. — Voilà une déposition qui a une extrême gravité.

Elle éclaire les débats et détruit complètement le système de défense de l'accusé.

 

L'accusé déclare que le témoin ne dit pas toute la vérité et reproduit son système de défense,

persistant à soutenir que M. Le Forestier était là quand il est entré.

 

M. le président. — C'est une indigne calomnie.

Le témoin affirme qu'il n'y avait là que la femme Tromeur.

 

M. le président au témoin. — Je vous adjure de dire la vérité.

La femme Tromeur était-elle seule dans la maison ?

Le témoin. — Je l'affirme, j'en suis certain, sûr ; il n'y avait qu'une femme dans la maison.

M. Le Forestier n'était pas là quand je suis entré.

 

Me Le Bail. — Quand le témoin s'est effacé pour laisser passer la vieille femme,

est-ce qu'elle entrait, ou bien sortait-elle ?

Le témoin. — Je ne connaissais pas cette femme, elle entrait à ce moment.

Je suivais Tromeur à cinq pas.

En entrant, il a dit bonsoir.

M. le président. — Comment ! L'accusé dit avoir vu sa femme dans une situation compromettante par excellence,

et il entre en disant bonsoir ?

Le témoin. — Oui, il a dit cela.

Queffélec aurait dit dans l'instruction qu'il était resté sur le seuil et ne pouvait voir dans le renfoncement.

Sur interpellation de Me Le Bail,

M. le président lui en fait la remarque.

Le témoin répond : —J'étais impressionné à l'instruction,

mais je déclare que je suis entré dans la maison,

dont les deux portes étaient ouvertes.

 

Un juré. — Le témoin a-t-il entendu Tromeur dire, quand il est entré : « Où est le vieux ? »

Le témoin. — Il n'a pas dit cela, il a demandé où était son fils.

 

6. — Quillien, Pierre, facteur rural à Daoulas, a vu, le 3 juillet, Tromeur tirer trois fois sur sa femme.

« C'étaient, dit le témoin, les cris qui m'avaient attiré.

Je suis parti ensuite rejoindre mes camarades et, peu après, j'ai entendu trois autres détonations suivies d'un cri, comme un homme qui aurait été blessé. »

 

L'accusé. — J'ai tiré en l'air.

Le témoin. — Ce n'est pas vrai.

 

M. Frétaud. — Le témoin aurait apostrophé Tromeur ?

Le témoin. — Je lui ai dit : «  Mais tu es fou. »

Il m'a répondu : « Oui, je suis fou. »

Je l'ai engagé à se pas tirer, ajoutant que je le dénoncerais à la gendarmerie.

Tromeur me dit alors : « Tais-toi où je t'en f... autant. »

 

L'accusé. — Il dit des mensonges.

 

Me Le Bail. — Le témoin a-t-il rencontré quelqu'un ?

Le témoin. — Oui, quand j'étais avec mes camarades, nous avons vu Queffélec, qui paraissait ivre ;

il était à 50 mètres de la ferme.

7. — Lanchec, Jean-François, 30 ans, ouvrier porcelainier à Daoulas.

 

Le 3 juillet, vers 7 heures 1/2 du soir, le témoin arrosait des choux dans le jardin de M. Le Forestier au manoir

Entendant des cris de femme, il crut d'abord que ce n'était rien, puis il vit Mme Le Forestier se sauver devant Tromeur.

Il entendit des détonations qu'il avait prises d'abord

pour des coups de fouet.

 

Le témoin ajoute :

À un moment donné, j'ai vu un homme que je ne pouvais reconnaître, habillé de gris, sortir de la maison.

Tromeur avait la main sur lui.

Puis je ne voyais plus que Tromeur.

J'aperçus la fumée de son révolter et ne vis pas l'individu qu'il visait.

Plus tard, quand j'ai su que M. Le Forestier était blessé, j'ai compris que c'était Tromeur que j'avais vu tirer sur lui.

 

(On met sous les yeux du témoin le paletot gris que portait M. Le Forestier à ce moment.)

Le témoin. — Je le reconnais parfaitement.

C'est celui-là.

 

Me Le Bail. — Quand le témoin a vu ces deux hommes ensemble, luttaient-ils ?

Le témoin. — Non, ils avaient l'air d'être camarades.

Me Le Bail. — L'homme qui était avec Tromeur était-il nu tête.

Le témoin. — Oui, tout le temps.

 

8. — Le Rolle, Dominique, 30 ans, gendarme à Daoulas.

Ce témoin a reçu la plainte de la femme Kernéis qui déclarait que son gendre voulait tuer tout le monde dans la ferme.

Il se rendit aussitôt sur les lieux.

 

Il entendait en route les détonations.

Quand il arriva, Tromeur, interrogé, dit qu'il était venu chercher sa femme.

Son beau-père arrivant du bois, Tromeur voulut se précipiter sur lui, disant :

« Toi aussi, je vais te tuer. »

 

Je me suis jeté sur lui, ajoute le témoin, et, apercevant son revolver, j'ai dû lutter avec lui pour le lui arracher.

Tromeur aurait déclaré le lendemain, à la chambre de sûreté,

qu'il voulait que sa femme vînt avec lui

et qu'il avait acheté un revolver pour tuer son beau-père.

Il l'avait, dit-il, essayé sur un arbre à Daoulas.

 

D. — L'arme était-elle chargée quand vous l'avez arrachée

à Tromeur ?

R. — Elle était chargée de ses six coups.

 

D. à. l'accusé. — Sur qui avez-vous tiré le dernier coup ?

R. — Sur M. Le Forestier quand il sortait de la maison.

M. le président. — L'accusé se prend dans ses propres filets.

C'est la confirmation du témoignage de Lancher.

M. Frétaud. — Tout d'abord, quand le gendarme lui a demandé ce qu'il était venu faire à la ferme,

il a dit qu'il venait chercher sa femme et non pas qu'il avait vu M. Le Forestier dans la situation qu'il prétend.

Il a inventé cela plus tard.

 

9. — M. Miorcec, docteur-médecin à Brest, a été appelé à faire les constatations comme médecin légiste.

Quand il s'est transporté avec le parquet dans l'habitation de M. Le Forestier,

il a examiné ce dernier qui portait à la tête de nombreuses blessures.

II lui fut impossible de sonder la plaie du cou, vu la prostration du malade.

Cette plaie avait été faite avec une balle.

L'honorable docteur décrit ensuite les blessures du crâne.

De nombreuses esquilles se trouvaient sous le cuir chevelu et la substance cérébrale sortait par les plaies béantes.

Pas de blessures sur le corps.

M. Miorcec conclut à ce moment que les blessures du crâne entraîneraient la mort à bref délai.

 

Quant à la femme Tromeur, elle ne portait, d'après le témoin, que des blessures sans gravité.

 

La femme Kernéis examinée le même jour, présentait une blessure à la lèvre qui était complètement traversée

et une plaie étoilée à la gencive.

On remarquait dans la blessure de la lèvre des incrustations de poudre.

La balle était venue s'amortir sur les dents.

 

Vu l'état de coma profond dans lequel était plongé M. Le Forestier, M. Miorcec déclara, le même jour,

qu'il était impossible de l'interroger.

 

Le 12 juillet, après un nouvel examen, l'honorable docteur conclut de nouveau

qu'on ne pourrait obtenir du malade aucune réponse.

Le témoin parle ensuite de l'examen qu’il fait des vêtements

de M. Le Forestier sur lesquels il a remarqué de nombreuses tâches de sang.

Pas de traces de sang dans la maison.

 

M. le président. — Si M. Le Forestier avait été frappé

dans la maison, y aurait-il eu du sang ?

Le témoin. — Certainement, il y aurait eu une mare énorme.

J'en ai constaté une auprès de la porte en dehors.

 

M. Miorcec raconte alors les détails de l'autopsie qu'il a faite du corps de M. Le Forestier et conclut

que les blessures du crâne ont occasionné une encéphalite aiguë, qui a entraîné la mort au bout de dix jours.

 

L'accusé. — M. Le Forestier a saigné dans la maison, on a dû y voir du sang.

M. le président. — C'est impossible, il n'y en avait pas.

Votre système de défense est odieux.

Tout établit que M. Le Forestier n'était pas en cet endroit quand vous l'avez frappé.

 

M. Frétaud. — M. Le Forestier était plus petit que l'accusé ?

Le témoin. — Oui.

M. Frétaud. — Le guide a été trouvé dans une des plaies ?

Le témoin. — Oui, pendant, un pansement.

 

Me Le Bail. — Y a-t-il un plancher ou un sol dans la maison Kernéis ?

Le témoin. — C'est un sol.

Me Le Bail. — La tache de sang trouvée au seuil de la porte pouvait-elle provenir de la femme Kernéis ?

Le témoin. — Ce n'est pas possible.

Me Le Bail. — Pouvait-elle provenir des blessures de la femme de mon client ?

Le témoin. — Non.

10. — Le témoin suivant, Mlle Le Dantec (Amélie), factrice à Brest, a livré à l'accusé un révolver et 18 cartouches,

plus six avec l'arme.

(Le revolver est présenté au témoin qui déclare le reconnaître.)

 

11. — Kernéis (François), 59 ans, fermier à Kérisit, en Irvillac,

s'est marié en secondes noces et n'est rien à l'accusé.

Le témoin déclare qu'il a été frappé trois fois par Tromeur

qui a dit souvent qu'il le tuerait.

Après le crime, comme le témoin arrivait sur les lieux, il a vu M. Le Forestier tout ensanglanté

qui lui a dit en lui tenant la main : 

« J'ai été assommé par le gros dans mon jardin. »

 

Quand le gendarme est arrivé, ajoute Kernéis, Tromeur voulait se jeter sur moi pour me tuer.

Il me menaçait, du reste.

 

La déposition du témoin, en ce qui concerne les scènes reprochées à l'accusé est conforme à celle de sa femme,

déjà entendue.

Il n'a jamais voulu pendre Tromeur, c'est une invention de la part de celui-ci.

 

L'accusé. — Mon beau-père a voulu me trahir plusieurs fois, il m'a également frappé.

 

M. Frétaud. — Tromeur n'a-t-il pas dit au témoin, le 30 juin :

« Si je n'ai pas ma femme, je vous tue tous ? »

Le témoin. — Il m'a dit cela.

L'accusé. — Ce n'est pas vrai.

 

12. — Denis (Jean Guillaume), boulanger à Daoulas.

Le soir du crime, dit ce témoin, vers 7 heures 10, en passant devant la ferme de Kérisit,

j'ai remarqué sur le seuil la femme Tromeur qui était seule.

Nous avons même causé un instant.

 

Me Le Bail. — La femme Kernéis ne gardait-elle pas une vache un peu plus loin ?

Le témoin. — Oui.

 

13. — Madec (Jean-Louis), charretier à Daoulas.

Lui aussi est passé avant sept heures.

Il a vu la femme Kernéis et sa fille qui gardaient les vaches dans un champ.

Kernéis était dans la maison.

 

14. — Marie Anne Diverrès, domestique à l'Hôpital-Camfrout, a, dans le débit Guillou vu Tromeur dans l'auberge

avec deux individus, elle ne sait au juste à quelle époque.

Il disait :

« Mon beau-père n'a pas longtemps à vivre, car il empêche ma femme de venir avec moi. »

L'accusé nie ce propos.

Le témoin l'affirme.

 

15. — Marie Yvonne Ramonnet, domestique à Daoulas, hôtel Le Page, affirme que M. Le Forestier est venu à l'hôtel

vers six heures et en est sorti entre 6 heures 1/2 et 7 heures moins un quart.

 

Après cette déposition, l'audience est renvoyée à demain matin 10 heures 1/2.

 

Tromeur, déclaré coupable du meurtre de M. Le Forestier seulement et avec circonstances atténuantes,

est condamné à vingt ans de travaux forcés et à un franc de dommages-intérêts envers la partie civile,

Mme Le Forestier, tutrice de la mineure Le Forestier.

Bagne de Guyane

Interné aux îles du Salut le 2 août 1888

Décédé à Kourou le 19 septembre 1889

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Dernière mise à jour - Décembre 2021