Fenêtres sur le passé

1950

Michel Mescoff
Sauveteur de Ouessant

Source : Détective 29 mai 1950

 

Auteur : Jacques Prézelin.

Reportage photo J.-G. Séruzier

 

Il aurait presque fallu attacher la pauvre femme.

La mer était grosse et sa chaise longue était terriblement secouée à chaque vague

qui déferlait sur le canot de sauvetage.

On l’avait installée le mieux possible dans l’abri, juste devant les moteurs, la tête calée entre les oreillers.

Elle grelottait, autant de froid que de peur.

Son mari, penché sur elle, maintenait de son mieux son frêle lit de malade.

 

Le bateau roulait, fonçant dans la mer, aspergé d’embruns.

Bien droit à la barre, le suroît et le ciré ruisselants, le patron le menait vers la terre.

Il regardait la mer houleuse.

Cette garce magnifique avec laquelle il s’était déjà battu tant de fois.

Cette garce qu’il connaissait déchaînée, jetant sur lui et sur ses hommes des vagues hautes comme des maisons, cognant de toutes ses forces sur le canot, comme acharnée à le briser, le lançant en l’air, le rejetant dans un creux pour mieux le recouvrir, l’inclinant à le chavirer, le balayant de ses lames à la recherche d’un homme mal amarré.

Et, dans le regard droit et dur du patron, brillait l'éclat de l’amour.

Aujourd’hui, pour lui, elle était tout juste énervée.

Ce n'était pas de la lutte.

Du jeu seulement, à peine violent.

Plus de trois heures, il allait « jouer » ainsi avec elle, solide comme un bloc, dressé à la barre,

prenant les embruns avec un air heureux.

Michel Mescoff (à gauche) et Jean Boloré,

patron et sous-patron du canot de sauvetage ouessantin,

défièrent la tempête annoncée par la Météo

pour transporter la malade en danger.

Là-bas, dans son île d’Ouessant, dans sa maison trapue, sa fille, ses petits-enfants dormaient encore.

Il y faisait bon, à l’abri du vent.

Et, dans chaque maison de chaque canotier, il y avait ainsi des femmes et des enfants, un foyer chaud et paisible,

des coins de terre à bêcher...

Il avait suffi que, la veille, le médecin de l’île vint dire :

— Il y a une malade à opérer d’urgence.

Il faut la transporter demain au Conquet.

Le temps est trop mauvais, personne ne veut sortir...

 

Aussitôt, l’équipage du canot de sauvetage avait su que, le lendemain, il serait en mer.

Peu importait le vent de nord-est qui s’était levé dans la journée, une tempête annoncée par la Météo,

les avertissements des sémaphores, la houle violente qui venait se fracasser sur les rochers du port du Stif,

ou ce que l’on avait projeté de faire.

« IL Y A UNE MALADE. »

C’était tout.

Et c’était assez pour que, en un clin d’œil, tous les hommes fussent réunis, ne songeant même pas à leurs peines.

Heureux, tous.

Heureux parce que leur bonheur est d’aider la vie, de la sauver.

 

À 11 heures, le lendemain, la femme était dans une clinique.

Ce n’était pas une grande sortie.

On ne la marquerait pas au tableau du canot, dans l’abri.

On ne compterait pas cette vie-là comme une vie sauvée.

Et, pourtant, c’en était une.

Une de plus à l’actif de ces gars solides et silencieux qui ont, comme des centaines d’autres parmi les marins

et les pêcheurs de toutes nos côtes, choisi volontairement d’être des « sauveteurs ».

La vraie grandeur s’ignore.

Eux s’ignorent, certes, qui ont accepté de donner leurs forces, leur connaissance et, parfois, hélas ! Leur vie ;

de quitter maisons, femmes, enfants, à n’importe qu’elle heure du jour ou de la nuit, et de se jeter dans la tempête, au simple appel d’une barque en détresse, à l’alerte du sémaphore ou d’un coup de téléphone.

Quelques jours plus tôt, le patron, Michel Mescoff, était à Paris, à la Sorbonne.

Dans son costume de marin constellé de médailles, parmi les fleurs, les fanfares, les discours, les officiers et les officiels, il se sentait un peu perdu.

L’amiral Lacaze s’était approché de lui.

— Au nom du Président de la République...

Et la plus belle, la plus grande décoration, l’amiral l’avait accrochée

sur la veste de drap du sauveteur :

La Légion d’honneur.

Michel Mescoff n’est plus très jeune.

Au comptoir de son petit café, dans l’île d’Ouessant, il se tient même un peu voûté.

Mais à peine est-il à la barre que le voilà redevenu lui-même.

Il se dresse, droit, solide, lançant les ordres à ses hommes.

Et, ce matin-là où il conduisait sa malade, on le devinait heureux d’être là, debout, tout seul devant la mer qui l’attaquait.

— En avant, Louis !

— Plus doucement, Louis !

— A bâbord, Louis !

Et Louis, le mécanicien du bord, espèce de démon rieur avec ses moustaches énormes et son bouc,

répétait chaque ordre en l’exécutant, enfoncé dans le canot, l’œil sur ses moteurs.

Lorsqu’une vague plus dure mettait la barque presque de travers, il faisait une grimace de plaisir.

Mescoff continuait à regarder la houle.

Sa tête carrée dressée face à elle, comme un défi.

Trente-deux ans de service, dix-sept sorties, trente-trois vies sauvées.

Voilà son « actif ».

Jusqu’en 1935, il commandait l’Albert-II, un canot à rames.

Alors est venu l’Amiral-Rigault-de-Genouilly.

C’est un des plus forts canots de sauvetage de France.

Deux moteurs de 45 CV, 13 m. 50 de long, près de 4 de large et une vitesse de huit nœuds et demi.

Mescoff en est plus fier que si c’était son propre bateau !

 

Il en a besoin, dans cette île du bout du monde, sorte d’avant-garde du continent dans l’Atlantique,

autour de laquelle fourmillent des roches traîtresses.

— Ah ! Si on l’avait eu pour le Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle ! S’exclame-t-il.

C’est que celui-là a été aussi un rude sauvetage.

Le 7 décembre 1929, brigolette chargée de sel, ce bateau fit naufrage à huit milles au nord d’Ouessant.

La mer était démontée.

Et les lames, balayant le pont, avaient alourdi le chargement.

Il était 1 heure de l’après-midi lorsque le sémaphore arbora le sinistre pavillon noir et tira le coup de canon d’alarme.

La moitié de l’équipage du canot de sauvetage était en mer.

Des volontaires prirent sa place.

Le vent venait du nord, droit sur l’embarcation.

À la rame et à la voile, les Ouessantins parvinrent au naufragé après quatre heures d’effort.

Même le canot à moteur de Molène n’était pas arrivé avant eux.

À 19 heures, l’équipage sauvé se retrouvait à l’abri, à Ouessant.

On admire les prouesses d’un athlète du stade.

Que dire de ces tours de force d’une douzaine d’hommes s’éreintant sur les avirons, six, sept heures durant,

à travers les lames, pour arriver parfois trop tard ?

Et ces tours de force restent ignorés, pour la plupart.

 

Janvier 1929, un pétrolier ; mai 1932, un vapeur ; septembre 1932, un vapeur ; octobre 1936, un vapeur, etc...

On ne peut même pas les énumérer tous.

Dans son île, entre sa fille, son fils, ses petits-enfants, Michel Mescoff vit comme tous les Ouessantins.

Il pêche, il cultive un peu de terre, il vaque à son commerce d’épicerie.

C’est un grand bonhomme large.

C’est aussi, comme tous les sauveteurs, un grand bonhomme, tout simplement.

Il appartient à la Société centrale de sauvetage des naufragés.

Fondée en 1865, elle a organisé le sauvetage sur nos côtes, et même sur celles de nos colonies.

Elle a pourvu les sauveteurs du meilleur matériel.

Mais la guerre ne l’a pas épargnée :

En 1944, elle a retrouvé quinze de ses abris rasés et vingt-neuf canots détruits.

Un canot coûte vingt millions ; un abri avec ses rails et son treuil, autant.

Et elle ne vit que de dons ou de legs...

Tous les sauveteurs sont des volontaires.

Et comme, dans chaque port, tous les marins sont volontaires, ce sont les meilleurs qui sont choisis.

Et le meilleur d’entre eux nommé patron.

Ils sortent chaque mois pour s’entraîner.

Ils sortent parfois deux nuits de suite, pour remplir leur tâche.

 

Les Anglais appellent ces embarcations des life-boats : Bateaux de la vie.

Tout tient dans ces mots.

Au 7 mai 1950, les canots français avaient sauvé 23.972 personnes.

Après les destructions de la guerre, ils disposent actuellement de cinquante-neuf stations,

dont trente-trois motorisées.

Il en faudrait cinquante-huit motorisées.

C’est donc vingt-cinq stations à moteur qui leur manquent.

Lorsqu’on voit les sommes usées de par le monde pour armer le courage qui détruit,

on se demande avec effroi s’il est possible que les hommes soient assez fous pour négliger ainsi celui qui sauve.

Pourtant, de tous ces volontaires, nul ne récrimine ni se plaint.

Ils ont une tâche, qui est de sauver.

Ils le feraient avec n’importe quoi.

Et à ces hommes qui, volontairement, se sont mis au service des autres et sont prêts à tout instant à tout sacrifier pour sauver un inconnu, n’allez pas dire que ce sont des héros :

Ils se vexeraient.

Ils croiraient que vous vous moquez d’eux.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021