Fenêtres sur le passé

1946

Le vote des femmes à Ouessant

Source : Le Franc-Tireur 15 octobre 1946

 

De notre envoyée spéciale Henriette NIZAN (*)

 

Pour qui, pourquoi et comment ont-Elles voté ?

 

À la veille des prochaines élections, il n’est pas absolument indifférent de le savoir.

Or, me suis-je dit, il serait bon pour commencer, de trouver en France l'électrice à l'état pur,

la femme non suspecte de partialité politique, la femme non influencée par le milieu social, le milieu professionnel,

la vie et les opinions conjugales.

Et où la trouver cette femme en état d'innocence politique, ce Huron féminin capable de déposer dans l’urne

un bulletin de vote sur lequel seraient inscrits des noms que sa seule conscience, son seul jugement,

son seul instinct lui auraient dictés ?

 

Où la trouver si ce n'est dans l'endroit de France le plus soustrait aux influences extérieures, dans une île,

dans cette île d'Ouessant coupée du continent par la violence des tempêtes, le mauvais fonctionnement des services de bateaux, la suppression, qui date de la guerre, de station radiotélégraphique, le fait que ses abords n'ont pas même encore été nettoyés des mines des hauts fonds.

 

On a tout dit sur les Ouessantines sur les filles de la Pluie, sur leurs noirs cheveux épars et leur coiffe plus noire,

et leur corsage tiré à quatre épingles aux têtes de perle.

 

On a tout dit sur ces femmes qui règnent en maîtresses sur une île où les hommes sont assez rares

pour qu’elles aient, depuis longtemps, pris l’habitude d'aller les prendre par la main, elles-mêmes, hardiment, obéissant en cela à la vieille maxime que les veuves de marins transmettent aux futures veuves :

« Prends quand tu trouves ; à chacune il n'y aura pas le sien ».

Sur une chaise, j’attends l’arrivée de Monsieur le Maire.

Il entre enfin.

Il est vêtu d’une jupe et d'une veste fort simple.

Il porte un feutre et non la coiffe.

Les fonctions administratives et municipales requièrent sans doute le moderne vêtement des villes.

 

Mlle Berthelet, maire d'Ouessant est digne et cordiale.

On m’a dit qu’elle s'acquittait de sa tâche avec conscience.

Les questions de ravitaillement la préoccupent, à juste titre, par-dessus tout.

Et elles sont liées à une meilleure organisation des services de bateaux.

Mlle Berthelet se méfie des journalistes et cette méfiance l'incite à prendre les devants.

 

— N'allez surtout point dire que les votes ouessantins aient été « influencés » car cela n'est pas exact.

 

O imprudente mademoiselle Berthelet !

Avant de vous avoir vue, j'ignorais que le bruit courût que les votes eussent été influencés.

J'étais venue à Ouessant comme vers un Paradis Terrestre avant le péché.

Qu'allez-vous encore m'apprendre, mademoiselle Berthelet ?

Que vous fûtes longtemps adjointe au maire avant d'être maire vous-même ?

Est-ce la nostalgie d'une autorité supérieure à la vôtre qui fait qu'aujourd'hui vous me partez de votre paroisse, croyant sans doute me parler de votre commune, de votre bibliothèque paroissiale, et non municipale, dont le siège est à la cure et dont vous vous occuper personnellement ...

 

« Monsieur le Maire » me dit aussi que tout le monde a voté à Ouessant, ce qui est vrai.

Que tout le monde a voté M. R. P., ce qui est un peu moins vrai.

Il y eut tout de même environ trois cents votes « laïques », pour 900 votes « cléricaux ».

Car, et c'est une chose qu'on apprend vite à Ouessant, et qui vaut pour bien des endroits de Bretagne,

il y a les « laïques », c'est-à-dire actuellement l’ensemble des partis de gauche, et le « parti du curé »,

c'est-à-dire, jusqu'à nouvel ordre, le M. R. P.

 

Enfin, c'est tout de même un fait, la grande majorité des votes ont été au M. R. P.

J'en demande la raison à Monsieur le Maire.

Mlle Berthelet me répond :

 

— Les Ouessantines ont voté pour le M. R. P. parce qu'elles tiennent avant tout à conserver nos écoles paroissiales.

— L'éducation y est-elle meilleure ?

 

Les Ouessantines attachent-elles une grande importance à la qualité de l'instruction donnée à leurs enfants ?

Sont-elles elles-mêmes avides de connaissance ?...

 

Je n'ai pas eu à poser ces questions à Mlle Berthelet, elle m'avait dit spontanément : 

— L'Ouessantine est une femme inculte.

On ne lit pas beaucoup à Ouessant.

Les plus intellectuelles  viennent chercher de temps en temps, à la bibliothèque paroissiale,

un petit roman sentimental du genre « Veillée des chaumières ».

Je rentre à la maison, rêveuse.

 

Sur un minuscule réchaud à alcool.

Michelle a fait tiédir péniblement un gros fer à repasser.

 

— Un fer électrique, ça me ferait bien besoin, dit-elle.

L'alcool à brûler, c'est si rare.

À Ouessant, on ne brûle ni charbon, ni bois.

L'électricité, ça plairait bien à tout le monde, ici.

 

— Et pourquoi ne l'a-t-on pas fait installer ?

Est-ce impossible ?

 

La mère de Michelle intervient.

 

— Ça reviendrait trop cher à la municipalité.

Pensez, nous payons déjà chacun cent francs par mois à la municipalité pour l'entretien des écoles libres.

— Mais vous avez, l'école communale, qui est gratuite ?

 

Silence.

 

Sur le coin de la table, il y a du linge blanc, plié.

Michelle s'installe pour raccommoder finement une petite pièce de toile.

 

— Qu'est-ce que c'est ?

C'est pour votre petite Yvette ? 

— Non, c'est, une coiffe de religieuse.

Elles me donnent du travail à faire chez moi …

 

Sur une étagère, il y a une superbe boîte de Pablum, ces excellents flocons de céréales américain, dosés pour l'alimentation des tout-petits.

 

— Vous recevez ici des produits américains ? 

— Ca fait partie des distributions de Tante Fine.

Comment... On ne vous a pas parlé d’elle ?

C'est la femme célèbre du pays.

Allez donc la voir.

Sous une petite pluie maritime qui ne mouille pas, je cours chez Tante Fine.

Elle tient une épicerie.

C'est la veuve de l’ancien maire.

La cinquantaine, robuste et fraîche, deux petites nattes encore brunes.

Tante Fine est accueillante et gaie.

On voit qu'elle se sent populaire.

Correspondante de la Croix-Rouge, membre actif de l'Entraide française, de l'Action catholique.

Elle n’a pas collaboré.

Tout le monde ne peut pas en dire autant :

On m'a parlé d'un certain président du M. R. P., d'Ouessant, mais nous y reviendrons...

 

Les bonnes sœurs donnent de l'ouvrage.

Tante Fine des secours alimentaires, les Ouessantines sont pauvres...

Ça, c'est le côté positif et philanthropique de l'influence cléricale.

II y a le côté négatif.

 

Quand j'eus, grâce au bon accueil que m'avaient réservé les notabilités, pu dégeler un peu les langues ouessantines, j'ai appris plusieurs petites choses bonnes à savoir.

 

Il y a, outre les quatre religieuses maîtresses d'école, une religieuse qui, avec deux ou trots aides,

s’occupe de l'assistance sociale dans les foyers.

Or je me suis laissé dire que la Bonne Mère, comme on l'appelle à Ouessant,

n'acceptait pas toujours de soigner ceux qui n'allaient pas à la messe et envoyaient leurs enfants à l'école communale...

 

Et puis, pour en revenir à le question des élections, je me suis laissé dire aussi que, Mme Bron, trésorière du M. R. P., avait frété un autocar pour aller, le jour du vote, chercher à domicile les vieillards et les infirmes de l'île.

Ce n'est pas un secret.

Tout, le monde le sait.

 

Dans une lettre trouvée par terre par hasard, une vieille femme avait écrit à ses enfants sur le continent :

« On va voter ; je ne sais pas pourquoi, mais on vient nous chercher pour nous mener à la mairie dimanche... ».

 

On m'a dit aussi qu'on avait fait voter quatre ou cinq malheureux atteints d'aliénation mentale.

Et, dans la sacristie. M. le curé d'Ouessant a réuni ses ouailles pour leur enjoindre de voter pour la « bonne liste ».

Mais une vieille Ouessantine électrice M. R. P. m'a dit quelque chose qui m'a prouvé que, malgré cette tutelle constante à laquelle les Ouessantines sont soumises, et qui les oblige à marcher droit, comme des pensionnaires,

les filles de la Pluie ont plus de jugeote politique qu’on ne leur en prête.

Elle me parlait des élections municipales, pour lesquelles il y eut 500 voix de gauche contre 600 voix de droite,

mais deux sièges de gauche seulement contre quatorze de droite.

 

— C'est regrettable, me dit-elle, qu'il n'y ait pas eu de représentation proportionnelle parce que ça aurait pas fait de mal de mélanger un peu plus les opinions.

À gauche, il y en a, et nous les connaissons bien, puisqu'ils sont du pays, qui sont honnêtes, courageux et intelligents.

En les mélangeant aux autres, il y aurait eu plus de discussion et plus d'idées nouvelles.

Ça aurait fait faire des progrès au pays.

Et puis, tout de même, s'il n'y avait pas eu les gens de gauche, les rouges, pendant l'occupation,

à un moment on serait morts de faim.

 

Elle faisait allusion au courage d'un résistant « laïc » qui, sur une barque, était, sous le nez des Allemands allé chercher de la farine sur le continent pour les Ouessantins affamés.

 

Les femmes d'Ouessant aiment la justice.

Elles l'ont prouvé en empêchant par leur vote, aux élections municipales, le président du M. R. P. de passer.

Seul de sa liste, il est resté sur le carreau.

Parce qu'il avait collaboré avec les Allemands et que, cela, les Ouessantines ne le lui ont pas pardonné.

 

Les Îliennes savent, sans l’entremise du curé, distinguer le Mal du Bien.

Et l'on ne pourra peut-être plus très longtemps les menacer de vengeances célestes ni terrestres pour les faire obéir, ni, si elles ont vraiment envie d'avoir l'électricité, leur imposer l'entretien d'écoles « libres »

où la charité chrétienne se manifeste chaque matin par cette petite prière haineuse :

« Des écoles sans Dieu, des maîtresses sans foi, délivrez-nous Seigneur ! »

(*) Henriette Nizan (1906-1993)

est journaliste, et traductrice de l'anglais au français.

Henriette Halphen, née dans une famille juive bourgeoise a rencontré Paul Nizan

au bal de l'École normale supérieure, où il était l'intime de Sartre et Raymond Aron.

Elle a épousé cet intellectuel militant communiste, a vécu un temps avec lui

en URSS sous Staline, a dû quitter la France avec ses deux enfants pour échapper aux Nazis.

Elle a gagné tant bien que mal sa vie aux États-Unis en enseignant le français,

et en travaillant dans le cinéma.

Elle a appris la mort de son mari tué au début de la guerre seulement à son retour des États-Unis.

Elle a travaillé comme journaliste après la guerre,

et raconté sa vie dans Libres mémoires paru en 1990.

Henriette Nizan

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Dernière mise à jour - Décembre 2021