Fenêtres sur le passé

1940

Un pur joyau - L'île d'Ouessant

Source : La Dépêche de Brest 17 juillet 1940

 

Le sloop Molenez, qui remplace provisoirement l'Enez-Eussa,

a établi des relations régulières entre « l'Île de l'Épouvante » et le continent.

 

Île de l'Épouvante... Pourquoi ?

À cause des rapides courants du Fromveur ?

À cause des coups de vent d'équinoxe ?

À cause des brumes et des pluies des mois noirs ?

À cause de la nudité de cette île rase et du farouche profil de ses rochers et de ses falaises ?

Sans doute à cause de tout cela.

Mais Ouessant n'est pas seulement l’Île de l'Épouvante.

Ouessant ne manque pas d'un certain charme, austère comme la vie qu'on y mène, triste comme l'herbe rase des landes, et pourtant assez prenant pour retenir les étrangers.

Quiconque a visité l'île, si peu que ce soit, désire y revenir.

 

L'attirance d'Ouessant ne lui vient ni de sa légende, ni de son histoire.

Ouessant n'a guère de légende, et encore moins d'histoire.

 

Je ne sais pas si c'est à elle qu'Homère donnait le nom d'Oxygie.

Je ne sais pas davantage si Ouessant a joué le rôle de la lointaine et brumeuse île Thulé.

 

Selon « la Vie des saints de Bretagne-Armorique » du P. Albert le Grand, cette odyssée française de la Bretagne,

saint Pol-Aurélien, venant de Grande-Bretagne, débarqua d'abord à Ouessant.

Mais il jugea vite que l'île ne convenait point pour ses projets de monastères et de fondations religieuses.

Et tout cela n'est encore que légende.

 

Dans l'histoire, Ouessant ne parait guère que comme indication de lieu,

à cause de la bataille navale de 1778 qui se livra en vue de l'île.

Mais, depuis que s'est répandu dans le public cultivé le goût du pittoresque,

de la couleur locale et des sites sauvages.

La littérature a exploité Ouessant comme une mine nouvelle.

Pas toujours d'une manière très heureuse.

L'îlien et l'îlienne d'Ouessant, natures frustes, énergiques, mais non pas simples ni primitives,

ont été singulièrement déformés.

 

André Savignon a écrit les Filles de la Pluie.

Les filles de la pluie, ce sont les Ouessantines.

Elles paraissent en effet, à Brest, venir d'où vient la pluie.

Mais il pleut à Ouessant moitié moins qu'à Brest.

 

Anatole Le Braz a écrit le Sang de la Sirène, jolie nouvelle, toute frissonnante des brumes de novembre.

Mais les Ouessantins paraissent chez Le Braz des frères cadets de Renan.

Il n'y a pas grand'chose de commun entre le marin d'Ouessant et le séminariste de Saint-Sulpice.

Michel Geistdoerfer

Cliché famille Geistdoerfer

Le député breton Michel Geistdoerfer, qui en temps de paix passait tous les étés à Ouessant,

donne une peinture plus vraie dans ses Images ouessantines parues cette année.

Plus vraie, parce qu'elle est faite de traits vécus et longuement observés.

 

On doit lui savoir gré d'avoir fait ressortir ce que ses prédécesseurs ne paraissaient guère connaître,

l'éclatante beauté d'Ouessant dans les jours ensoleillés d'été.

Surtout vers le moment du couchant.

 

Ouessant peut donner alors la vision surprenante d'une île méditerranéenne.

À la baie de Beninou, les rochers de Keller paraissent blancs sur la mer bleue, parfois calme de ce côté nord-ouest de l'île, tandis qu'elle est toujours agitée du côté sud-est par les violents courants du Fromveur.

Le soleil couché, dans la nuit étoilé parait, comme une longue queue de comète le pinceau lumineux

du phare du Créach qui balaie la mer et les maisons de l'île.

 

Cette petite terre, de quinze-cents hectares, présente selon les saisons les paysages les plus variés.

Il y a aussi de la variété dans les mœurs de son peuple marin :

Peuple de caractère fortement accentué, auquel ne manque jamais l'énergie, ni chez les hommes, ni chez les femmes.

En duel constant avec la mer, ils ne renoncent jamais au combat, même quand la caducité de l'âge les atteint.

 

L'auteur d'Images ouessantines nous convie aussi au voyage dans les petites îles voisines,

celles de l'archipel de Molène : Molène, Trielen, Balanec.

Leur petitesse leur interdit la variété d'Ouessant.

Il est intéressant tout de même de voir la plante humaine s'accrocher, comme elle le fait à des rochers marins

presque inhabitables, au point que les îliens de Molène, comme nous le savons,

sont souvent obligés de réclamer les secours du continent.

Pierre Toulgouat - 1901-1992

île d'Ouessant 1938

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021