Fenêtres sur le passé

1940

Le premier départ pour Ouessant

 

Source : La Dépêche de Brest 6 juillet 1940

 

Ayant à bord 300 passagers, le vapeur Enez-Eussa quittait Brest le soir,

il y a une quinzaine de jours et faisait route vers Ouessant.

 

Des bâtiments de tous genres et de tous tonnages se suivaient, ne tenant pas à se dépasser en raison

du danger que leur faisait courir une rencontre possible avec une mine magnétique.

 

L'Enez-Eussa eut la chance, malgré sa coque métallique, de passer à travers ces écueils dangereux.

Un petit remorqueur qui le suivait à quelques centaines de mètres, sauta.

 

Le vapeur assurant le service maritime départemental Brest - Le Conquet - Molène - Ouessant parvint sain et sauf

à destination et il attend, pour reprendre son service du transport du courrier et des marchandises, qu'il ait été procédé au dragage des mines magnétiques pouvant encore se trouver dans les parages du chenal du Four.

 

Il fallait assurer le service postal et le ravitaillement des îles par un bateau en bois.

 

Le dundee à Moteur Moalenez fut désigné avec quatre hommes de l’équipage de l’Enez-Eussa

et le maître d’équipage du vapeur, le patron au bornage Salaun, comme patron.

Déjà, le Paul-Georges, un vapeur à moteur d'Ouessant,

était venu au Conquet prendre pour les iles un chargement de farine.

 

Le Moalenez, en attendant la mise en service de l’Enez-Eussa, assurera, hebdomadairement, un voyage à Ouessant, avec escales au Conquet

et à Molène.

 

Le premier départ a eu lieu hier.

La veille, on avait procédé au chargement des marchandises.

Le Moalenez peut en emporter une cinquantaine de tonnes.

 

Ses cales turent rapidement pleines de provisions, parmi lesquelles le vin, les caisses d'épicerie, les cageots de fruits et les sacs de légumes dominaient.

 

Sur le pont s'alignaient les marchandises destinées à Molène: des planches, des bouteilles, des caisses et des sacs de diverses marchandises.

 

On avait fait tourner le moteur, tout était fin prêt pour le départ, qui devait gardiens.

Nos ouvriers sont recrutés à Brest, avoir lieu hier matin, à 8 heures.

 

Dès 7 h. 30, une vingtaine de passagers arrivent à l'éperon du bassin où s'est amarré,

à la place habituellement occupée par l’Enez-Eussa, le Moalenez.

 

Le patron Salaun est de fort méchante humeur :

— Vous avez un bon chargement et de nombreux passagers pour votre premier voyage.

La mer est belle, le beau temps vous favorise ?

 — Oui, si on peut partir, grogne le patron.

On ne peut mettre le moteur marche et, avec le manque de brise, je ne puis compter sur la voile.

Le patron s'engouffre dans la cabine du moteur,

en attendant l’arrivée du spécialiste que l’on est allé chercher.

 

La décision de faire remplacer l’Enez-Eussa par le Moalenez

a été prise très rapidement.

Le dundee avait hiverné au Pouldu, près de l'anse

de Saint-Nicolas et l'on n'a pas pris le temps de lui faire subir

de bien longs essais avant de le remettre en marche.

Mais on sait le bateau solide et tenant bien la mer.

Son moteur n’a besoin que d’une petite mise au point.

 

L'air est frais.

De gros nuages couvrent le soleil.

Un avion passe à toute vitesse.

 

Des groupes se sont formés.

Des femmes de Ouessant et de l’île de Sein tiennent en breton une conversation animée.

 

Une jeune fille aux tresses blondes, encadrant un visage souriant, nous dit :

« Je suis employée comme bonne dans un café de Lambézellec avec ma sœur.

Comme les affaires sont calmes, ma patronne nous donne à chacune huit jours de congés.

Je suis très contente de revoir Ouessant, que j’ai quitté depuis sept mois, et aller embrasser ma famille.

À mon retour, ma sœur partira à son tour. »

 

Chargés de sacs d’outils et de valises, voici des ouvriers de la Société parisienne Sainrapt et Brice :

« Ni la guerre, ni le mauvais temps, nous dit le chef des travaux entrepris à Ouessant.

Nous avions là-bas une quinzaine d’ouvriers, nous renforçons notre personnel de six ouvriers qui m’accompagnent.

La centrale électrique du plus puissant phare du monde était jusqu’ici abritée dans un hangar recouvert de tôles ondulées.

Nous avons dû tailler dans le roc, au pied même de la tour, un emplacement pour une construction définitive

et solide.

Nous édifions aussi des logements pour les gardiens.

Nos ouvriers sont recrutés à Brest, nous trouvons les manœuvres sur place. »

 

Un jeune ouvrier natif de Ouessant retourne dans son île :

« J’étais embauché dans une des plus grandes entreprises brestoises travaillant à des travaux maritimes.

Elle a été obligée de licencier son personnel.

Depuis quinze jours, je cherche en vain du travail.

Je me décide à retourner à Ouessant « travailler la terre » comme auparavant. »

 

« Vous prenez une sage décision, lui affirme son interlocuteur.

La terre nourrira toujours son homme »

 

 

Le moteur tourne rond.

Par le tube d'échappement sort une fumée blanche.

Le patron Salaun s'assure du bon fonctionnement de la machine.

Les dernières marchandises sont arrimées sur le pont, sous un prélart.

Le Moalenez largue ses amarres et se rend à la cale des Vapeurs brestois pour permettre à ses passagers

de s’embarquer plus aisément.

 

Une vingtaine de ceux-ci s’assoient sur la lisse à bâbord et à tribord, et majestueusement,

son pavillon tricolore surmonté d’un drapeau blanc, le Moalenez se dirige vers la passe est,

et disparait derrière la digue.

 

Bon voyage et bon retour !

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Dernière mise à jour - Décembre 2021