Fenêtres sur le passé

1939

Visite à la zone expropriée du bassin de Laninon

Source : La Dépêche de Brest 20 janvier 1939

 

Dans les derniers mois de 1930, les habitués de la Pointe aux blagueurs qui, à l'extrémité des remparts

de Recouvrance, venaient suivre les évolutions des navires, voyaient venir des hommes qui, munis d'un outillage perfectionné, attaquaient la falaise et les robustes murailles de l'ancienne caserne de la Pointe.

 

Au pied des roches, sur la grève ces hommes perçaient des trous de mines avec des outils pneumatiques.

D'autres, au sommet, procédaient du pic à l'écrêtement.

De puissantes pelles à vapeur précipitaient le déblaiement.

 

Malgré la résistance des casemates, des murailles de fortification, des plates-formes bétonnées, des abris de munitions qui assuraient la protection de la batterie Caffarelli, l'arasement de la Pointe se poursuivait rapidement.

 

Bientôt tout s'écroulait dans l'explosion des mines, se nivelait sous l'effort d’impressionnants engins; il ne restait plus rien de cette Pointe, rien qu'un terre-plein aux lignes géométriques qui rejoignaient celles des ouvrages de Laninon.

 

Et l'on évoquait mélancoliquement le temps où, à Laninon comme sous Kérangoff et à la Batterie de Sept,

d'aimables parties s'organisaient en bordure du flot, devant une grève où l'on prenait joyeusement ses ébats.

Sous les tonnelles des guinguettes montaient les chants, sonnaient les rires.

Mais les terre-pleins de Laninon étaient venus opposer l'obstacle de leur rectitude militaire à la fantaisie de la côte et aux divertissements des gens.

 

Depuis, l'arasement de la Pointe s'est poursuivi.

Il ne reste même plus rien du tunnel qui mettait en liaison l'arsenal et Laninon.

Sur le nouveau terre-plein se sont dressées les hautes bâtisses de l'Artillerie navale.

 

Ceux qui sont venus ce matin sur les remparts de Recouvrance, pour suivre la manœuvre d'entrée du Richelieu

au bassin, ont pour thème de conversation les expropriations qui vont livrer à la Marine de nouveaux terrains.

Précisément, la manœuvre présente en démontre l'utilité.

 

Les bassins actuels sont insuffisants pour recevoir les unités nouvelles comme le Dunkerque et le Richelieu.

Il en faut créer un autre plus grand, parallèle aux deux formes existantes, partant de la jonction des terre-pleins

de Laninon et de celui de la Pointe, pour se prolonger jusqu'à l'amorce de la route en corniche,

au-delà de la porte Combarelle.

 

Et la Marine, sortant de ses murailles, a exproprié tous les terrains  compris entre le pied du glacis des fortifications et la route de la Corniche, jusqu’à la- blanchisserie Sainte-Neige.

La décision avait été prise il y a deux ans, jetant l’émoi chez les propriétaires et les habitants de ce triangle.

 

La fixation du taux des indemnités d’expropriation entraina comme il est d’usage, l’ouverture de procès qui ne sont pas encore tous terminés.

 

Cependant la Marine avait consenti à permettre l’occupation de tous les immeubles pendant deux années,

jusqu’à la date prochaine du 7 février 1939, c’est-à-dire jusqu’au moment de l’ouverture des travaux.

Ce délai devait permettre aux occupants de chercher de nouveaux logements.

 

Sagement, certains s’y employèrent et déménagèrent, mais ils ne tardèrent pas à être remplacés

par de nouveaux locataires.

 

Il y a deux ans, Mme Saliou avait commencé de bâtir, dans cette zone, une maisonnette de ciment et de briques.

Les travaux furent interrompus.

 

Et, tandis que les murailles sans toiture étaient abandonnées, elle obtenait l'autorisation de dresser,

hors des limites, un solide et confortable baraquement, sur le glacis tout proche de la fortification.

 

Pittoresque promenade que celle que l'on peut encore faire dans ce village, vestige de l'ancien Laninon,

qui va très prochainement disparaître.

D'antiques maisonnettes, aux fenêtres de guingois, aux façades éculées, sont plantées là, à la diable,

sans souci de la moindre symétrie.

On y a accolé des dépendances, bâties de la façon la plus rudimentaire ou constituées

par des plaques de tôle ondulée.

 

Ici on a tiré parti, en les aménageant tant bien que mal, de petits bâtiments, dont l'épaisseur des murailles témoigne qu'ils durent appartenir au système défensif créé par Vauban.

 

Là on a surélevé, à grand renfort de plaques de zinc, quelques vieilles maisonnettes, qu'on a également voulu développer en façade, sans la moindre unité de conception.

 

Voici, tout au bout, vers la mer, un immeuble carré à l'étage ardoisé, qui fut jadis, la Maison des bains.

Elle se dressait alors au sommet d'une grève, entourée de cabines.

La foule des baigneurs l'animait tout l'été.

 

Aujourd'hui, plus d'horizon.

La haute muraille de l'arsenal, toute proche, l'isole de tout ce qui fit sa prospérité.

Derrière est un important verger, dont le propriétaire tire un excellent parti.

Mais aussi, quelles ruines au milieu de tout cela.

Murs écroulés, toitures effondrées, dépotoirs invraisemblables, vers lesquels s’écoulent des ruisseaux

d’une eau bourbeuse de lessive.

 

Bien sûr, dans ce bas-fond, où les chemins se représentent par de vagues sentes,

aucun service de répurgation ne peut avoir accès.

Et chacun entasse ou dissémine ses détritus avec une parfaite désinvolture.

 

Il n'en va pas de même au pied de la route en corniche, en bordure de la pente qui mène à la porte Combarelle.

Ici s'élèvent des immeubles récents.

Le courant commercial qui, jadis, longeait la côte y a dévié.

 

Cinq restaurateurs s'y sont établis, et reçoivent une nombreuse clientèle d'ouvriers de l'arsenal et de monteurs.

Il apparaît que les travaux du nouveau bassin ne manqueront pas d'accroître cette clientèle.

 

Aussi, les propriétaires de ces restaurants, prévoyants, se sont déjà installés, en dehors des limites de la zone expropriée, en bordure de la route de la corniche.

Du coup, comme se créait là tout un nouveau quartier, le prix des terrains s'est élevé considérablement.

En quatre ans, le mètre carré qui valait 60 francs est passé à près de 200 francs.

 

Ainsi, pour le 7 février, les cinquante-quatre familles qui occupent ces lieux devront les abandonner.

— « Mais il n'est point facile de trouver place, déclare un habitant.

J'occupe, comme la plupart de mes voisins, un logement assez spacieux et je dispose d'un jardinet

pour une location annuelle de 400 francs.

Or, pour deux seules pièces on me réclame, ailleurs, 2.000 fr.

— « Encore n'en trouve-t-on guère.

Le plus souvent on ne nous offre que de grands logements, atteignant 5.000 et 8.000 francs.

La modicité de nos ressources nous rend leur accès complètement impossible.

— « Et pourtant il nous faudra partir, dans une quinzaine ; mais qu'allons-nous devenir ? »

 

Le problème se pose, en effet.

Il s'est 'posé pour la municipalité de Saint-Pierre-Quilbignon et nous croyons savoir que M. Eusen, maire,

s'efforce de le résoudre.

Souhaitons qu'il y parvienne.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

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