Fenêtres sur le passé

1939

Une morlaisienne tue son mari d'un coup de hache

 

Source : Le Petit Breton du 7 mai 1939

 

C'est une lamentable affaire, au dénouement tragique, qui a été évoquée aux Assises du Finistère.

 

Après un premier mariage malheureux, un homme se met à boire.

Pourtant cinq enfants sont nés de ce mariage.

Une séparation de corps intervenant entre les époux,

le mari se voit confier par le Tribunal la garde de ses enfants mineurs.

Malgré ces avatars, il va se remarier.

Il épouse une femme de dix ans plus âgée de que lui.

Le ménage pourrait vivre heureux :

l'homme gagne quelque 1.800 francs par mois.

Deux fillettes, les dernières nées du premier mariage, vivent avec

leur père et leur belle-mère, qu'elles affectionnent, semble-t-il.

 

Mais bientôt des dissentiments éclatent.

Le mari, un faible, continue de boire,

bien que son épouse lui laisse peu d'argent sur sa paie.

Ce sont des scènes et la femme prétend être l'objet

de constantes menaces de mort de la part de son mari.

Est-ce vrai ou faux ?

On le verra au cours des débats.

En tout cas, les scènes ont été constatées par les voisins.

 

Un soir, quelques mois seulement après le mariage, c'est le drame.

L'homme, Guillaume Laurent, 47 ans, employé de chemin de fer est tué d'un coup de cognée, qui lui fend le crâne.

Tels sont les faits dans leur brutalité toute sèche.

 

L’AUDIENCE

 

L'audience est ouverte à 13 h. 30.

M. Désiry, substitut du Procureur, occupe le siège du ministère public; Me Lefebvre, de Morlaix,

est au banc de la défense.

Devant la Cour, reposent les- pièces à conviction :

une énorme cognée, arme du meurtre, un gros gourdin, une hachette, etc..

 

L'accusée, Louise-Marie Beuzit, 56 ans, est grande, vêtue de noir, le cheveu à peine grisonnant,

les traits accusés dans un visage carré.

Elle s'exprime avec un fort accent breton.

Dès qu'elle a pris place au banc d'infamie, elle se met à pleurer.

Comme elle est un peu sourde, le président lui ordonne de s'approcher de la Cour.

 

L'INTERROGATOIRE

 

Après la lecture de l'acte d'accusation, le président Hervieu procède à l'interrogatoire.

L'accusée répond la plupart du temps en sanglotant.

Née le 22 novembre 1882 à Scrignac, Marie-Louise Beuzit épousa en premières noces un employé de chemin de fer, M. Litibran, avec lequel elle vint habiter Carhaix.

Dans cette ville, de même qu'à Scrignac et dans d'autres localités, de bons renseignements ont été fournis

sur son compte.

Après la mort de son mari, en 1928, l'accusée vint habiter chez son fils, qui était employé de gare à Scaër.

En 1934, elle est avec lui à Paimpol, mais en septembre 1935,

le fils se suicida.

La femme Beuzit fut profondément affectée par cette mort.

L'accusée se remarie avec Guillaume Laurent, qui est veuf,

père de cinq filles mineures.

Cet homme, dit le président, était un ivrogne.

Il fut hospitalisé à Morlaix après une crise de delirium tremens.

— Si vous vous étiez renseignée sur son compte,

vous ne l'auriez pas épousé !

— Je ne croyais pas que j'étais sa deuxième femme.

— La lune de miel fut de courte durée, ajoute le président,

cependant il ne semble pas que Laurent vous ai jamais frappée.

Il se contentait de crier et vous avez exagéré la méchanceté

de cet homme.

— Plusieurs fois, dit l'accusée, il m'a traînée par les cheveux.

 

Le président rappelle les diverses phases du drame du 19 décembre.

L'accusée n'a jamais nié les faits qui lui sont reprochés,

mais à l'audience, elle conteste tous les détails.

Le président évoque la gerbe de sang qui gicla sur les murs,

une gerbe de sang gigantesque, selon les dires du médecin légiste.

Le président s'efforce d'amener l'accusée à dire la vérité аu sujet de la hachette trouvée près du cadavre.

La femme Laurent pleurniche et oppose des dénégations. ;

— Je suis allée cacher la hachette et j'ai cru que mon mari venait vers moi.

Je n'ai jamais eu l'intention de le tuer.

Le PROCUREUR. — Qu'avez-vous dit au commissaire de police ?

— Je suis allée chercher du secours.

Le PRÉSIDENT. — Vous avez frappé votre mari au moment où il ne vous disait absolument rien.

L'accusée continue de nier.

Le PRÉSIDENT. — Pourquoi n'avez-vous pas quitté cet homme, puisqu'il vous brutalisait ?

— À cause des enfants.

L'accusée, arguant de la violence des scènes que lui faisait subir

son mari, le président observe que la scène précédant le crime

ne fut pas très violente, puisque la plupart des voisins

n'entendirent rien.

— Ils auraient dû entendre, tellement nous avons crié au secours.

Ils n'ont pas voulu venir.

Nous aurions été tous tués que personne n'aurait bougé.

La DÉFENSE. — Est-ce que votre mari ne vous a pas traînée un jour par les cheveux ?

— Si, et souvent nous allions dans la rue ; nous n'osions pas rentrer...

 

RÉQUISITOIRE ET PLAIDOIRIE

 

Parmi les témoins, les petites Henriette et Odette Laurent,

filles de la victime, déposent que leur père menaçait

mais ne frappait pas.

M. Desiry, substitut du procureur, requiert contre l'accusée

une peine sévère mais juste, une peine de réclusion.

 

Me Lefebvre du barreau de Morlaix, essaye de dégager

la responsabilité de sa cliente.

Si elle a frappé, dit-il, c'est qu'elle se croyait en péril et elle a frappé dans un moment d'aberration mentale.

D'ailleurs l'accusée ne jouit pas de la plénitude de ses facultés et elle n'est pas responsable de l'acte

qui lui est reproché.

C'est donc l’acquittement qu'il réclame.

 

LE VERDICT

 

La femme Beuzit, veuve Laurent, est condamnée à cinq ans de prison avec sursis.

 

La Соur s'est constituée ensuite en audience civile.

Me Bastard demande 50.000 francs de dommages-intérêts, au nom des cinq filles de la victime.

 

La Cour condamne la veuve Laurent née Beuzit à payer les sommes ci-après à titre de dommages-Intérêts :

à Jean Laurent, tuteur des cinq filles de la victime :

5.000 francs pour Henriette ;

5.000 francs pour Odette ;

1.000 francs chacune pour Yvette, Simone et Jacquette.

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Dernière mise à jour - Juillet 2021