Fenêtres sur le passé

1939

De Morgat au fort de Crozon par François Ménez

Source : La Dépêche de Brest 8 février 1939

 

Ce qui ajoutait à l'intérêt de Crozon, au temps où chaque été m'y ramenait pour quelques semaines,

c'était d'y voir vivre, côte à côte, deux populations qui, malgré le progrès des temps, ne s'étaient point pénétrées.

 

Crozon et Morgat étaient, à vol d'oiseau, distants tout au plus d'un kilomètre.

Il n'y avait, pour passer de l'un à l'autre, qu'à gagner, par un tertre couronné, comme d'une tour de guet, de la ruine d'un moulin, la vieille côte du Créac'h qui descendait, à pente très rapide, jusqu’aux hêtres de Keramprovost.

 

Et l'on avait l'impression, parcourant une centaine de mètres, d'avoir soudain changé de climat.

Crozon était le bourg paysan, aux rues mal pavées et étroites, aux petites boutiques d'un autre temps, dont la place, cernée d'arbres, ne prenait vie qu'au matin des dimanches, lorsque les autos, venues de la côte,

attendaient que la messe eût pris fin.

Les hôtels y avaient gardé, pour la plupart, leur apparence d'auberges campagnardes où la chère était bonne, apprêtée par des patronnes en coiffe suivant des recettes du temps passé.

On y venait de loin pour le déjeuner du dimanche, pantagruélique et exquis.

On y bénéficiait des reliefs de quelque banquet d'anciens combattants ou de médaillés.

Et, à l'heure du café, des chansons.

 

Morgat, dans l'abri du Kador, avait une tiédeur de plage blonde, ouverte aux seuls vents du Sud et que prolongeaient d'autres plages, en festons, jusqu'au Ris de Douarnenez.

 

Tournés vers la mer, les Morgatais, que faisaient vivre le tourisme et la pêche, n'avaient pas grand souci

de leurs voisins du haut pays.

 

Et les paysans, de leur côté, vivaient à part, dans leurs fermes de Saint-Fiacre ou de Lostmarc'h, retranchés du monde, avec leurs traditions et leurs habitudes.

Il s'en trouvait bien qui, en bordure immédiate des grèves, s'étaient détournés de la terre, trop ingrate,

pour vivre de la pêche.

Mais c'était le petit nombre.

Les autres continuaient de travailler leurs champs et ne venaient au bourg que le dimanche,

pour acheter leur « petun » et suivre les offices.

 

Ces deux populations, maritime et paysanne, avaient des besoins différents.

Les paysans ne demandaient que de bons chemins, rendant accessibles les lointains villages,

même à la mauvaise saison.

Les Morgatais élevaient de toutes autres revendications :

Ils désiraient avant tout une école, l'eau, qui leur faisait défaut, le plus malencontreusement du monde,

par les étés ardents qui desséchaient les citernes, un bureau de postes, le télégraphe, le téléphone,

tout ce qui était de nature à retenir les estivants.

 

 

 

La difficulté de satisfaire aussi pleinement les uns que les autres, la crainte que chacun éprouvait de voir ses intérêts sacrifiés soulevaient assez souvent des conflits.

Et l'impatience des Morgatais allait parfois jusqu'à menacer leurs voisins de sécession.

Ils aspiraient à vivre de leur vie propre, à s'administrer suivant leurs convenances,

à disposer librement de leurs ressources municipales.

 

Ainsi s'opposaient, il y a dix ans, Morgat et Crozon.

Il semble que, depuis lors, une administration plus équitable et plus souple ait aplani ces différends.

Mais la bourgade rurale et la station d'été, doublée d'un port de pêche, n'en continuent pas moins à demeurer bien dissemblables d'aspect et de coutumes.

 

Morgat, au long de sa grève, derrière ses coteaux chargés de pins, s'est mise au goût des temps nouveaux.

Sa baie, spacieuse et bleue, rappelait à mon voisin du Goëlo, Armand Dayot, la baie de Naples,

et le sommet du Menez-Hom, dressé au ras de la mer, au-dessus des sables de la Palue,

avait quelque chose du Vésuve, quoique à une plus humble échelle.

On sent à Morgat la douceur et la facilité de vivre ;

et les filles de Crozon y descendent, le samedi soir ou le dimanche, quand il leur prend envie de danser.

 

Armand Dayot

 

Crozon, sur sa hauteur du Creac'h, plus exposée aux vents, a plus de gravité et de rudesse.

En dépit de Morgat tout proche, on le sent davantage tourné vers la face nord de la presqu'île et vers le pays rugueux qui l'en sépare.

 

Le retable de son église, en bois peint, pourvu de volets, figure une scène guerrière :

Le massacre, en Arménie, d'une légion chrétienne.

Un souvenir de guerre plane sur tout le pays, depuis le bourg qui fut, lors des guerres de la Ligue, le quartier général du maréchal d'Aumont, jusqu'à la sauvage Pointe-Espagnole où Cristobal de Rojas établit, en 1593, son formidable repaire dont la courtine, flanquée de deux gros bastions, quoique « un peu mal fossoyée pour la dureté du roc »

où elle s'enracinait, se perçait de douze embrasures.

 

Souvenirs de guerre aussi, aux lignes de Quélern, qu'on franchit sur un pont-levis, et tout au long de la côte de Roscanvel, hérissée de forts et de batteries, et dans le nom même de l’Île des Morts,

rappelant le lazaret des vieilles quarantaines.

 

Guerres d'un passé lointain, guerre d'un passé tout proche, à l'Île Longue et au fort de Crozon qui,

pendant de longs mois, de 1914 à la paix de Versailles, donna asile à des prisonniers allemands.

Le croiseur auxiliaire Savoie les avait, au 2 septembre 1914, débarqués à Brest, escortant le paquebot hollandais Neuwa Amsterdam qui, outre des vivres, amenait d'Amérique 750 passagers, réputés réservistes allemands et autrichiens, dont 32 officiers rejoignant leurs corps.

Ils furent internés au fort de Crozon.

Durant le transport, le lieutenant de vaisseau chef du détachement dut abattre, d'un coup de revolver,

un prisonnier qui refusait d'obéir.

 

Ils passèrent toute la guerre dans ce fort perdu où l'on entend, au long des jours tristes d'hiver, la pluie crépiter dans les fossés et le grand vent gémir.

Les Archives du Finistère gardent le journal qu'ils publiaient, pour se distraire,

et qu'ils illustraient de dessins de cauchemar.

Et l'on voit, aujourd'hui encore, dans la salle du fort où ils avaient aménagé un théâtre et que le commandant Martinelli m'a fait visiter, le rideau et les décors rudimentaires qui portent, charbonnées sur la toile,

les traces de leur spleen hallucinant.

Neuwa Amsterdam

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