Fenêtres sur le passé

1938

Trempette et bain de soleil sur la grève de Saint-Marc

 

Source : La Dépêche de Brest 14 août 1938

 

Les amateurs de bains de mer ne pouvant s'offrir un long séjour sur une plage mondaine ou tout au moins

de sable fin, ne disposent plus guère aux environs immédiats de la ville que de la grève de Saint-Marc.

 

Celle de La Ninon, que la marine combla il y a une quarantaine d'années, n'est plus, pour les vieux Brestois,

qu'un souvenir évanoui avec leur jeunesse.

 

Aménagée à grands frais, débarrassée de ses pierres, la grève du Gaz devant laquelle fut construit

le Casino de Kermor est envahie par les carcasses de vieux bateaux achevant d'y pourrir.

 

Sainte-Anne est loin, on ne peut, comme à Saint-Marc, s'y rendre à pied ou par le tramway.

Il ne faut donc pas s'étonner de voir chaque jour des familles entières, chargées de sacs contenant le déjeuner

et le goûter, descendre vers le vieux Saint-Marc pour y passer la journée.

La municipalité s'efforce, non sans difficulté, d'y faire observer

la propreté en plaçant des récipients pour y jeter boîtes de conserves, papiers gras et tous les détritus qu'on y abandonne trop généreusement.

Apposées sur les murs, des pancartes recommandent

— certains persistant à le faire par jeu — de ne pas briser les bouteilles après en avoir absorbé le contenu, les éclats de verre pouvant causer des blessures graves aux baigneurs.

 

On s'efforce d'aménager cette grève populaire, dotée de cabines de bains construites sous la terrasse d'un café

et d'un établissement estival, louant périssoires, chaises-longues et maillots de bains.

Malheureusement, la proximité du bassin Trichler, servant de dépotoir, n'est pas sans causer quelques désagréments :

Entraînés par le flot, les objets les plus hétéroclites viennent échouer sur la grève.

 

C'était, il y a quelque temps, tout un lot de flacons de produits pharmaceutiques ;

il y a quelques jours, des blocs de liège coaltarisés, enrobés en tout cas d'une substance noirâtre,

formaient tout le long de la grève un cordon incurvé et irrégulier.

 

D'où provenaient ces pavés de liège ?

Une enquête fut prescrite.

Les gardes champêtres se mirent en campagne.

Leur sagacité leur permit d'en suivre la piste.

 

Ces indésirables pavés provenaient tout simplement de l'arsenal.

Nous n'insisterons pas sur l'utilité de leur emploi.

Ceux-ci avaient servi à garnir l'intérieur de compartiments de l'aviso La Surveillante

pour des expériences de tir exécutées par les torpilleurs de l'escadre.

L'aviso-cible ayant subi des dégâts qui furent réparés,

on enleva les blocs de liège.

Ils étaient entassés sur un quai du port quand on annonça

la prochaine visite du ministre de la Marine.

Ordre fut donné de débarrasser le quai de cet amoncellement encombrant et peu esthétique.

Les camions d'une entreprise privée s'en chargèrent.

Ils nettoyèrent le quai de l'arsenal et précipitèrent

dans le dépotoir du bassin Trichler ces objets encombrants.

 

À la marée montante, ils flottèrent et les courants les échelonnèrent

tout le long de la grève.

Il fallut commander une corvée spéciale pour les enlever.

L'histoire ne dit pas où ils furent, cette fois, transportés.

 

Le conseil municipal de Brest a décidé de fermer la passe du bassin Trichler, dont le comblement pourra ainsi être achevé sans inconvénient.

 

Ce ne sont là, d'ailleurs, qu'incidents qui n'empêchent pas les baigneurs de fréquenter assidûment

la grève de Saint-Marc.

Sous la garde des mamans attentives, brodant, cousant, raccommodant ou tricotant, les petits prennent leurs ébats, barbotent et s'amusent. 

Les plus grands apprennent à nager.

C'est un coup d'œil réjouissant, parfois comique, toujours pittoresque,

de voir le spectacle animé de la grève de Saint-Marc.

 

Dos et jambes nus, les élégantes déplorent que des nuages tamisent depuis quelques jours les ardeurs du soleil,

ce qui retarde le bronzage de leur peau qu'elles voudraient voir prendre une couleur de pain d'épices.

 

Les marchandes de frites font des affaires d'or.

Bocks et sodas se vident et ce n'est que tard, dans la soirée, après cette après-midi de grand air,

de bonne trempette et de bain de soleil, qu'en longues théories, chantant pour s'entraîner,

on regagne la ville en attendant impatiemment le lendemain pour recommencer.

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