Fenêtres sur le passé

1938

Portsall, le pays où il pleut des pierres
par François Ménez

Source : La Dépêche de Brest 29 décembre 1938

 

Ce qui fait l'attrait des stations léonardes, jusqu'à ce jour assez peu fréquentées du tourisme, c'est qu'en raison de leur éloignement, elles ont gardé tout leur caractère.

La Bretagne d'il y a cinquante ans s'y retrouve, à peine touchée par les transformations

que le progrès entraîne à sa suite.

 

Cela est en particulier vrai de Portsall, où le développement du tourisme n'a guère affecté le rythme de la vie,

tel qu'il existait au temps où ce petit port ne vivait que du goémon et de la pêche.

 

Nous y sommes loin des grèves d'opérette, dont le décor de sable, de villas et de verdure appelle naturellement la carte postale.

On y sent le souffle de la mer véhémente, dont l'Eneuz-Igou et l'avancée de promontoires ne rompent point l'élan.

Elle poursuit, au retrait du Guiligui, son œuvre de destruction, sensible au long d'une existence humaine.

C'est ainsi que battant les fondations de la chapelle, aujourd'hui disparue, de Saint-Usven, elle a mis à jour les ossements du cimetière.

 

Et le port de pêche a gardé toute son activité.

Alors que d'autres stations bretonnes, comme Bénodet ou Perros-Guirec, ne donnent plus guère asile qu'à des plaisanciers et que la mer monotone y apparaît le plus souvent vide de voiles, Portsall continue à tirer de la pêche le meilleur de ses ressources.

 

Pêche à la langouste et au homard sur les fonds rocheux de l'archipel de Molène ;

pêche au lieu, au merlan, à la plie et au turbot aux alentours d'Ouessant, et plus particulièrement dans les parages poissonneux de la Jument, où la mer est presque toujours mauvaise, le fléau de la brume s'y ajoutant à celui de la tempête et des courants.

La pêche sur les côtes du Léon, est la plus rude qui soit.

Il faut risquer beaucoup pour un profit généralement maigre et dont la meilleure part, jusqu'à ces temps derniers, allait aux mareyeurs.

Malgré les améliorations qui, depuis peu, ont été réalisées, le sort du pêcheur léonard est moins enviable que celui du sardinier du Guilvinec, d'Audierne ou de Douarnenez.

 

Il continue de mener une dure existence, à peu près semblable, par les difficultés de toute nature, le manque de bien-être et de commodité qu'elle offre, à celle que menaient ses pareils avant la guerre, sur de frêles barques où il passe presque tout son temps, y dormant souvent la nuit, dans l'abri d'une voile, sur les lieux de pêche, dans l'attente de l'aube.

 

J'ai assisté à une rentrée de pêche, au soir tombant, à la cale de Portz-Scarff.

Juste le temps de débarquer le poisson, de passer à la maison quelques heures pour s'y munir de provisions,

et il fallait réembarquer pour regagner de nouveau Ouessant pendant la nuit et se remettre au travail,

aux premières heures du matin.

 

On pêche, à l'aller, le maquereau vorace, pour lequel l'appât est souvent un morceau de caoutchouc.

On pêche, au retour, le poisson plus fin, à la gravette ou arénicole que les femmes découvrent en fouillant à mer basse le sable, s'aidant, pour la faire remonter, de quelques grains de sel.

 

Gravette rouge pour pêcher la vieille, le roi, le castrée, la coquette, dont on se sert ensuite pour boitter les casiers ou les palangres.

Gravette blanche, dont le poisson est plus friand et que l'on réserve pour le lieu, le pironneau, la plie ou le turbot, de chair plus délicate et que l'on pêche à la ligne.

 

Ajoutez à cela la petite sardine si savoureuse des abers et en particulier de Tréglonou, la crevette qui abonde dans les herbiers, les huîtres de Prat-ar-Coum, les crabes, ormeaux, palourdes et autres « fruits de mer » dont les côtes du Léon, aux amples marées, sont les lieux d'élection ;

et vous comprendrez que le gourmet, amateur de poisson, trouve entre le Conquet et Brignogan à se satisfaire, mieux que partout ailleurs au long des côtes bretonnes.

Tels hôtels du pays des Pagan ont, à ce point de vue, acquis une réputation qui ne s'arrête pas aux limites du Finistère.

Ils sont aussi célèbres, pour la variété de leurs hors-d’œuvre maritimes, que, pour leurs confits d'oie ou leurs pâtés truffés, telles auberges périgourdines.

Et il me souvient, pour ma part, de m'être régalé, à Portsall, de « couteaux » des grèves apprêtés en coquilles

de Saint-Jacques par le capitaine Kerjean, auxquels ne sauraient se comparer les « allaches » et les rougets que pèchent les Siciliens dans le golfe de Hammamet.

 

La deuxième richesse de Portsall, c'est le goémon, de coupe ou de dérive, qu'on exploite, au long de la côte,

de Saint-Samson à Tréompan, de temps immémorial.

Et c'est ce goémon, étendu sur la dune ou disposé, pour qu'il finisse de sécher, en tas roux ou noirs, qui donne au paysage de Portsall un élément de son pittoresque.

On le voit, constellant la maigre verdure, entre Saint-Samson et Trémazan ;

on le retrouve au long des grèves de Vilin-Vraz, de Portz-Geffroy, qui s'échelonnent de Portz-Scarff à Tréompan, dominées par le calvaire de Croaz-ar-Reun et par le long phare, qui s'impose, comme une hantise,

au regard de l'Île Vierge.

 

Tréompan est le type de ces grèves léonardes, immenses et solitaires, qui développent, des Blancs-Sablons,

à l'île de Batz, leurs Tréaz-gwenn ou leurs Tréaz-glaz.

C'est le domaine de la solitude et du silence.

Les festons d'algues, laissés par la mer, découpés en noir sur leur surface luisante, y marquent, sous un ciel vaste,

du même gris que la mer aux jours brumeux, la limite décroissante des marées.

Une seule villa, comme un château des solitudes, insolite en ce pays monotone où des maisons de granit noirâtre,

aux blocs disjointoyés, se serrent en de pauvres villages :

Kerziquel, Kérescal, Beg-ar-lan.

Il me souvient qu'il y a quelque douze ans, Châteaubriant, au cours d'un de ses séjours à Quimper,

alla visiter le Léon, sur la recommandation du regretté chanoine Abgrall.

Jusqu'alors, il ne connaissait de la Bretagne que Locronan, Quimper, les bords frais du Stéïr,

où il rêva de faire construire sa maison des vieux jours.

Et il se faisait de cette Bretagne, entrevue à travers la seule Cornouaille, une image uniment riante.

 

Les grandes grèves du Voulc'h et de Tréompan, lorsqu'il les vit, lui révélèrent une autre Bretagne,

plus rugueuse et plus belle et dont il s'enthousiasma.

 

Le mystère de sa grève immense et déserte, Tréompan le doit, en partie à ses tas de goémon et aux pierres dont sa dune est parsemée, dont le rôle est d'isoler le goémon qui sèche, pour éviter qu'au contact du sol humide il ne pourrisse.

Mais le goémon ramassé en tas, et passé le temps des brûleries où les fumées s'élèvent vers le ciel du Léon, opaques et odorantes comme des fumées de sacrifices, les galets demeurent épars, gris ou verdâtres dans le gazon des dunes.

Ce qui donne à ces tertres que borde la mer l'apparence de cimetières arabes,

en un pays d'outre-monde « où il pleuvrait des pierres ».

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