Fenêtres sur le passé

1938

Le vieux Brest
Le port marchand de la Penfeld

Source : La Dépêche de Brest 17 novembre 1938

 

Quand on parle de Brest à cette époque, c'est presque toujours vers le port marchand de la Penfeld qu'il faut revenir, car c'était sur les quais Tourville et Jean Bart que se portait toute l'activité de la ville.

 

C'est au premier étage d'un immeuble situé sur le quai Tourville que se tinrent les premières séances de la communauté en 1681.

 

Depuis ce temps, la cité se développant, le chiffre de la population ne cessant de croître, les besoins se multipliaient.

Or, presque tout le ravitaillement se faisait par mer.

 

Le cabotage était florissant.

De tous les ports de la rade et de la région venaient des barques chargées de grains, de légumes, de fruits, de volaille, d'animaux de boucherie.

Elles repartaient avec une cargaison de marchandises qu'apportaient les long-courriers.

 

On tenait sur ces quais de fréquents marchés le long des maisons où s'ouvraient des boutiques toujours bien pourvues afin d'être en mesure de faire face aux brusques commandes des équipages.

 

Pareil mouvement attirait, on le conçoit, la foule brestoise.

Les camelots d'alors y offraient les dernières nouveautés.

Les plus âgés de nos concitoyens peuvent se rappeler encore le succès obtenu par le premier marchand d'allumettes chimiques.

 

C'est qu'aussi jusqu'alors on était contraint d'entretenir constamment le feu.

Dans la plupart des maisons, le soir venu on recouvrait de cendres les derniers tisons que l'on s'efforçait de ranimer le lendemain pour y enflammer un bois soufré.

Et voici que cet homme, sans effort, par l'effet d'un simple frottement, produisait le feu à volonté !

Ce fut de l'émerveillement sur les quais de Brest et de Recouvrance.

 

Les chargements et déchargements de navires entretenaient là une perpétuelle activité.

Sur le quai Jean Bart, près de la cale du Passage, se trouvait un chantier de construction de canots et de barques.

Au pied du quai, devant la chapelle, était un platin de carénage où les navires marchands venaient se faire caréner.

C'était la Fosse.

 

À hauteur de la grille Jean Bart était installée la pigoulière où l'on chauffait le brai et le goudron que l'on utilisait

sur la Fosse.

Et à longueur de journée les calfats accompagnaient leurs gestes de chants.

 

Les gens qui se pressaient sur les cales des deux rives, dans l'attente du passeur, suivaient avec intérêt cette activité tout comme les retraités qui se groupaient là pour juger d'une manœuvre ou discuter de la valeur d'un bâtiment.

 

Est-il besoin de dire que les équipages prenaient une part sérieuse à cette animation.

La plupart des commerçants, en dehors des voiliers et cordiers, leur vendaient ces mille choses dont ils avaient toujours besoin au retour ou au départ d'une longue campagne.

 

Bien entendu, les auberges ne manquaient pas de clients, d'autant que presque toutes portaient près de leur enseigne l'indication suivante : « Place à la chaudière ».

Ce qui signifiait que les cuisiniers des bateaux pouvaient y faire bouillir leur marmite.

 

Ainsi la presque totalité du commerce de la ville se faisait sur les quais de la Penfeld.

Aussi l'on juge des résistances qu'il fallut vaincre lorsqu'on entreprit de déplacer pareil centre.

 

On s'en était déjà rendu compte bien auparavant.

 

Le mouvement révolutionnaire de 1789 avait si profondément ébranlé le pays que la vie économique en demeurait bouleversée longtemps après.

La disette sévissant en maints endroits, l'émeute grondait à tout moment.

 

En vue d'en préserver la ville, en organisant la surveillance des marchés, le conseil municipal décidait le 25 mars 1792 de transférer le marché au blé sur la place Saint-Louis,

le marché au pain et aux farines sur la place Montlouet, près de l'église Saint-Louis,

le marché au lard place Kéravel et celui au beurre dans la rue au haut de la place au poisson.

 

Mais cette décision n'avait pas eu tout l'effet désirable puisque, trois mois plus tard, on constatait encore,

au cours d'une séance du conseil, que le marché établi sur le quai Tourville ne disposait que d'un emplacement insuffisant eu égard à l'accroissement de la population

 

Les campagnards étaient ainsi obligés de se placer sur un rang le long des maisons du quai et de déposer leurs sacs dans les entrées.

Ainsi la vente des blés était soustraite à la vigilance de la police et permettait d'autant mieux les accaparements que la marchandise pouvait être enlevée par les derrières sans qu'il fût possible d'intervenir.

 

De plus, il en résultait un encombrement qui empêchait les mouvements du commerce maritime :

Chargements, déchargements et transports.

 

La décision première était renouvelée, mais elle heurtait des intérêts nombreux.

Aussi lorsque le marché aux blés fut établi place Saint-Louis,

les cultivateurs de « Crozon, Plougastel et autres paroisses de l'autre côté de la rade » n'y vinrent plus.

Ils n'avaient jusqu'alors qu'à débarquer directement leurs grains sur le quai de la Penfeld, tandis qu'avec la nouvelle organisation ils devaient supporter des frais élevés de transport pour les conduire au milieu de la ville.

 

Du coup, la raréfaction des denrées contraignait la municipalité à reporter le siège du marché sur le Parc-ar-Hornou, dans le quartier des Sept-Saints, beaucoup plus proche du lieu de débarquement.

 

Mais on vendit longtemps encore du blé sur le quai de Brest.

 

Après maintes nouvelles mesures qui n'eurent guère grand effet, on décida de construire sur l'emplacement des jardins des anciens Carmes, la halle aux blés.

Elle était achevée en décembre 1833.

 

Ce fut là, pendant longtemps, le siège de la plupart, des marchés.

 

Les commerçants établis sur le bord de la Penfeld se plaignaient de l'atteinte portée à leurs intérêts ;

ils allaient pourtant recevoir le coup de grâce.

Ce fut le transfert du port marchand dans les nouveaux bassins de Porstrein et la cession à la marine des quais Tourville et Jean Bart.

 

Ch. LÉGER.

 

Source : La Dépêche de Brest 30 novembre 1938

 

Nous devons à l'amabilité de M. J. Ph. Lemoigne de pouvoir poursuivre la publication de notre série de documents photographiques du vieux Brest.

Notre concitoyen, chercheur infatigable, possédant une magnifique collection concernant particulièrement notre marine, qu'il a très judicieusement su réunir.

Nous voulons, au début de cette nouvelle série le remercier vivement, ainsi que tous ceux qui nous ont permis de placer sous les yeux du public les divers aspects de notre ville et de notre port depuis la découverte de Daguerre et Niepce en 1829.

 

Nous avons déjà publié plusieurs clichés représentant divers aspects de l'ancien port marchand de la Penfeld.

Voici aujourd'hui la partie du quai de Brest qui avoisinait le grand pont.

On remarquera que sur ces quais, où l'animation était constante, avaient été plantés de hauts et beaux immeubles qui permettent de juger du bouleversement que causa dans la vie de la cité l'abandon de ces terrains à la marine.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021