Fenêtres sur le passé

1938

Napoléon, la terreur du Conquet

Source : La Dépêche de Brest 16 octobre 1938

 

M. Raguet, industriel à Brest, demeurant à Kerbrat, en Ploumoguer, a loué dans la région des terres de chasse

dont il a confié la garde à M. Eugène Louboutin, garde particulier assermenté.

 

Hier, M. Louboutin faisait une tournée de surveillance avec un chien-loup.

Il arrivait, à 17 heures 30, au lieu-dit « Le Quéven », quand il entendit une détonation.

 

Il se dirigea vers l'endroit d'où il lui paraissait que le coup était parti, quand cinq minutes après le premier,

un deuxième coup de fusil fut tiré.

 

Il aperçut alors un homme, coiffé d'une casquette, ramassant un lapin qu'il venait de tuer.

 

Il faisait sombre, n'ayant pu discerner ses traits, le garde courut vers lui avec l'intention de dresser un procès-verbal, mais le chasseur prit la fuite.

 

M. Louboutin lança son chien à sa poursuite.

La brave bête gagnait du terrain et n'aurait pas tardé à saisir le braconnier, quand celui-ci,

se retournant brusquement, épaula et fit feu sur le chien qu'il blessa à la patte avant droite.

Le garde avait reconnu celui qu'il poursuivait.

Il est connu au Conquet pour un demi-fou dangereux,

cet Yves Le Gac, surnommé « Napoléon » qui en veut

à tous les garde-chasse.

M. Louboutin se méfia et voyant Le Gac épauler son fusil,

il n'hésita pas à se coucher à terre.

 

Le Gac lâcha son coup dans sa direction, mais tira assez haut, autant qu'en put juger le garde.

Se voyant en danger, le garde, toujours couché sur le sol,

sortit son revolver et tira à son tour deux cartouches

du côté de  « Napoléon ».

 

Le Gac s'enfuit, M. Louboutin se releva et se mit à sa poursuite.

Quand il fut parvenu à 20 mètres de lui, « Napoléon » le coucha à nouveau en joue.

 

Le garde tira un autre coup de revolver en l'air pour l'effrayer.

Il y parvint, car Le Gac prit la fuite et on ne le revit pas de la soirée.

 

M. Louboutin fit soigner son chien par un vétérinaire qui dut lui faire l'amputation d'un doigt de la patte déchiquetée par le plomb et lui donna des soins qui, espère-t-on, permettront à l'intelligente bête de continuer à aider son maître

à poursuivre et arrêter les braconniers.

 

Hier à midi 15, M. Louboutin se rendait à bicyclette à la gendarmerie du Conquet,

racontait la scène au chef de brigade et déposait une plainte contre Le Gac.

 

Après quoi, il retournait chez lui, quand parvenu au village de Le Pouldu, en Ploumoguer, Le Gac qui l'attendait,

caché près du fossé, s'élança au milieu de la route, à deux mètres devant la bicyclette et, épaulant son fusil de chasse, il demanda au garde :

 

— Tu reviens de voir les gendarmes ? lui dit-il d'un ton menaçant.

M. Louboutin, avait sauté à bas de sa bicyclette.

L'autre le tenait toujours en joue.

Il gagna du temps.

 

— Mais non, dit-il, cherchant à l'amadouer.

Je n'ai pas été voir les gendarmes.

Tu peux être tranquille.

Allons, laisse-moi passer.

 

« Napoléon » semblait toujours prêt à tirer.

La route était déserte.

M. Louboutin ne pouvait attendre aucune aide.

 

L'autre répétait ses menaces de mort:

 

— Fais bien attention.

Si tu t'es plaint aux gendarmes, j'aurai ta peau.

 

M. Louboutin qui avait sorti son revolver tira trois coups en l'air pour intimider son adversaire,

fit rapidement faire demi-tour à sa machine, sauta en selle et, à toutes pédales, fila jusqu'à Lonfeu où,

de la cabine téléphonique, il prévint la gendarmerie de la fâcheuse rencontre qu'il venait de faire.

 

Puis, en compagnie d'un de ses collègues, il prit un autocar au Conquet, et vint à 16 heures au parquet,

pour rendre compte à M. Donnard, procureur de la République, des menaces dont il avait été l'objet de la part

de Le Gac, dont il était urgent, pensait-il, de débarrasser la région qu'il terrorisait.

 

Yves Le Gac, qui se dit ouvrier agricole, mais vit surtout de la vente de sa chasse et de sa pêche,

habite rue Bernard, au Conquet.

Il n'est pas inconnu au parquet.

Le tribunal correctionnel l'a déjà condamné le 22 octobre 1937, pour menaces et violences à garde-chasse,

à 15 jours de prison et le 29 octobre, pour le même motif, à 15 autres jours avec confusion de la peine.

 

Toujours pour violences à garde, il doit comparaître le 25 octobre prochain devant le tribunal correctionnel.

 

Le procureur de la République donna l'ordre, par téléphone, à la gendarmerie du Conquet, d'arrêter Le Gac

et de le garder à la chambre de sûreté, en prenant toutes précautions utiles pour éviter un mauvais coup

de ce maniaque dangereux.

 

Les gendarmes se mirent à sa recherche, mais il avait quitté son domicile et était parti à la chasse.

Un gendarme finit par le trouver vers 18 heures et l'invita à le suivre à la gendarmerie.

Pris par la douceur, Le Gac le suivit docilement et fut écroué.

 

« Napoléon » se défend d'être un braconnier.

Malgré sa condamnation, il a réussi à obtenir un permis de chasse.

 

Il sera examiné au point de vue mental, avant d'être inculpé, en attendant mieux,

de menaces de mort et violences envers garde-chasse.

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Dernière mise à jour - Décembre 2021