Fenêtres sur le passé

1938

Drame sous le feu de l'île Vierge

 

Source : La Dépêche de Brest 16 août 1938

 

Le cotre Cours-après, immatriculé à Brest sous le numéro 50.090, était parti dimanche matin de Lilia,

pour prendre part, dans l’après-midi, aux régates qui se couraient à l'Aberwrach.

Il gagna le 2e prix, d'une valeur de 60 francs, dans la course à laquelle il participa et, à 22 h. 30,

il prit le chemin du retour avec ses huit passagers.

 

La nuit était sombre, un épais brouillard bouchait l'horizon, il bruinait.

On voyait cependant, par instant, le feu de l'île Vierge.

 

Le patron Yves Le Pors. 28 ans, marin pêcheur et goémonier à Lilia, en Plouguerneau, connaissant parfaitement

les difficultés de la navigation dans le chenal, parsemé de roches, qui sépare l'île Vierge de Lilia, tenait la barre.

Fiers d'avoir gagné un prix, les passagers, tous jeunes et célibataires, revenaient joyeux.

Il y avait à bord deux frères, Jean et François Le Bris, 24 et 19 ans, marins-pêcheurs ;

leurs cousins Jean Le Bris, de Tévezan, en Plouguerneau et ;

Jean-Marie Le Bris, breveté canonnier à bord du cuirassé Provence ;

Protagène Le Got, constructeur de bateaux au Rheun, en Plouguerneau ;

Yves Autret, 18 ans, novice ;

Joseph Simon, de Kerscao, marin de commerce et François Simon, marin-pêcheur, du Rheun.

 

Le bateau était sous voiles.

Il avait vent debout, mais celui-ci était très faible.

La mer descendait, quand, à 23 h., le cotre entra dans le chenal de Lilia.

 

Pour lutter contre le courant, qui empêchait le bateau d'avancer, en vue de l'anse de Kerviny le marin de commerce Joseph Simon prit un aviron et godilla énergiquement,

bien que le cotre eut toutes ses voiles.

 

Tout à coup, il y eut un choc la barque frôla une roche

et s'immobilisa.

Elle s'était échouée sur la roche plate de Menn-Harch.

 

Les passagers avec des avirons, Yves Autret avec la gaffe, tentèrent de déséchouer le Cours-après, mais il restait maintenu par l'arrière et prit de la gîte à bâbord.

 

Yves Le Pors. le patron, commanda a ses passagers de se porter sur l'avant pour faire contre-poids.

Tout le monde lui obéit et se précipita à bâbord avant, sauf Yves Autret, qui, le corps penché au dehors,

faisait toujours effort sur sa gaffe pour tenter de dégager la barque.

 

Sous le poids des huit hommes, le bateau bascula à bâbord, le lest se déplaça et l'eau envahit le cotre, qui se coucha.

 

Ce mouvement de bascule avait projeté à la mer le novice Yves Autret et M. Le Got.

On ne sait si Jean-Émile et François Le Bris furent précipités à l'eau ou si. pris de peur,

ils se jetèrent eux-mêmes à la mer profonde à cet endroit et à cette heure de trois mètres environ.

 

Trois bouées de sauvetage et des avirons leur furent lancés.

La gaffe flottait le long du bord, mais les quatre naufragés ne purent s'en saisir

et disparurent sans qu'on pût leur porter secours.

Tout cela avait été si rapide, que les cinq hommes restant à bord, atterrés, n'osaient bouger.

Ils appelèrent au secours.

Mais le vent ne portait pas du côté de la terre.

Les habitants de Lilia étaient endormis.

Leurs appels ne furent pas entendus.

La mer descendait toujours.

Vers minuit 30, les cinq rescapés purent sortir de leur pénible position.

Ayant de l'eau jusqu'aux aisselles, ils gagnèrent la terre et allèrent frapper à l'hôtel des touristes, demander de l'aide

 

Les habitants de Lilia et de nombreux touristes descendirent

sur la plage pour chercher les corps des quatre victimes.

 

L'un des passagers, le marin de commerce Simon, prit un canot et se rendit près du Cours-après, toujours couché sur le côté gauche.

Il aperçut, reposant par un mètre de fond, très près l'un de l'autre, les deux frères Le Bris et les ramena à terre.

Il était alors un peu plus d’une heure du matin et le naufrage

avait eu lieu entre 23 h. 15 et 23 h. 30.

 

Le docteur Goas, de Plouguerneau, tenta, sans succès, hélas ! de les rappeler à la vie.

 

Les recherches se poursuivaient.

À 2 heures, M. Jean Abguillerm découvrait le corps de Le Got qui fut transporté sur une civière au même hôtel.

 

Jusqu'à 5 heures, hier matin, on chercha, sans le découvrir, le corps du novice Louis Autret.

 

Le maire, M. René Abjean, et la gendarmerie, avaient été prévenus de l'accident.

 

Accompagné des gendarmes Borvon et Lucas, M. René Abjean se rendit près de Mme veuve Le Bris pour lui annoncer avec ménagement la mort de ses deux fils.

Très courageusement, la pauvre femme, veuve depuis un an à peine, apprit la triste nouvelle.

Mais quand, quelque temps après, recouverts d'un linceul, les corps de ses deux enfants lui furent apportés

sur une civière, elle se jeta sur eux, les embrassa longuement, puis pleura silencieusement,

en aidant des voisines à procéder à la dernière toilette des deux malheureux Jeunes gens.

 

La même scène lamentable se renouvela au domicile de Protagène Le Got, au Rheun.

 

Le patron Le Pors est encore sous le coup de la pénible émotion que lui a causé la mort de ses quatre camarades.

Il s'exprime assez difficilement en français :

 

Qu'ajouterai-je, dit-il en substance, à ce que vous savez déjà.

Quand je vis mes quatre compagnons tomber à la mer, j'ai fait tout ce qu'il m'était possible de faire

et je crois ne rien avoir à me reprocher.

 

Comme eux, je ne sais pas nager.

Je ne pouvais donc songer à me jeter à l'eau pour leur porter secours.

Le bateau était couché sur bâbord.

Je me glissai sous la grand'voile, puis je parvins à me hisser dessus.

Alors, tranchant avec mon couteau trois des six brassières de liège que j'avais

à bord, je les lançai dans la direction où j'avais vu tomber mes compagnons.

 

Mes camarades jetèrent des avirons pour que les naufragés s'y accrochent.

Mais, dans le noir, on ne voyait rien à la surface et je crois que mes infortunés camarades ont dû, succombant à une congestion, couler à pic.

 

À trente mètres de nous, on aurait eu pied, mais nous ne savions au juste où nous nous trouvions.

Et puis, tout cela s'est passé très vite...

 

Dans l'eau jusqu'à la ceinture, agrippés aux haubans et aux cordages,

nous appelâmes « au secours ! »

Bien inutilement, car on ne pouvait nous entendre.

 

Enfin, après une heure d'attente, nous nous rendîmes compte que la mer

était assez basse pour nous rendre à terre et nous allâmes chercher de l'aide pour tenter de retrouver nos amis.

 

Vous savez le reste.

C'est un bien grand malheur !

 

Les gendarmes de la brigade de Lannilis avaient rendus compte de l'accident à M. l'adjudant-chef Coupa,

commandant par intérim la gendarmerie de l'arrondissement qui, à 14 heures, se rendait à Lilia.

 

Les recherches pour retrouver le corps du novice Yves Autret avaient été poursuivies.

On venait de trouver le cadavre, entraîné par le courant, à la pointe de Castellan et on le transportait sur une civière, enveloppé d'un drap blanc, au domicile de ses parents, au bas du bourg, lorsque les enquêteurs arrivèrent

Après avoir salué le corps de la quatrième victime,

M. Coupa interrogea, en présence des gendarmes Borvon et Lucas,

le patron Yves Pors, qui refit le récit du dramatique accident.

 

Puis on se rendit auprès du Cours-après, déséchoué et ramené

à marée basse sur la plage, à quelques distance

de la roche Menn-Harch.

 

Le patron monta dans son bateau, mima la scène du naufrage

et les gestes qu'il fit pour porter secours à ses compagnons.

 

Ses déclarations furent les mêmes que celles que nous reproduisons plus haut.

 

Le procès-verbal dressé par la gendarmerie fut adressé dans la soirée au parquet de Brest et M. René Abjean,

maire de Plouguerneau, délivra le permis d'inhumer.

 

Trois familles en deuil pleurent à Lilia la perte de leurs enfants !

Nous les prions d'agréer nos bien sincères condoléances.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021