Fenêtres sur le passé

1938

Dans la chapelle de Portsall par François Ménez

Source : La Dépêche de Brest 8 décembre 1938

 

Il y a dans le pays de Portsall, entre la chapelle collégiale de Kersaint et les ruines de Trémazan, telles que je les ai vues un jour de cet été, mi de bruine au matin, mi de soleil rouge au tournant du soir, toute la poésie du Léon,

âpre dans l'ensemble, mais qui, sous certaines lumières et à certaines saisons, n'est pas dépourvu de douceur.

 

Portsall creuse sa nasse, tressée d'îlots et de houles, au retrait d'une côte torturée, presque au fin bout du monde, entre Saint-Samson et les longues grèves vierges.

 

Trémazan et la chapelle en sont les deux pôles, religieux et guerrier, de part et d'autre d'un ruisseau qui s'égoutte dans les sables, à la mer basse, au pied noir du Guilligui.

 

L'un et l'autre sont les témoins d'un passé de mysticité et de violence, sous le signe d'une terrible famille, aux passions de forcenés :

Celle des Tanneguy du Chastel, brutale comme le sol et la mer, secouée d'énormes colères et qui rappelle assez

les Baglioni de Florence.

 

Tanneguy : le nom veut dire : vrai feu — gwir tan.

L'histoire du pays d'Ach, le plus souvent tragique, est le tissu de leurs crimes et de leurs guerres.

De vad e teui : À bien tu viendras, dit leur devise.

Et au besoin par le meurtre et la trahison.

Leurs armes, rongées par près de mille ans de brumes, qui sont au portail incendié de Saint-Mathieu de fine-terre,

se composaient de gueules de six pièces coupées d'un fascé d'or.

 

C'est un du Chastel qui, au pont de Montereau, abattant sa hache d'armes sur le crâne baissé de Jean sans Peur,

y fit le trou béant par où, suivant le propos tenu, deux siècles après le drame, d'un Chartreux bourguignon,

les Anglais pénétrèrent au royaume de France.

Ce fut un du Chastel qui, vassal de Hervé du Léon, ennemi des Anglais,

n'en livra pas moins à ceux-ci le château de Trégarantec.

C'est à Bernard du Chastel, combattant dans les rangs de Dagworth, que Charles de Blois, surpris, accablé,

atteint de dix-sept blessures, rendit son épée.

Ce furent aussi les guetteurs du donjon de Trémazan qui, lors du sac nocturne d'Ouessant,

signalèrent au large du Creach l'escadre de Richard d'Arondel.

L'île surprise, pillée et ruinée, avec son château d'Arlan, son manoir, son monastère, ses chapelles, ses lieux nobles, ses sécheries et ses villages, c'est à Trémazan que les veuves d'Heusaff, des chefs morts, conduisirent leurs enfants dans l'attente d'une revanche.

Et c'est avec les pierres du monastère détruit que la collégiale de Kersaint fut édifiée.

 

De Trémazan, il ne reste que des tronçons de murs, cernés de douves herbues et un donjon lézardé, hanté de corneilles marines, qui poursuit une garde sans objet entre la mer hérissée d'îlots et le pays nu de Ploudalmézeau :

Plou dal meziou. 

— « le plou du devant des champs plats ».

 

Mais si le château n'est qu'une ruine, la chapelle, dans son entour d'ormes qui en masquent les murs et la gardent des vents de la mer, demeure intacte au repli de la baie.

Et elle a gardé, de son passé de fer et de flammes, le rude sceau des temps primitifs.

 

Elle est dédiée à la Vierge qui protège les marins dans la tempête, semblable, triste et nue, à la plupart de ses sieurs en Léon, aventurées, sous le regard de Dieu, dans le désert venteux des écueils et des dunes.

Jim Sévellec

La veille de notre visite, 15 août, c'était le jour du pardon, qui avait attiré des paroisses côtières nombre de pèlerins.

Il traînait encore, entre ses murs dont le badigeon s'écaillait, sous un pauvre chemin de croix, un relent de cire fondue et de fleurs mortes.

Mais il était mieux, pour en saisir toute la sévérité, de la voir ainsi déserte, dans la sainteté du silence et de la solitude, que ne rompait ni un fredon de prières ni un glissement de pas.

 

Une seule femme priait, aussi figée dans ses oraisons que la Vierge qui trônait en son manteau gros bleu, joufflue, charnue, un peu béate, entre des ex-voto de marins et un tableau naïvement peinturluré, figurant un vaisseau

qui sombrait, toutes voiles tendues, dans une mêlée d'éclairs et de vagues en furie,

lançant leur écume comme des grappins.

 

Face à la Vierge s'ouvrait, à gauche, le bas-côté presque entièrement muré, jadis réservé aux lépreux.

On les imaginait, comme ils devaient être, en ce coin de chapelle aux dalles verdâtres, faiblement éclairé d'une étroite et unique fenêtre, abandonnés à leurs plaies rongeantes, à peu près coupés du monde des vivants.

 

La seule tendresse de Kersaint est dans ses vitraux qui content l'histoire d'Éode, sœur de Tanneguy du Chastel.

L'on y voit comme, trompé par les calomnies d'une marâtre, au temps des hérésies,

Tanneguy s'en revint de la cour de Childebert, le roi franc, où il servait comme écuyer,

pour trancher d'un coup d'épée la tête d'Éode, douce et sage et fidèle servante de Dieu.

Mais un miracle de la Vierge, replaçant sur le corps d'Éode le chef décollé, remplit le jeune écuyer de remords.

Il s'ensevelit, pour faire pénitence, dans le monastère du Relecq, au pied des monts, et y vécut,

en expiation de son crime, dans la mortification et la prière, jusqu'à ce que l'oiseau de pardon, annoncé par Éode,

vînt lui faire connaître que le temps de la pénitence était révolu.

 

Juste en ce temps, un navire léonais, allant trafiquer en Égypte et qui portait les reliques de Saint-Mathieu,

fut jeté par les vents sauvages sur un rocher de Pen-ar-Bed.

Alors , que les matelots, criant miséricorde, pensaient tous être noyés, Dieu, suscitant un miracle,

fit se fendre en deux le roc, sous l'étrave de la nef, illuminée du précieux trésor.

Touché par ce prodige, Tanneguy construisit sur ce roc, dominant l'archipel de Molène, l'abbaye d'où, quelque temps plus tard, Dieu le rappela auprès de lui.

 

Telle est l'histoire de la douce Éode et de son frère Tanneguy, contée en traits de sang et d'azur,

aux vitraux de la petite chapelle de Kersaint.

Mais en leur souvenir, pour perpétuer leur renom de sainteté, le premier printemps n'a jamais cessé, depuis ce temps, de faire jaillir au milieu de l'herbe, dans les douves de Trémazan, les œillets rouges de Saint-Jenophl.

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