Fenêtres sur le passé

1938

Le vieux Brest
Le bagne

Source : La Dépêche de Brest 21 novembre 1938

 

Dans le bout de la rue Richer s'ouvre sur l'arsenal la porte de la Corderie,

qu'on appelle encore parfois « la grille du bagne ».

 

Faut-il s'en étonner alors que l'immense bâtiment qui servit d'abri aux forçats se présente encore dès l'entrée sous son ancien vocable !

Au surplus, la suppression du bagne à Brest ne remonte qu'à quatre-vingts ans.

Et il faut généralement plus de temps pour qu'une population entière consente à adopter des appellations qui contrarient ses habitudes.

Le fait se constate couramment chez de vieux Brestois qui ne s'accoutument guère aux débaptisations des rues.

 

Le bagne joua dans notre ville un certain rôle et plus encore dans l'arsenal car ses habitants participèrent activement aux travaux.

Jusqu'en 1740, les condamnés criminels ramaient sur les galères royales.

Le corps des galériens était supprimé le 27 septembre de cette année par Louis XV.

 

C'est ainsi que la création de bagnes à Brest et à Marseille, puis, plus tard, à Toulon et Rochefort ayant été décidée, Choquet de Lindu faisait édifier le bâtiment qu'encadrent parallèlement la caserne du 2e colonial et la Corderie.

La construction dura quatre ans, de 1748 à 1752.

 

Il comportait d'abord quatre vastes salles pouvant recevoir chacune 500 hommes.

Puis on aménagea les greniers afin de pouvoir abriter et surveiller un total de 3.000 condamnés

 

Ceux-ci étaient utilisés aux travaux de terrassement et de construction, aux transports de matériaux ; ils ramaient dans les chaloupes du port, mettaient en œuvre les roues des machines à curer, etc …

Le premier contingent de forçats des à Brest comptait 961 hommes.

Leur nombre ne tarda pas à croître.

 

L'arrivée d'une « chaîne » était un douloureux spectacle, mais qui avait toujours ses fervents.

Les condamnés, vêtus comme au jour de leur arrestation, étaient liés par un collier à une chaîne centrale.

 

À l'arrivée au bagne, ils étaient accouplés par une chaîne fixée à la manille qui leur enserrait la jambe.

Puis, avec leur casaque, ils recevaient un bonnet rouge ou vert selon qu'ils étaient condamnés à temps ou à perpétuité.

 

C'est dans cette tenue que nos pères purent, à diverses reprises, les voir travailler aux aménagements de notre cité sous l'œil vigilant des gardes-chiourmes.

 

En 1769, ils participaient à la construction du cours Dajot.

Ils y revinrent en 1800 lorsqu'on prolongea la promenade depuis la rue Voltaire jusqu'au Château.

 

Vers cette dernière époque, ils prirent part également à l'aplanissement de la place du Champ de Bataille.

Il n'y avait là jadis que terrains vagues, champs et ruisseaux.

Un premier aménagement avait permis aux gardes-marine d’y venir faire la manœuvre.

De grands ormes y étaient plantés que, vers 1800, la municipalité fit abattre pour mettre à exécution son projet de création d'une place.

Comme elle offrait ces arbres â la Marine, celle-ci mit à sa disposition 25 couples de forçats pour participer aux travaux de comblement des fossés, d'aplanissement et d'installation des muretins et balustrades d'encadrement,

 

Mais nos concitoyens avaient bien d'autres occasions de voir les forçats.

Ils étaient, en effet, admis à pénétrer dans la cour du bagne où les meilleurs sujets disposaient de cabanes leur permettant de mettre en valeur leurs qualités d’artisans.

Noix de coco sculptées, objets de paille tressée et maintes autres fantaisies étaient là mis en vente par leurs auteurs et à leur profit.

 

Mieux, on pouvait se rendre au bagne comme dans un magasin pour se faire confectionner des bottes ou des habits.

D'ailleurs, la porte du bagne n'était pas hermétiquement close

pour tous les condamnés.

Certains étaient autorisés à travailler en ville chez des industriels ou artisans, tout en demeurant soumis aux appels et à la surveillance.

Il en était qui s'employaient comme domestiques dans les familles.

 

Mais il ne s'agissait là que d'exceptions.

La plupart des forçats travaillaient durement clans l'arsenal.

Les bassins de Pontaniou, par exemple, furent leur œuvre.

 

La photo que nous reproduisons les représente travaillant à l'arasement de la falaise située derrière une des cales de lancement où l'on construisait « La Ville de Lyon ».

 

Comme tous les bagnes, celui de Brest eut ses célébrités telles que Pierre Coignard, dit le comte de Sainte-Hélène, et Vidocq.

Le premier s'étant évadé du bagne de Toulon avait gagné l’Espagne où il prit le titre de comte de Sainte-Hélène.

Devenu officier à la suite d’exploits militaires, il passe dans l’armée française au même titre,

participe à la bataille de Waterloo.

Il devint grand dignitaire de la Légion d’honneur et colonel de la place de Paris.

Un jour de revue, il fut reconnu par un ancien compagnon de chaîne, dénoncé et conduit au bagne de Brest,

où il mourut.

Vidocq, lui, évadé du même bagne, devint, après mille vicissitudes,

l’un des chefs de la police.

 

En 1858, comme tous les bagnes, puisque leur suppression en France était décidée, celui de Brest était désaffecté.

Il est aujourd’hui utilisé comme magasin.

C’est là que sont rangées les collections de guerre du 2e régiment d’infanterie coloniale.

 

Ch. LEGER

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Dernière mise à jour - Décembre 2021