Fenêtres sur le passé

1936

Sanglante tragédie à Plounéour Trez

Source : Le Petit Breton 1 mars 1936

 

Mme Abjean était une septuagénaire sympathique, très active, pieuse et d'une propreté impeccable,

comme en témoigne son intérieur.

Ses bras ne lui permettaient pas de travailler la terre ;

elle élevait des poules.

 

Une allocation mensuelle de 50 francs,

accordée par la municipalité de Plounéour-Trez,

lui permettait d'achever ses jours honorablement.

 

Mme Abjean était très liée à la famille Noël.

Volontiers M. Noël invitait sa locataire au foyer de la ferme.

Les autres voisins l'estimaient beaucoup également.

 

Samedi, vers 8 h. 30, allant rejoindre son mari aux champs, Mme Bihen Goulven, une des voisines de la veuve Abjean, apercevait, au bout du sentier qui franchit le champ de M. Noël, à cinquante mètres de l'habitation

de la septuagénaire, un ballot assez informe, lequel était fait d'une serpillière nouée à un tablier noir.

 

La cultivatrice n'y prêta guère attention. 

Elle crut que la propriétaire du colis n'était pas loin.

 

À 11 h. 30, en revenant... Mais laissons la parole à M. Bihen-Goulven.

 

Un grand homme blond, aux habits de velours côtelé ;

une légère moustache ombre ses lèvres charnues.

Voilà, dit-il.

Ma femme, ma belle-sœur, Mme Pavé et moi-même,

nous revenions des champs, vers 11 h. 30, ce matin,

quand j'ai aperçu à mon tour le paquet.

 

Ma femme m'a fait remarquer : « Tiens ! Il est encore là ».

Elle m'a appris alors qu'elle l'avait vu au début de la matinée, au même endroit.

Je décidai de voir ce qu'il contenait.

 

Je dénouai la serpillière et je trouvai une soupière, deux bols,

trois assiettes, un tablier noir, du beurre, du café, des coiffes

et un porte-monnaie usagé renfermant 5 francs,

quatre pièces de vingt sous et une pièce de dix sous.

 

J'ai pensé que cela devrait appartenir à la veuve Abjean.

 

J'ai remis le tout à M. Noël.

 

Pendant ce temps, Mlle Jeanne Noël se précipitait chez la veuve Abjean pour lui restituer ses affaires.

 

« Êtes-vous là, Annaick ? » cria-t-elle.

 

Aucune réponse ne lui étant parvenue, la jeune fille poussa la porte, qui était entrebâillée, et recula, horrifiée.

Le corps de la vieille femme était étendu à l’intérieur du local, la tête près de l’huis.

Plus morte que vive, Mlle Noël retourna chez ses parents et leur fit part de l'étrange spectacle.

 

« Allons voir ! » conclurent les hommes.

 

MM. Noël, Bihen - Goulven et les femmes escaladèrent donc le tertre au sommet duquel est perché

le logis de la veuve Abjean, ils pénétrèrent dans la pièce unique de l'immeuble,

entourèrent, silencieux, le corps de la pauvre vieille.

On croyait alors que celle-ci avait été prise d'un étourdissement.

 

« Donne de l'eau », dit M, Noël à sa fille.

 

Mais aussitôt on remarqua, sous la tête de la malheureuse,

une flaque de sang.

 

« On l'a tuée », dit-on.

 

En effet, l'infortunée septuagénaire avait vécu.

Ses bas étaient tombés sur ses chevilles.

Son visage décelait une angoisse indéfinissable.

Ses mains blanches étaient étendues le long de son corps.

L'une était un peu sur le côté. M. Noël examina l'appartement.

Il constata qu'au-dessus de la cheminée la vaisselle de la vieille femme, alignée habituellement sur des étagères, avait disparu.

 

« C'est un coup de la folle », se confièrent les personnes présentes. 

« Elle seule a pu tuer pour emporter un aussi ridicule bagage

et l'abandonner à 50 pas des lieux de son forfait. »

 

M. Noël alerta sans perdre une minute M. Auguste Jacq. 42 ans, maire de Plounéour-Trez.

Il était à ce moment midi 10.

 

À son tour M. Auguste Jacq informa la brigade de gendarmerie de Lesneven.

En moins de 20 minutes, le chef de la brigade, le chef Le Chenadec, les gendarmes Seité et Berson étaient au Peleuz.

En compagnie du garde champêtre, M. Gourand, ils procédèrent aux premières constatations.

 

À n'en pas douter il y avait crime.

 

Le visage de la morte portait des signes de violences.

Le cou était bleuâtre.

La pauvre veuve Abjean avait été étranglée.

 

Par qui ?

 

Voilà le problème qui se posa immédiatement à la perspicacité des enquêteurs.

 

La pièce où s'était déroulé le drame était intacte.

Aucun désordre.

Seule, comme nous l'avons dit, la vaisselle manquait.

Bien triste butin en vérité pour un homme qui n’a pas hésité à commettre un crime.

 

Mais déjà les langues s’étaient déliées ; tout le monde accusait la folle de Kergrohen de la sanglante exécution.

 

Les gendarmes sautèrent dans une auto et se firent conduire à Kergrohen, humble village de trois feux au-delà de Brignogan.

 

La criminelle s'était couchée.

 

Elle paraissait dormir, mais à l'entrée des gendarmes elle montra son masque de Gorgone à travers les boiseries

du lit-clos dans l'ombre duquel elle échafaudait, Dieu sait quel nouveau et épouvantable dessein.

Les enquêteurs n'eurent pas la peine de lui poser des questions, Mme Chever, née Marie-Anne Le Men, 68 ans qui fut mère

de cinq enfants, se mit à parler d’abondance.

 

Elle rappela en breton une vieille histoire pour laquelle

on l'avait autrefois traînée devant les tribunaux.

 

Puis, montrant des mains géantes, des mains de monstre,

elle affirma impassiblement :

— Oui, c'est moi qui l'ai étranglée.

Je l'ai tuée parce que M. le Recteur de Plounéour-Trez n'a pas voulu me confesser et parce qu'aussi le Bon Dieu

me l'a ordonné.

 

La criminelle fut gardée à vue tandis que le chef de brigade demandait le Parquet de Brest.

 

À 15 h. 15 arrivait au Peleuz M. le capitaine de gendarmerie Lang, commandant la section de l'arrondissement de Brest, accompagné des gendarmes Rabaud et Godefroy.

 

Le capitaine précédait de quelques minutes M. le Dr. Mignard, médecin légiste, et les membres du Parquet de Brest, MM. Crenn, juge d'instruction ; Durand, substitut ; Cocaign, greffier.

Aussitôt arrivé, M. le Dr. Mignard prit ses dispositions pour pratiquer avec l'aide de son infirmier, M. Le Gall

l’autopsie du cadavre.

À 15 h. 30, le Parquet pénétrait dans la maisonnette de la veuve Abjean, où se trouvait le Dr. Mignard.

 

L'autopsie fut pratiquée avant 16 heures. 

Elle confirma ce que nos lecteurs connaissent déjà :

la septuagénaire avait succombé à une asphyxie provoquée par strangulation.

 

Après avoir recueilli les dépositions de quelques témoins, notamment des voisins de la vieille femme,

le Parquet décidait de se transporter à Kergrohen pour y interroger la femme Chever.

 

Lorsqu'on arriva à Kergrohen, le jour commençait à baisser.

 

La criminelle était toujours dans son lit.

Elle ne daigna pas se lever.

Elle posa son menton en galoche sur la pointe de ses poings

et attendit qu’on voulût bien lui parler.

 

Le maire de Plounéour-Trez se fit l’interprète des magistrats.

Un curieux dialogue s’engagea entre M. Jacques et l’inconsciente.

 

— Vous auriez dû aller chercher le prêtre pour me confesser,

reprocha-t-elle au maire.

Une fois de plus, elle reprenait sa marotte.

— Pourquoi m'a-t-on emmenée à Quimper pour l'histoire ?...

(Nos lecteurs excuseront notre discrétion.)

— Mme veuve Abjean était votre parente ?

— Oui, elle était ma cousine germaine.'

— Comment s'est déroulée la scène ?

 

— Je suis allée lui rendre visite, vers 17 heures, hier.

Elle était seule.

Elle m'a offert du café ; elle s'est levée pour aller prendre du lait à la mée.(*)

(*) Coffre garde-manger

 

Je l’ai jetée à terre et je lui ai dit « Le Bon Dieu m’ordonne de te tuer ».

 

Je l'ai saisie à la gorge et elle m'a alors dit :

« Laisse-moi tranquille et je te donnerai un sac plein d'argent que je vais aller chercher chez M. Noël. »

Et je l'ai étranglée.

 

— Mais, après ?

— Je suis restée là jusqu'à 19 heures.

Je regardais le cadavre, puis je suis sortie.

 

— Mais pourquoi avez-vous volé la vaisselle de votre victime ?

— Elle était morte.

J'ai pensé que ces choses m'appartenaient.

J'étais fatiguée ; j’ai dû abandonner le paquet le long du chemin.

Je croyais aussi qu’elle avait de l’argent.

Je savais bien qu’elle était pauvre,

mais elle pouvait avoir des économies.

J’ai fouillé son armoire.

Il n’y avait rien.

Son argent est avec Noël.

 

Puis cette question :

— Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?

Parce que c’est mon mari qui est le seul héritier.

Alors tout lui revient ?

 

— Vous lui en vouliez à votre cousine ?

 

Et la criminelle mêle à ses propos plus ou moins incohérents des histoires de vaches et de coups.

 

— J'avais des vaches, dit-elle. Je suis venue pour en prendre une ; on n'a pas voulu.

 

Elle dira encore que sa fille, qui vit avec elle depuis l'affaire, l'a frappée.

Bien entendu, l'intéressée dément sa mère.

 

— Mais pourquoi, enfin, tuer votre cousine ?

— Le prêtre n'a pas voulu me confesser.

Le Bon Dieu m'a dit qu'il fallait que je tue.

Si Je n'avais pas étranglé ma cousine, j'aurais tué mon mari.

 

Mais passons...

 

La fille de Mme Chevert a appris au Parquet que sa mère, qu'elle surveillait depuis de longs jours, s'était éclipsée pendant qu'elle assistait à un enterrement, avait frappé son mari à coups de canne parce qu’elle lui reprochait

de ne pas faire venir plus souvent le recteur à la ferme.

L’homme a conservé les marques de ces coups.

 

Anne-Marie Le Menn, femme Chevert, 67 ans, a eu cinq enfants.

Trois filles subsistent : Anne-Marie, 39 ans, restée au pays ;

Marie-Thérèse Prével, 25 ans, domiciliée à Rouen,

et Pauline Chevert, 29 ans, habitant Paris.

 

La criminelle a des antécédents judiciaires :

elle a été condamnée il y a quatre ans pour vol et bris de clôture.

Les voisins, notamment M. Jean Marie Calvez, la considéraient comme une femme bizarre mais cependant assez clairvoyante.

On raconte volontiers encore comment la criminelle avait creusé un trou pour son mari.

 

Nous n'avons pu avoir confirmation du fait.

 

Avant-hier, vers 18 h. 30, Mme veuve Calvez a aperçu la folle de Kergrohen, qui descendait le chemin de Peleuz.

Elle portait sous son bras un paquet.

 

Après son passage, on a ramassé des boutons, parvenue près de la maison de la victime,

Mme Chevert monta le sentier et disparut dans la cour de la propriété.

 

La folie de la dame Chevert n'est que trop manifeste.

Il y a huit jours, elle avait dit à ses enfants que son mari était mort.

Ses enfants accoururent en habits de deuil.

À ce moment ils avaient décidé de faire interner leur mère, mais la troisième fille avait refusé.

Cependant. M. le Dr. Paugam, qui avait examiné la malade, avait recommandé son hospitalisation.

 

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Après avoir passé la nuit dans la chambre de sûreté de la gendarmerie de Lesneven où elle avait été conduite tard

dans la soirée de samedi, la folle de Kergrohen a été dirigée hier matin sur l'hospice civil de Brest,

selon le désir de M. Crenn, juge d'instruction.

L'honorable magistrat a pensé, en effet, que la surveillance

de la dame Chevert à son domicile imposait une trop rude tâche.

 

Accompagnée du chef de brigade Le Chenadec

et du gendarme Person, la criminelle, à 8 h. 30,

montait dans un car S.A.T. se dirigeant vers Brest ;

elle était calme, reposée et pendant tout le trajet

elle n'incommoda nullement ses gardes du corps.

 

Le véhicule fit un détour pour atteindre l'hospice civil.

À 9 h. 10, l'horrible mégère disparaissait dans les couloirs dans un des locaux spéciaux réservés aux malades mentaux placés sous le contrôle du docteur Teurnier.

 

Au cours de cette semaine, Anne Marie Chevert sera examinée à Morlaix par le médecin psychiatre Leiritz ;

deux gendarmes de la caserne de la rue Portzmoguer se chargeront de ce transfert.

Une fois que les conclusions de ce spécialiste seront connues, M. Crenn fixera le sort de la folle de Kergrohen.

 

À n'en pas douter, la démente sera hospitalisée.

 

C'est ainsi que se terminera cette sanglante tragédie de Peleuz.

 

Ainsi que nous le disions, les obsèques de la veuve Abjean ont eu lieu à Plounéour-Trez.

Une foule très nombreuse suivait les pauvres restes de la septuagénaire.

 

M. le juge de paix Gouraud a apposé les scellés.

 

Il se confirme que les Chevert étaient les plus proches parents de la victime ;

cependant, nous croyons savoir que Mme veuve Abjean aurait d’autres cousins à Guissény.

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Dernière mise à jour - avril 2021