Fenêtres sur le passé

1935

Ouessant par Yvonne Pagniez

Source : La Dépêche de Brest 21 juillet 1935

 

Auteur : Victor Giraud.

 

Voici un livre de grand talent, auquel je souhaite beaucoup de lecteurs.

La meilleure manière de lui en attirer quelques-uns, ce sera peut-être

de raconter comment je l’ai « découvert ».

 

J’avais lu sous cette signature, dans la Revue des Deux Mondes,

et j'avais beaucoup goûté un excellent un article sur

le Retour de la Mère au Foyer.

Je n'en connaissais point l'auteur.

Quelques mois après, on me demande si je veux bien prendre connaissance de quelques pages sur Ouessant,

que l'auteur de ce premier article voudrait présenter à la Revue

qui l'avait déjà si favorablement accueillie.

 

Je réponds, naturellement, que je suis tout à la disposition

de Mme Pagniez pour lire son article et pour lui en donner mon avis

en toute simplicité et en toute franchise.

 

Victor Giraud

Mais, à part moi, je me dis :

« Hum ! Un article évidemment descriptif sur Ouessant, cela exige des qualités d'observation

et de style bien différentes de celles requises pour un article de sociologie.

Comment croire qu’une même personne possède deux talents aussi opposés ?

Je vais être sans doute obligé, après avoir lu, de décourager, en termes aussi aimables que possible, l’écrivain, apparemment pavé de bennes intentions, qui me fait l'honneur de s'adresser à moi.

Me voilà en perspective une de ces lettres qu'on n'aime guère à écrire, et qui ne satisfont ni celui qui la reçoit,

ni celui qui l’a signée.

Triste métier que celui de critique !

 

Quelques jours après je reçois la visite de Mme Pagniez, m'apportant son manuscrit.

Nous causons quelques instants.

Je dissimule de mon mieux mon état d'esprit, mais je ne puis promettre que de faire honnêtement mon métier.

Au reste on ne me demande pas autre chose.

Tous les auteurs ne sont pas aussi discrets !

Au premier moment de loisir, je me mets à lire.

Au bout de quelques- lignes, je me surprends à dire tout haut :

« Mais c'est très bien ! »

Et cette première impression se prolonge et même s’amplifie

 jusqu'à la fin de l'article.

Je me sens alors tout honteux d'avoir intérieurement commis

un jugement téméraire, tout heureux aussi d'avoir écrire une lettre bien différente de celle que je redoutais.

Je fais lire autour de moi les pages qui m'ont été confiées :

des impressions autorisées confirment la mienne.

« Cela parfois pourrait être signé Loti », me dit quelqu'un.

Et quelque temps après, l'article paraissait

à la Revue des Deux Mondes, où il eut un très vif succès,

prélude évident de celui que le livre connaîtra en librairie.

 

Que tous ceux qui aiment le vrai talent lisent donc ce livre.

Je leur prédis qu'ils ne seront pas déçus.

Ils y trouveront, exprimées avec une vigueur, une précision,

une puissance d'évocation saisissantes, une étonnante richesse verbale, des impressions à la fois très personnelles et très générales.

Très personnelles :

Car l'auteur ne dit que ce qu'elle a vu et senti et pensé.

Très générales aussi :

yvonne_pagniez-1949.jpg

Yvonne Pagniez

Biographie complète sur le site PHASE :

https://phase-iroise.fr/spip.php?article190

Car il n'est personne qui, placé dans les mêmes circonstances, n'aurait pu éprouver des impressions analogues.

Le véritable écrivain est précisément celui qui sait traduire dans une langue originale les sentiments

et les idées de la commune humanité.

 

La mer sauvage qui bat si furieusement les côtes de cette petite île d'Ouessant,

Mme Pagniez en sent profondément l'âpre poésie :

Elle a bravé les tempêtes de suroît qu'elle décrit si bien, et dont elle réussit à nous donner le frisson.

Et comme elle aime « la démence furieuse de la mer », elle aime aussi ce vent terrible qui souffle sur l'île,

à la rage duquel elle s'est exposée et dont elle nous fait entendre le sinistre ululement.

« Je vous emporte au fond de moi, écrit-elle, accents tragiques de la nature jetée aux forces de destruction,

— voix de la nuit qui prêtez un visage à ma propre angoisse, qui la faites plus frémissante et désolée, adoucie pourtant d'être enveloppée dans les grandes plis de cette âme du monde que je sens, dans sa détresse, compréhensive comme une amie ».

Si parlantes que soient dans ce livre les descriptions de nature,

— gigantesques entassements de roches qui simulent

une « fantastique ville d'Ys émergée des flots par miracle »,

clair de lune contemplé dans un coin du phare du Créac'h

— quelques lecteurs auront peut-être une préférence pour les pages où Mme Pagniez évoque avec une fraternelle et chrétienne sympathie la vie,

si souvent douloureuse et toujours résignée, de ces femmes de marins dont les deuils ne se comptent plus.

Le chapitre intitulé Un cimetière de marins, où elle nous dépeint

la touchante coutume des « croix de proëlla », sera lu avec émotion

par tous ceux qui ont gardé quelque sensibilité généreuse.

Entre tant d'autres passages de ce livre que j'aimerais à citer,

je ne résiste pas au plaisir de transcrire celui-ci,

auquel je viens de faire allusion :

 

« Quand le deuil est entré dans la maison, apporté par une lettre officielle, la missive maladroite d'un camarade, ou simplement par ces torturants silences qui distillent lentement la certitude, on a déposé, un soir, la croix de cire sur un linge blanc, entre deux cierges allumés.

Les voisines sont venues ;

et, pendant la longue veillée, assises toutes noires en rond dans la lueur des flammes vacillantes

et les confuses clartés lunaires venues de la nuit à travers les fenêtres à croisillons, elles ont monté la garde funèbre.

Les bourrasques qui secouent les vitres, apportant la grande rumeur de la mer,

ont accompagné le petit bruit triste de leur prière.

Et le matin venu, on a porté la croix de Proëlla dans l'église, sur une civière, comme pour un cadavre.

On l'a glissée sous le drap noir du catafalque flammé d’argent, qui est dressé en permanence dans la nef

de toute église bretonne, comme si on y attendait toujours le prochain mort.

Et après l'office des trépassés, le prêtre l'a enfermé pour quelque temps dans un coffret de bois posé sur un autel du transept, au pied d'une statue de saint verte de moisissures, d’où elle sera transférée un jour, avec une poignée d'autres croix,

dans le petit cercueil de granit qui marque le centre du cimetière, pêle-mêle avec toutes celles qui étaient déjà là,

comme les corps roulés tous ensemble par la Mer... »

 

Oui. Je crois qu'un véritable écrivain nous est né.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021