Fenêtres sur le passé

1932

Lecteur, le tourisme te touche

Source : Chronique Brestoise 18 juin 1932

 

Auteur : M. Thiébaut, Président du Syndicat d’Initiative

 

Tu prétends, ami lecteur, que le tourisme tu t’en f…, parce que tu n’es pas un sale capitaliste

et tu n’as rien à gagner avec tous ces fainéants qui se baladent tout le temps.

Tu crois vieux frère ?

 

Écoute un peu.

D'abord, quand tu files à Sainte-Anne, à Pors-Milin, à la Forest, au Moulin-Blanc, au vieux Saint-Marc, tu fais ton petit touriste, aussi.

Tu as raison.

Tu pousses jusqu'aux petits trous, chers ou pas chers

de nos côtes des Légendes.

On te voit par centaines à Lourdes, à Lisieux,

à Sainte-Anne d'Auray :

ce n'est pas du tourisme ; mais là-bas tu vis, tu marches,

tu manges, tu dors, tu lis,

— toutes choses que le vulgaire touriste se paie comme toi.

 

Alors, réfléchis.

 

Si tout homme qui change de place est un touriste qui s'ignore (ou qui ne s'ignore pas),

ce qu'il fait vivre de monde, le tourisme !

 

Il faut loger le voyageur comme le sédentaire, tu penses bien : voilà tous les corps de métier alertés,

tout le Bâtiment et toutes les professions connexes ;

voilà du travail pour le maçon, le charpentier, le menuisier, le peintre, le vitrier, le couvreur, le zingueur, le serrurier,

le cimentier, le plâtrier, le tapissier, le décorateur, et tu en connais d'autres !

 

Quand le bâtiment va, tout va, et tu profites, qui que tu sois, lecteur.

 

Pour amener le touriste à l'hôtel, il y a le train 11 (*), le vélo, la moto, le bateau, le tramway, le chemin de fer,

même l'avion (pas très, chez nous).

(*)Prendre le train 11, c’est se déplacer à pied.

Cette expression date du XIXe siècle.

Le nombre 11 est devenu une image pour désigner des jambes.

Lorsque l'on est debout, les jambes immobiles font penser à ces chiffres.

Associée au mot « train », il s'agit alors d'exprimer que l'on se déplace à pied.

En voilà du travail pour des tas de travailleurs !

Le train 11, ça fait marcher la cordonnerie, la tannerie,

l'élevage et donc l'agriculture « la mamelle de la France »,

comme dit M. le sénateur Tanguy, si éloquent.

 

Le vélo, la moto, l'auto, c'est le pain quotidien de centaines de mille ouvriers, constructeurs, raccommodeurs, remetteurs au point, etc.

Le bateau, le tram, le wagon, l'aéro : c'est le pain du matelot,

du cheminot, du mécano, des milliers et des milliers.

Et les porteurs de la gare ou du port, avec ou sans voiture à bras,

les chauffeurs de taxis, commissionnaires, etc., etc. ?

 

Pour le touriste installé à l'hôtel, c'est tout le monde professionnel qui turbine et qui gagne : donc toi, qui que tu sois…

 

Il mange, le touriste.

Arrivez, boulangers, bouchers et charcutiers ; chasseurs, pêcheurs, mareyeurs, dames de la halle,

on a besoin de vous !

Maraîchers, fruitiers, fromagers, pâtissiers, le touriste vous tend les bras.

Whisky and soda, brasseurs et marchand de vin fabricants de cidre et d’eau gazeuses, laitières en auto

ou en chars-à-bancs, vendeurs du meilleur café, allons, allons, venez vous faire dévaliser,

et vous savez bien qu'on ne vous volera pas.

 

Épiciers, fleuristes, cuisiniers, serveurs, chauffeurs, veilleurs de nuit, camelots aux journaux de toutes les couleurs, musiciens de tous les instruments, phones et T. S. F., etc., etc., sans vous le nomade se meurt ou s'en va :

affluez, de grâce !

Mais l'auto a souffert de la route.

Elle a soif : vendeur d'huile, vendeur d'essence, abreuvez-la !

Elle a rapporté des traces tristes de la route :

laveur, un coup de pompe !

Peintre, un coup de pinceau !

Sellier, un morceau de cuir, une pièce de drap !

Garagiste, un pneu, une enveloppe, un outil !

Son coffre est vide : bien vite, aux provisions.

 

Ses habitants se sont fripés à force de kilomètres :

paraissez, couturières et modistes, blanc et deuil, robes et manteaux, tailleurs, négociants en casquettes, cravates et bas de soie, blanchisseuses, repasseuses, plissés, jours et unis.

Vous n'en ferez jamais assez.

 

Et vous, les magasins de sports ?

Qu'est-ce que vous attendez ?

Raquettes, sandales, chandails, maillots, bonnets, allons, allons !

Et ces imprimeurs, typographes, graveurs, linotypiste, minervistes, plieurs, relieurs, expéditeurs, etc., avez-vous fini les affiches,

les dépliants, les étiquettes, les programmes, les prospectus,

les cartes, les guides, et les et cætera ?

 

Les touristes ça tourne ; accrochez-les, retenez-les; ils répandent quelque argent où ils sont; faites qu'ils soient

et qu'ils restent où l'argent est utile, nécessaire: chez vous, n'est-ce pas ?

 

Évidemment, s'il s'en trouve qui sont des brutes, et des saligauds, qu'ils aillent se faire pendre ailleurs !

Mais les autres, la masse,

elle intéresse le sort de tant de braves gens !

 

Même les indigents !...

Pas seulement les pauvres bougres, piqueurs de bouts de cigarettes ou de cigares, qui en été, moissonnent ce que d'autres ont semé, mais tous ceux que la mairie soutient comme elle peut.

 

Car le touriste au théâtre, au concert, au cinéma acquitte

le « droit des pauvres » et la charité, qui est divine,

exerce ainsi son droit.

 

Saluons l'industrie touristique, et le touriste qui fait vivre.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

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