Fenêtres sur le passé

1932

Le double crime de Kéravilin en Guipavas
 

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L'armoire avait été saccagée.

 

Le second lit de la chambre avait été fébrilement fouillé.

 

La nouvelle de ce double crime se répandit aussitôt.

 

À dix heures du matin, dans Brest,

on savait déjà qu'aux portes de la ville, à Kéravilin,

deux vieillards avaient été férocement assassinés

dans leur chaumière.

 

Kéravilin ... Un petit village d'une vingtaine d'âmes,

accroché au flanc d'un coteau.

 

L'endroit est connu sous le nom du « Vallon ».

 

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Photo - Détective

 

Source : Détective 31 mars 1932

Brest (de notre correspondant particulier).

 

Le secret du vallon

 

De son pas traînant, Marie-Jeanne Calvez, une vielle lavandière quinquagénaire, arrivait comme d’habitude

pour commencer sa journée chez sa patronne, Mme Auffret.

 

Il était huit heures du matin.

 

Le ciel gris et bas laissait prévoir la pluie et Marie-Jeanne hâtait le pas.

En arrivant, elle poussa la porte de la buanderie et entra dans la pièce encore sombre à cette heure.

 

Elle avançait, à tâtons, lorsqu'elle heurta une forme allongée sur la terre battue.

 

Elle se pencha et reconnut sa patronne dont la tête et le côté droit baignaient dans l'eau tiède encore du puisard

où l'on coule « la buée ».

 

Vivement, Marie-Jeanne prit dans ses mains tremblantes la tête de Mme Auffret.

 

Elle ne put réussir à déplacer de ses bras débiles le corps inerte de sa patronne.

 

Alors la pauvre vieille appela les voisins à l'aide.

 

Mme Collin, une voisine, accourut et comprit tout de suite qu'un drame affreux venait de bouleverser

cette paisible demeure.

 

Elle pénétra en toute hâte dans la maison.

 

Sur le lit, M. Auffret, un vieux retraité de l'Arsenal, réformé à 100 %, était étendu.

 

Son cou portait des traces violacées de strangulation.

Au fond de la crevasse taillée à même la chair graniteuse du sol breton, coulent les ruisseaux murmurants

qui alimentent les quatre lavoirs du village.

 

On entend, de loin, le bruit des battoirs se mêler aux babillages des lavandières en coiffes blanches.

 

C'est là, tout près, dans une maison blanchie à la chaux, que vivaient les époux Auffret.

 

Ils avaient une réputation de gens aisés.

 

On leur prêtait une fortune s'élevant de 40 à 50.000 francs.

 

Malgré cela, Mme Auffret, âpre au gain, très économe, travaillait du matin au soir, prolongeant, le mardi,

sa journée très tard pour « couler sa buée », comme on dit ici.

 

Ce soir-là, elle veillait donc comme d'habitude, à la lueur tremblante d'une bougie.

 

Il faisait, dehors, « un temps de chien ».

 

Le vent faisait grincer la porte de la buanderie et par les jointures soufflait dur dans la pièce remplie

des vapeurs de la lessive bouillante.

 

Que s'est-il passé, alors ?

 

On suppose que l'assassin a tout à coup surgi dans la buanderie,

tandis que les aboiements furieux du chien de garde s'élevaient dans la plainte du vent.

Lavoir-Keravilin - photo Emmanuelle Leco

Lavoir Kéravilin - Photo Emmanuelle Lecourt

Est-ce un inconnu, pour Mme Auffret ?

 

Il ne lui laisse pas le temps, en tout cas, de se ressaisir...

 

Il lui prend la gorge et lui plonge la tête dans l'étroit puisard

où il maintient la pauvre femme jusqu'à ce qu'aucune fibre

de son être ne tressaille.

 

Il éteint la bougie et passe dans la maison.

 

M. Auffret dort déjà.

 

Il est malade : le cœur, les poumons, rien ne va plus.

 

La machine est usée.

 

L'assassin n'aura aucun effort à faire.

 

D'une main, il étreint la gorge décharnée du vieillard.

 

De l'autre, il étouffe sur sa bouche le dernier cri de détresse.

 

Un ou deux tressaillements, le corps se détend.

 

Il y a une victime de plus dans la petite maison.

 

Mais c'est là tout ce qu'on sait, ou plutôt ce qu'on suppose.

 

Un mystère à peu près complet plane sur l'horrible tragédie.

 

Autour des victimes, rien de suspect n'a pu être relevé,

si ce n'est de très vagues traces de pas.

 

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Photo - Détective

Et c'est sur ces minces indices que l'enquête s'est engagée, menée par MM. Cunat et Gosquer,

de la brigade mobile de Rennes.

 

Pendant dix jours, les choses n'avancèrent guère.

 

On arrêta des vagabonds, des repris de justice ; un voisin fut lui-même un instant soupçonné.

 

Puis plus rien.

 

Dans cette terre où le mystère fleurit comme le genêt sur les landes,

une nouvelle énigme viendrait-elle chanter la nuit son funèbre « Soniou » dans les imaginations paysannes ?

 

Après l'affaire Cadiou, après l'affaire Seznec, y aura-t-il sur le territoire fameux de la commune de Landerneau

un mystère de Kéravilin ?

 

Dix jours après, les gendarmes Le Goff et Carie découvraient en trois endroits différents

une somme de 17.960 francs.

 

La première partie du magot était renfermée dans une boîte de fer placée sous un chaudron, près de la cheminée.

On découvrit 76 francs dans un porte-monnaie placé dans une boîte de vermicelle.

 

Enfin 15.800 francs dans une cassette recouverte d'une toile cirée.

 

Tout l'argent des victimes n'avait donc pas été la proie de l'assassin, ou des assassins.

 

Un ou deux hommes ?

 

Un voisin vient de déclarer que le soir où le crime a été commis, exactement 10 h. 30,

deux hommes qui pouvaient venir du hameau se sont disputés sous ses fenêtres.

 

Cette dispute venait-elle du fait que les assassins n'avaient pu découvrir l'argent des époux Auffret ?

 

Des bruits invraisemblables circulent, mettant le village dans un état d'anxiété tel que certains vivent,

depuis le soir du drame, des nuits hallucinées.

 

R. MÉMORET

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Source : Chronique Brestoise 2 avril 1932

 

La tragédie de Kéravilin

 

Rien de nouveau à Kéravilin.

 

Voilà bientôt un mois que le double assassinat des époux Auffret a été commis.

 

Jusqu'à ce jour, il n'a pas été relevé une seule piste sérieuse.

 

L'enquête activement menée par la police mobile a permis de situer le drame.

 

C'est tout.

 

La « Maison du Moulin » gardera-t-elle son secret ?

 

Le mardi 8 mars, jour de grand travail au village des buandiers Auffret.

 

Deux bandits connaissant et les lieux et leurs victimes surgissent dans la buanderie,

alors que Mme Auffret est occupée à plonger son linge dans la lessiveuse :

ils la poussent, elle tombe la tête dans l’eau bouillante, elle est maintenue ainsi.

 

La malheureuse victime n'a même pas le temps d'appeler au secours !

Elle meurt.

 

Les bandits montent au premier étage, où M. Auffret malade depuis plusieurs mois, est endormi.

 

Ils l'étranglent.

 

Leur coup fait, les assassins qui connaissaient l'aisance

des époux Auffret, vont prospecter la maison du haut en bas.

 

L'armoire est fouillée.

 

Mais, précipitamment, troublés par un bruit insolite sans doute, les bandits interrompent leur odieux et macabre travail, boivent un verre de Banyuls, et prennent la fuite...

 

Le chien Titan hurla.

 

C'est tout.

 

Puis l'inconnu !..

 

Une personne du village a bien entendu une discussion

la nuit du drame, mais n'a pu retenir le signalement

des deux hommes.

 

Certains croyaient tenir un des coupables

et s'acharnèrent sur lui.

 

Il fut même appréhendé.

 

On dut le relâcher

 

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Photo - Détective

Puis en perquisitionnant à la maison Auffret, on découvrit d'abord 17.000 francs,

puis 27.500 francs en bons de la Défense Nationale, cachés dans le matelas du lit.

 

Un journal local, s'arrêta à une histoire d'ivrognes, et parce que quatre fêtards

avaient tenu des propos « compromettants » dans un bistro, la feuille se lança aussitôt sur cette piste.

 

Les quatre fêtards furent emprisonnés pendant 24 heures.

 

L’un des jeunes gens appartenait à une famille très honorablement connue à Brest.

 

Qu'il eût mieux fait de choisir d'autres fréquentations, certes, Mais de là à être traité d'assassin !!!

 

D'ailleurs, dès que la police mobile eût connaissance de l'affaire, elle fit relâcher les quatre jeunes gens.

 

Les jours passent.

Le mystère demeure toujours tout entier.

 

La tragédie Auffret demeurera-telle mystérieuse

comme les affaires Cadiou, Franck, Quéméneur

qui illustrèrent notre région en moins de vingt ans ?

 

Ce double crime restera-t-il impuni ?

 

Nous ne voulons pas le croire.

 

Les policiers ont un habile auxiliaire, qui un jour ou l'autre viendra les secourir : le hasard !..

 

C'est sur lui, comme sur l'adresse professionnelle des inspecteurs,

qu'il faut compter.

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Photo - Détective

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Source : Chronique Brestoise 23 avril 1932

 

Guipavas

 

LE DOUBLE ASSASSINAT DE KÉRAVILIN.

 

M. Le Meur, juge d’instruction, a entendu M. Jean Adelin, du village de Keravilin, qui a précisé

dans quelles conditions il fut victime, il y a trois mois, de sévices de la part du domestique de ferme Fily.

 

Sans l’intervention de Mme Adelin mère, celui-ci lui eût fait un mauvais parti.

 

Depuis l'arrestation de Fily, les langues se délient.

 

La crainte qu'il pouvait inspirer a disparue, et les renseignements qu'on fournit sur son compte

deviennent défavorables.

 

Les inspecteurs de la brigade mobile vont rentrer tous à Rennes.

 

Vraisemblablement plusieurs reviendront pour l'enquête, que l’absence d’aveu rend délicate.

 

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Source : Le Citoyen 11 août 1932

 

Guipavas - Après le drame de Kéravilin

 

Yves Fily, l'auteur présumé du double crime de Keravilin,

en Guipavas, qui, sur la demande de Me Masseron, son avocat, avait été soumis à un examen mental à l'asile d'aliénés

de Quimper, est revenu à Brest.

 

Le docteur Lagriffe, médecin-chef de l'asile,

conclut à son entière responsabilité.

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Source : La Dépêche de Brest 12 octobre 1932

 

Quimper, — Rarement affaire judiciaire aura apparu plus mystérieuse après une longue journée d'audience.

 

Rarement verdict aura été plus incertain.

 

À l'heure où va commencer la deuxième journée du procès, il est absolument impossible d'émettre

une opinion fondée sur autre chose qu'un sentiment intime.

 

À l'instant où les débats vont s'ouvrir, on observe qu'une foule plus considérable se presse

dans l'enceinte réservée au public.

 

Sans doute l'incertitude qui domine les débats est-elle pour quelque chose dans ce changement d'atmosphère.

 

Fily est semblable à ce qu'il était la veille.

 

Très calme et, dirait-on, comme absent...

 

À 13 h. 20 les débats commencent.

 

La déposition de M. LÉAL

 

M. Hervé Léal, 29 ans, cultivateur à Kéravilin, est appelé le premier à la barre et on attend beaucoup de sa déposition.

 

L'ancien patron de Fily explique qu'il considérait son employé comme un menteur d'habitude.

 

Le président. —. Était-il dépensier?

 

M. Léal. — Je n'ai rien remarqué à ce sujet.

 

Le président. — Le 8 mars, à quelle heure avez-vous soupé ?

 

M. Léal. — Vers 19 heures.