Fenêtres sur le passé

1932

Une Brestoise au pays des brigands

Source : Chronique Brestoise avril 1932

 

Une Brestoise au pays des Brigands

 

Une Brestoise, infirmière à la frontière mandchoue, nous écrit ses récentes aventures.

Le bienveillant lecteur aimera le courage et l'humeur de notre jeune compatriote.

 

Une bonne nouvelle, d'abord : j'écris, donc je vis.

 

Ce n'est pas si banal que vous pourriez croire !

 

Nous étions étonnés, à l'hôpital, que les Brigands ne se fussent pas encore mis à nos trousses,

puisque c'est devenu un métier, d'être brigand !

 

Nous nous disions : « Peut-être, comme ils sont nos clients les plus communs, ils nous épargneront. »

 

Mais comme les bandes se renouvellent, on ne peut jamais savoir.

On verra bien.

 

Autrefois nous avions un poste plus avancé, plus menacé aussi.

 

Je l'aimais bien, malgré la chaleur, les fourmis anthropophages

et les moustiques pareils à des vampires.

 

Mais un beau jour, quand j'étais absente,

on eut peur des brigands et on évacua la maison.

 

Ah ! par exemple, quand je vis les froussards,

je fus une des premières à leur crier hou ! hou !

 

Et je décidai qu'aux premiers jours on remettrait ça.

 

Nous voilà partis, deux infirmières et moi et la suite.

 

Une de mes compagnes est hongroise.

 

« Attila, roi des Huns, fut mon premier roi », dit-elle non sans fierté.

 

Un petit bout de femme de rien du tout.

Chirurgienne d'occasion, et de mérite aussi.

 

Elle vous coupe sans sourciller des bras et des jambes, en veux-tu en voilà,

montée sur un petit banc pour avoir plus d'élan.

 

À votre service, cher ami.

 

L'autre est du pays des Chouans, quelque part entre la Bretagne et la Vendée.

 

Dans la maison paternelle on conserve, dit-elle, une faux qui a servi à un de ses arrière-grands-pères,

soldat de Cathelinau.

 

Les miens d'ancêtres, étaient des pirates : avec la Hune et la Chouanne, le trio est complet, un beau trio de braves.

 

Sous le beau soleil nous arpentons la route qui conduit à travers les rizières jusqu'aux montagnes.

 

À droite et à gauche nous visitons, dans les bosquets de bambous, les petites maisons chinoises.

Chacune est entourée d'un mur d'enceinte,

comme une forteresse :

mince défense, qui rassure peu les indigènes,

toujours empressés à fuir dès que les Brigands sont signalés

et qu'aucun européen ou notable ne prend en main

la défense commune.

 

Arrivés à un poste missionnaire, voilà qu'on nous apprend

que les brigands remontent le fleuve !

à trois cents mètres de la maison !

En attendant, il fume sa pipe tranquillement, sur le pas de sa porte.

 

« S'il faut fuir, nous dit-il, vous mettrez des robes noires : c'est moins apparent. »

 

Trompettes et tams-tams appellent les Gardes nationaux à la rescousse.

 

Dans le lointain des voix répondent :

« On arrive !.., Ils arrivent !... »

 

Le cuisinier va aux nouvelles : un héros jaune : les bandits, dit-il, ont continué leur route par le fleuve,

jusqu'au marché voisin.

 

Dans une ferme, au passage, ils ont tué le jeune garçon, pillé tout, emmené le père en otage,

repris le chemin du retour, repassé devant notre maison, regagné leurs montagnes.

 

C'est l'aventure quotidienne.

Personne ne s'en émeut, sauf les victimes, bien entendu.

 

Nous allons dormir, sans inquiétude.

 

Mais le lendemain, ce n'est pas la Prudence qui me conduisit,

et j'eus une émotion.

 

Avec une jeune fille chinoise je voulais traverser le fleuve

pour chercher des malades ou des blessés sur l'autre rive.

 

Le bac arrive, pas de femmes à bord.

 

Rien que des hommes.

 

Et quelles têtes de bandits !

 

Mais s'il fallait lâcher, parce que les figures manquent d'esthétique !

 

Nous montons.

 

On déborde.

Et je reconnais vite que nous sommes tombées entre les mains de brigands.

 

Mauvaise affaire, à tout point de vue.

 

Les brigands nous reluquent, moi surtout, qui suis mieux frusquée que ma petite compagne et que mon teint,

mes yeux et le reste désignent assez pour une diablesse d'Occident.

 

Cela me donne beaucoup de dévotion, et je prie avec une ferveur rarement éprouvée.

 

Deux bandits tâtent mes vêtements, fouillent mes poches, palpent mes membres (desséchés, Dieu merci !)

se consultent entre eux ; et le bac va toujours vers la rive opposée.

 

Un homme brandit son grand sabre.

 

Ça devient palpitant.

 

Un autre me met en joue.

 

Deux ou trois jouent avec des cordes, qui m'ont tout l'air de sentir la potence.

 

Qu'est-ce qu'ils vont faire ?

 

Comme je n'y peux rien, je mange un bout de pain : au physique de soutenir le moral.

 

Cela les fait rire.

Ils m'arrachent mon pain, mon chapeau, mes habits de dessus, et ils me débarquent en cet équipage.

Je proteste.

 

Je montre l'autre bord.

 

Je fais signe et je tâche d'expliquer que je veux retourner chez moi.

 

(En ce costume, autant vaut ne plus rêver d'expédition charitable).

 

Ils rient encore.

 

Ils me ramènent, tout en me couchant en joue.

 

Mais ils gardent tous mes biens !...

 

Ma chinoise, elle, n'avait su que pleurer, et on ne lui avait rien dit ni fait.

 

Je la gronde pour la remonter.

 

Mais entre nous, je l'avais échappé belle.

 

Mes compagnes se moquèrent de ma folle imprudence...

 

A.-M. P.

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