Fenêtres sur le passé

1930

Dans l'île des femmes aux longs cheveux

Source : L’intransigeant 19 aout 1930

 

À l’unique hôtel que possède Ouessant, nous retrouvons les quelques touristes arrivés par le même bateau.

 

Au premier repas, ils manquent un peu d’appétit.

Certains estomacs ne sont pas remis des terribles secousses éprouvées.

D’autres sont encore troublés par les émotions de la traversée.

 

Un petit jeune homme, l’œil morne, le teint jaune repousse tous les plats.

Il quitte précipitamment la salle.

— Moi, qui lui avals offert cette excursion en récompense de sa réussite au bachot !

Nous révèle le papa, d’un air ennuyé. —

Il faut qu’il s’habitue, appuie la mère, car nous le destinons à Navale !

 

L’Idée de faire un marin de ce pauvre garçon divertit tous les convives.

Après le déjeuner, les touristes se dispersent.

 

Sous nos pas, la lande déroule l’épais tapis de son herbe rampante.

La violente brise du large nous fouette au visage.

 

Plate, infiniment, nous apparaît l’île.

Battue d’une mer toujours folle, toujours bruissante, sans cesse balayée, par le vent en délire, pas un arbre n’y pousse.

Seuls, quelques jardins, abritent, derrière leur muretin de pierres, de rares tamaris.

 

Au pied de la falaise, où nous nous, reposons, l’eau mugit.

Elle nous berce de son grondement.

Sur nous, la nuit descend.

 

Tout à coup, une flambée emplit les yeux.

L’espace d’une seconde, tout s’éclaire, notre île et l’immense océan.

Hé oui, ce sont les phares, les puissants phares, ceux qui désignent aux navigateurs les périlleux abords d'Ouessant.

 

Ils leurs disent :

N’approchez pas !

Vous êtes devant l’île d'Épouvante !

Qui voit Ouessant, voit son sang !

 

Ainsi avertis, les paquebots défilent au loin, sur la ligne d'horizon.

 

Des quatre côtés de l’Ile, les étoiles brèves des phares, à intervalles différents, à couleurs dissemblables,

piquent la nuit.

L’éclat rouge de « La Jument » semble tout proche.

Haut perché au Nord, « le Stiff » déshabille l’horizon avec son astre aigu.

 

À son tour, « Kéréon » pointe au Sud son jet de lumière.

Vers le Nord-Ouest, le double pinceau du « Creac’h » fait jaillir de l’ombre, une à une, des maisons qui semblaient endormies.

 

Excursionniste par snobisme, une belle madame, en toilette d’apparat, ondulée et perlée, témoigne, à table d’hôte,

de sa cruelle déception.

Quel farceur lui a parlé d'Ouessant comme, d’une plage à la mode ?

Rempli de commisération, mon camarade lui propose de nous accompagner ce soir chez « Henriette ».

— Je me charge de vous révéler Ouessant.

Je l’ai pratiqué à fond, dit-il.

Sa véritable vie commence avec la nuit.

Munis de petites lampes électriques, nous nous mettons en marche.

À travers l’obscurité, en tous sens, d’autres lueurs s’agitent.

Dans ce pays sans chemin et sans bec de gaz, nous suivons ces lueurs.

Presque toutes convergent vers un même but.

Parmi les maisons bien sages, silencieuses, pleines d’ombre,

une s’avère bruyante et quelque peu éclairée.

Des gens y pénètrent.

On distingue les flonflons d’un piano mécanique.

 

Entrons.

Lampe électrique en poche, cheveux décapuchonnés et répandus comme des ondes, de jeunes et jolies îliennes se disputent

quelques rares matelots en congé et quelques encore plus rares attachés de la T. S. F.

 

L’unique dancing d’Ouessant manque de cavaliers !

Que voulez-vous ?

Dans l’île, antique fournisseuse de marins au long cours,

où compte neuf femmes pour un homme !

Quant à moi, je ne reconnais plus mes Ouessantines au maintien sauvage, aux grands-yeux farouches.

— Ça, m'explique Jack, c’était leur tenue de jour !

 

Une belle fille le regarde en riant, lui-fait-un signe et se suspend, joyeuse, à son bras.

— Ca, fait-il en me la désignant, C’est la tenue de nuit !

 

Une voisine, un peu jalouse, ma glisse à l’oreille :

— Il est gentil, l’étranger de Soizic !

— L’étranger de Soizic est-il marié ? Interroge une autre.

 

Cigarettes, cocktails, fox-trott, les îliennes, acceptent tout avec beaucoup, d’aisance.

Ce sont des jeunes filles à la page.

 

À dix heures tapant, on ferme le débit.

La loi est impitoyable, et les concurrents sont là pour veiller à ce qu’on l’observe.

— Vous en faites pas ! Nous console Jeannic, belle rousse.

On va r’joindre ceux d’là noce, chez M’ame Bon.

Eux autres ont droit à danser toute la nuit !

 

— Mais, nous n’avons pas été invités !

Et nous sommes en chaussures de toile !

— Ça ne fait rien, ça !

À Ouessant, quand on se marie, tout le monde est de la noce !

En bandes, tous, tant que nous sommes,

nous suivons les Ouessantines.

 

À nouveau, sur la lande, dansent de furtives lueurs.

Chez M’ame Bon, au son nasillard d’un phono, hors d’âge,

une farandole endiablée nous entraîne.

La dame aux perles a glissé sa main délicate dans la rude poigne

d’un jeune gabier.

À plein gosier et de bon cœur, elle chante la ronde enfantine :

« Pour faire un voyage en mer

C’est plus difficile qu’on n’croit... »

 

Gageons qu’elle ne regrette plus les danseurs mondains des casinos à la mode !

 

*

**

 

Aujourd'hui dimanche, des groupes de femmes envahissent l’église.

Parmi elles, je reconnais nos îliennes de la veille.

Ce ne sont pas les moins sévères, ni les moins recueillies.

Sur leur beau costume noir, le tablier de soie jette une note claire.

 

Le spectacle est charmant de toutes ces belles têtes inclinées devant Dieu, parées de la coiffe blanche,

avec leurs longs cheveux épandus comme un royal manteau.

 

Cependant, il en est de vieilles, car les vieilles filles sont nombreuses à Ouessant.

Détail amusant :

Elles portent, sur la poitrine, le ruban bleu des Enfants de Marie !

 

L'office terminé, mon « cicerone » m’entraîne vers la pointe de Pern, à travers des roches cyclopéennes,

qu’on croirait un troupeau de monstres pétrifiés.

La côte, déchiquetée par les vagues, est hérissée de roches aiguës.

Nous l’escaladons, non sans difficulté, et parvenons à l’extrême pointe.

Le spectacle, alors, est saisissant.

Venues du fond de l’horizon, de véritables collines d’eau se précipitent à l’assaut des falaises.

Des vagues féroces les harcèlent et les couvrent d’écume, inlassablement.

 

Les jours de gros temps, elles rejaillissent, dit-on, jusqu’au sommet des phares.

J’ai vu les récifs du Creac’h tailladés par la mer.

Tels de funèbres cierges, ils se dressent vers le ciel livide.

On dirait un des cercles de l’Enfer du Dante.

Mais les aspects de l’île sont variés.

La majestueuse côte du Stiff abrite une foule de petits ports de pêche.

Le maquereau et la langouste y abondent.

Vers Porz-Arland, nous découvrons une petite plage charmante, blottie au fond de la falaise.

Joli coin pour tirer une coupe.

Alors qu’on décide la chose, du fond de la crique surgissent

cinq Ouessantines, enveloppées chacune d’un vieux sarrau qu’elles maintiennent difficilement fermé.

C’est, paraît-il, leur habituel costume de bain.

Ne sachant pas nager, ce qui est commun aux Ouessantines, elles barbotent dans les lames, parfois fortes, s’amusant

et riant aux éclats lorsque les vagues leur claquent au visage l’écume salée.

Mais, ce qu’il y a de plus pittoresque, c’est le sarrau, l’insuffisant sarrau, que la vague malicieuse s’entête à rebrousser.

Crac ! Une pierre dégringole, échappée du rocher.

— Les nymphes lèvent la tête.

À notre vue, quel désarroi !

Tout en faisant des efforts inouïs pour se couvrir du morceau d’étoffe que soulève le flot indécent,

elles se précipitent vers la falaise qui leur offre la protection de ses cabines naturelles.

Ne les gênons pas plus longtemps.

 

Jack qui me parait connaître l’île comme son domaine, et même quelques-unes de ses habitantes,

me conduit dans un vallon tapissé de fougères et de bruyères qui embaument.

Une source y murmure.

C’est le seul endroit aimable et verdissant.

Parmi les ajoncs paissent des centaines de moutons, attachés deux par deux.

La lande est parsemée d’abris de pierres sèches, en forme d’étoiles, où les bêtes se garantissent

contre la violence des vents.

 

Une ilienne passe.

Des cheveux argentés flottent sur ses épaules encore droites.

J’admire les rouges fleurs qu’elle tient à la main.

Souriant de toutes ses rides, elle m’offre son bouquet.

 

Au retour de la promenade, Maryvonne, sur le pas de sa porte, nous invite à manger le « far ».

(Indigeste gâteau de blé noir où le lard se mélange aux pruneaux.)

 

Îliennes aux longues chevelures, merci à vous.

Moins sauvages que votre île, vous avez su demeurer accueillantes aux « étrangers ».

 

— Faby R. Grant.

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