Fenêtres sur le passé

1926

Les Cozic sont allés à Ouessant

Source : La Dépêche de Brest 4 juillet 1926

 

— Oui, ma pauv' fille, c'est à Ouessant que j'ai été.

Jusqu'ici j'avais encore été que de l'aut' côté de la mer et, sûr, y a pas seulement treize jours je pensais pas que j'aurais fait un grand voyage pareil.

Mais v'là l'aut soir que mon homme rentre de faire sa petite promenade après souper.

Même que j'allais me coucher ; j'avais défait la couverture du bout du lit et arrangé les têtes d'oreillers.

« On va à Ouessant demain », qu'y m’ dit.

— T'es pas fou ! que je lui réponds.

— Si, si, qu'y m' dit, y faudrait que tu verrais tout de même Ouessant avant de mourir. »

 

Moi, j'avais pas trop envie sur le moment mais y m'a répondu que c'était une occasion,

que ça coûterait moins cette fois-ci pac'que c'était le Syndicat d'Initiative que la Dépêche disait qu'avait arrangé ça.

 

Faut vous dire que c'est cette histoire d'initiative qu'a tout décidé :

« Vous êtes une femme d'initiative » qu'elle disait toujours ma patronne quand je faisais des ménages.

Puisque c'est une chose d'initiative qui fait ça — que je me suis dit — ça doit être des gens bien et qui prennent leurs précautions pour que rien chavire.

Et pis, j'étais bien contente de chiner un peu mon mari qui racontait toujours que les marins, quand ys ont passé Sainte-Anne-du-Portzic, ys ont droit de tirer leurs alliances et d'avoir des bonnes amies tant qu'y veulent.

« Chiche que je passerai aussi Sainte-Anne-du-Portzic », que je lui ai dit comme ça,

« Tu parles qu'y commence à être temps » qu'y m'a répondu ;

et ça nous a bien fait rigoler, tout vieux mariés que nous sommes.

 

« Alors, en est parti et on est revenus un peu esquintés, mais on a eu une bonne journée,

tout de même.

J'ai été malade un peu mais pas autant que la femme à Kervella.

 

« Ah ! quel drôle de pays que là-bas, ma pauv' fille, pas du tout comme par chez nous !

Ys ont des petits moutons de rien du tout ;

c'est vrai qu'y coûtent moins cher que ceux de chez nous ;

et leurs œufs, y sont aussi plus petits que les œufs de not' côté.

Et leurs moulins, y sont plutôt comme des moulins à café que des moulins pour le blé.

Mais ils ont l'air de bien bonnes gens, les Ouessantins,

tous tant qu'ys en sont et c'est des Bretons comme nous, hein ?

 

« Même qu'en revenant, nous disions, mon homme et moi, que les femmes de l'île étaient bien en avance

sur les femmes de la « grande terre », comme elles disent, parce qu'y a bien longtemps que les femmes là-bas,

elles ont des jupes courtes et des cheveux coupés.

Et même qu'on dit qu'il y a bien longtemps aussi que les femmes là-bas avaient pris l'habitude de demander

les hommes pour se marier avec eux.

 

— Avec ça que tu m'as pas demandé, toi aussi (et il y a longtemps de ça) — que disait mon homme —

et au pardon de Rumengol encore !

 

— Moi ? J'ai rien demandé — que j'y ai dit.

Même que tu trouvais que j'étais trop longue à me décider !

Mais j'ai pas trop de regrets tout de même que j'y ai dit, surtout depuis aujourd'hui.

J'aurais pu plus mal tomber et y a beaucoup d'hommes qui auraient préféré jouer aux boules le dimanche

toute la journée plutôt que d'envoyer leur femme avec eux à Ouessant. »

 

Charles CHASSÉ.

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Décembre 2021