Fenêtres sur le passé

1925

Ouessant et la mode

Source : Comœdia 14 août 1925

 

Auteur : Gustave Fréjaville.

 

Pour Mme Magdeleine Chaumont avec mes excuses.

 

Sur la foi d'anciens ouvrages et de quelques amis informés depuis trop longtemps,

je croyais encore que les filles d'Ouessant portaient les cheveux courts et les jupes au-dessus du genou.

 

On m'avait raconté que la mode actuelle avait été inventée, il y a nombre d'années, par ces robustes enfants

de l'île d'Épouvante, aux traits presque virils, aux yeux noyés de mystère.

« Les premières garçonnes du monde » m'avait dit notamment Curnonsky — et j'avais lieu de le croire bien renseigné.

Or, je reviens d'Ouessant, et je puis vous assurer que les femmes

de ce pays, jeunes et vieilles, ont les cheveux longs, flottants dans le dos

ou tressés en deux nattes sur leurs épaules, et que leurs robes descendent

à la cheville.

Elles ressemblent non pas à des garçons, mais à de grandes « petites filles » un peu engoncées dans leurs atours du dimanche.

Des flots de cheveux blonds ou noirs s'étalent sur le fichu en pointe :

le béguin noir ou blanc, pareil à un bonnet de bébé, est orné au-dessus

de la nuque d'un nœud de ruban noir et s'attache aussi par des brides

de ruban noir, passait sous le menton, qui se nouent au côté droit du visage en une targe coque et deux pans très longs tombait sur l'épaule.

 

Tous ces rubans flottent au moindre souffle de l'air parmi les cheveux défaits et parent la silhouette de ces filles de la mer d'un incessant battement d'ailes.

Curnonsky

Le tablier de soie, le corsage de velours aux manches bordées de dentelle, l'ample jupe froncée,

le fichu noir à franges complètent, avec les bas blancs et les souliers de toile,

un ensemble empreint d'une grâce sauvage et poétique, d'une coquetterie ingénue.

On voit aussi, il est vrai, certaines têtes de sorcières, hérissées de mèches grises où s'emmêlent au hasard

des bouts de loques sans couleur, sans forme et sans âge…

La mode d'Ouessant, comme celle de Paris,

est faite pour les jolies femmes et veut être bien portée.

Sous ces réserves, elle est tout à fait charmante.

Quand les femmes d'Ouessant viennent prendre leur courrier

au bureau de poste de Lampaul, c'est comme un vol de mouettes

qui entoure les facteurs dès leur apparition sur le seuil, et l'on voit bientôt, dans la rue même, les jolies impatientes lire leurs lettres,

la tête penchée, cheveux et rubans au vent, et semblant poser

le plais gracieux et émouvant motif pour un peintre de genre…

 

Ces constatations faites, j'ai rouvert mon guide Joanne

(édition de 1914) et j'ai relu ces lignes,

d'une déconcertante précision :

« Les femmes portent un costume de drap noir, des jupes courtes

et les cheveux courts, avec une coiffe carrée ».

Il n'est pas douteux que la mode d'Ouessant s'est modifiée depuis une dizaine d'années — une vingtaine, m'a dit quelqu'un de l'île.

 

Les filles du pays, lasses de voir les touristes se récrier devant

leurs cheveux à la Jeanne d'Arc et leurs jupes légères

et d'être regardées comme des phénomènes par les gens

du continent, se sont résolues un jour à laisser pousser

leurs cheveux et à allonger leurs jupes.

C'est justement vers ce temps-là que les Parisiennes ont commencé à laisser voir leurs chevilles, puis leurs mollets, puis leurs genoux et à livrer leur tête aux ciseaux du coiffeur.

De sorte que maintenant les filles d'Ouessant voient revenir dans leur île, non sans quelque surprise,

des femmes aux crânes tondus, aux nuques rasées, qui laissent voir, sous des jupes de gamines, leurs jambes nues…

Et ces visiteuses, à leur tour, admirent les cheveux flottants des jeunes insulaires et la longueur inusitée

de leur costume.

On peut se demander si ce jeu va durer et si nous ne verrons pas bientôt à Paris la fureur des toisons répandues jusqu'aux reins et des jupes à la paysanne tombant sur les pieds.

N'envisageons pas avec trop d'émotion une pareille hypothèse :

Ce serait certainement délicieux.

Mais il faut se hâter, avant que les filles d'Ouessant aient eu l'idée de courir chez le coiffeur.

Au fait, il n'y a pas de coiffeur pour dames à Lampaul et l'unique barbier ne rase que le samedi.

Mais un coup de ciseaux est vite donné.

Jolies filles d'Ouessant, mouettes gracieuses de la pointe de Créach

et de la baie de Béninou, n'ayez aucun souci de nos modes,

de nos étonnements et de nos préjugés.

Si nous affrontons, pour venir vous voir, les courants affreux de Fromveur,

la mer inhospitalière, les récifs et les brumes qui enveloppent de terreur

vos falaises aux pointes aiguës, ce n'est pas pour vous trouver pareilles

à nos exquises poupées parisiennes, qui se transforment toutes ensemble chaque saison, aujourd'hui pages effrontés, demain timides bergères,

gitanes aux foulards éclatants, esquimaudes enveloppées de peaux de bêtes, aériennes Péris vêtues de perles et de tulles irisés, plus changeantes

que votre ciel incertain, moins patientes que vos vagues rageuses,

à la fois tenaces et imprévues comme les franges de granit

de vos rivages capricieux.

Vous avez voulu ressembler aux femmes de ce continent qui ne vous apparaît qu'à travers les angoisses d'une traversée douloureuse.

Vous n'avez réussi qu'à vous parer d'une grâce plus originale

et à vous entourer de plus de mystère.

 

Votre île et vous, filles de la mer sauvage, demeurez inaccessibles, victorieuses du temps et des modes qui passent, fières d'être vous-mêmes et d'être chez vous.

Tenez tête hardiment à ces hôtes curieux qui s'étonnent et admirent et qui peut-être vous envient.

Laissez flotter vos rubans dans le vent du large, petites filles aux yeux de femmes.

Nous n'avons rien à vous apprendre, puisque vous prenez conseil des écumes et des nuages.

La mer qui se brise sur vos rochers imite la légèreté transparente d'une dentelle sur un bras doré de hâle,

le ciel dénoue comme une chevelure ses molles et flottantes écharpes de brume.

Regardez le ciel et la mer et vivez en paix dans votre île sûre entourée de dangers, où le bêlement doux des moutons qui paissent deux par deux au bord des abîmes répond au cri tragique des sirènes dans le brouillard, réplique ironique de la nature à la voix de l'homme en détresse, qui se débat au sein du grand Mystère, sur son petit bateau perdu.

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