Fenêtres sur le passé

1921

Comment on a vaincu la brume à Ouessant

Source : La Dépêche de Brest 21 octobre 1921

 

L'Île d'Ouessant est parti.

Mais ça n'a pas été sans peine, car, la veille encore, on cherchait le moyen de le ravitailler en eau.

Et dame ! Un vapeur ne va généralement pas loin sans eau.

 

Il y a bien deux caisses au port de commerce qui en contiennent, par destination ;

mais elles doivent répondre à tant de besoins qu'on ne peut guère en tenir compte.

Aussi à quelles difficultés doit se heurter un capitaine pour appareiller !

 

Cependant, une canalisation a été établie de la Penfeld aux quais mêmes du port ;

elle existe encore ; il suffirait de tourner un robinet pour que chacun des navires qui fréquentent Brest reçoive immédiatement sa provision.

 

Pourquoi ne fait-on pas ce geste ?

Pour quelle raison crée-t-on de vaines difficultés aux navigateurs qu'on devrait, au contraire, s'efforcer d'attirer toujours plus nombreux?

 

Quoi qu'il en soit, le vapeur départemental Île d'Ouessant est parti.

Il est parti, car le service du Transit maritime a bien voulu venir à son secours en lui procurant l'eau nécessaire, et il file à présent sur la houle du large à bonne allure.

 

Il roule, il tangue, il embarque des paquets de mer : des cœurs se serrent, des faces verdoient, mais vif comme l'éclair, agile comme un gabier, le capitaine Autret, est partout, à la fois, surveillant sa barre, apportant aux plus inquiets le réconfort de sa bonne humeur et de son sourire.

 

Voici le Conquet !

De nouveaux passagers quittent déjà l'escalier d'embarquement et leurs canots se hâtent vers le vapeur qu'il ne faut pas retarder.

 

Appels, exclamations, serrements de mains ;

on se connaît généralement entre habitués de la traversée et l'on se retrouve avec plaisir.

 

Déjà, l'on est reparti, et quelque temps après la scène se renouvelle dans le port de Molène.

 

Enfin, c'est Ouessant dont on côtoie la haute falaise, puis le Corce, énorme roc en pain de sucre dressé au beau milieu de l'entrée de la rade de Lampaul.

 

Comme de coutume, nombreux sont les Ouessantins qui s'échelonnent sur les rochers de Portzpaul dans l'attente du courrier.

N'est-ce pas, en effet, ce seul navire qui les unit au reste du monde ?

Ouououh ! Il brume.

 

Ouououh ! Les récifs, les écueils, les brisants sont là tout proches, bordant îles et îlots, émergeant en pleine mer, se dissimulant sous les Îlots.

 

Ouououh ! Cette voix des sirènes n'est ni charmeuse, ni attirante.

On ne peut s'y tromper.

C'est un mugissement sinistre, un hurlement d'effroi lancé du sommet d'un phare, issu d'une gorge longue de cinquante mètres.

Et, formidablement, semblant heurter ciel et mer, cela se répercute au loin jusqu'à vingt kilomètres.

 

Voici la voix du Créach, puis celle de Kéréon et celle de la Jument ; les initiés les reconnaissent parfaitement.

Non pas qu'elles se différencient sensiblement par le son, mais car elles ont des intermittences bien distinctes.

 

Aussi les marins, aveuglés par la brume, en font-ils leur profit.

 

Et quel profit, si l'on songe aux dangers qu'ont à redouter les navires si nombreux qui,

en tous temps, fréquentent ces parages !

C'est ainsi, qu'avant la guerre, on put fixer à 28.000 le chiffre moyen de ceux qui, en un an,

passaient en vue du Créach.

 

Depuis longtemps déjà, on avait songé aux signaux sonores et, en 1867, on installait sur la pointe de Pern,

non loin de ce même Créach, une trompette à air comprimé.

Elle fut tout d'abord actionnée par un manège, puis par une locomobile de cinq chevaux.

 

Mais la portée de cette trompette était insuffisante :

Elle ne dépassait pas deux milles, en effet, par temps favorable et ne pouvait guère répondre aux résultats qu'on en attendait.

 

Aussi, en juillet 1877, surpris par la brume, un grand navire faisait naufrage à un mille et demi à peine de la trompette de Pern, dont les éclats étaient contrariés par le vent.

 

Les efforts des savants permirent de faire mieux et on installa dans les principaux phares des machines nouvelles qui pouvaient actionner avec une puissance beaucoup plus considérable, les sirènes actuellement existantes.

Hélas ! Ces sirènes elles-mêmes ne peuvent toujours lutter efficacement contre la violence des vents, et il arrive parfois que des navires soient parvenus à hauteur des écueils avant que d'avoir perçu l'avertissement.

On en vint ainsi à songer à combattra l'effet néfaste du vent en faisant transmettre

les ondes sonores par la mer elle-même.

Et le choix du lieu de l'installation se porta une fois encore, sur la pointe ouest d’Ouessant,

au pied du  phare du Créach.

 

Là, sur une roche haute comme une tour, abrupte comme une muraille, séparée par une large fente de la falaise granitique, on construisit, en dépit des difficultés, un petit édifice supportant une charpente métallique s'avançant

de trente mètres au-dessus des îlots.

 

À l'aplomb de l'extrémité de cette charpente avait été immergée, par quinze mètres de fond, une cloche dont le battant était commandé par deux câbles électriques.

 

Et parmi ces rocs énormes, effilés comme des clochers, déchiquetés, crevassés, lézardés comme les ruines d'une cathédrale fantastique, tintait la cloche sous-marine.

 

Pour les navires munis de ces délicats microphones d'écoute qui permettent de recueillir les ondes sonores venues des profondeurs de l'océan c'était, par temps de brume, une indication précieuse.

 

Mais, un jour, la tempête s'éleva furieuse.

Des vagues énormes qui emplissaient les criques avec un bruit de tonnerre se lancèrent à l’assaut de cette roche haute de 25 mètres.

 

L'édifice fut bientôt atteint ;

la longue charpente métallique, tordue, broyée, arrachée, s'abîma dans les flots.

La pierre, elle-même, ne résista pas à celte violence.

Elle se désagrégea, se fendit, éclata.

Des blocs monstrueux vacillèrent, basculèrent, s'écrasèrent sur tout cela dans un fracas effroyable.

 

La cloche sous-marine ne sonnerait plus !

Au demeurant, répondait-elle, à son tour, aux espoirs qu'elle avait, fait renaître ?

Les chercheurs d'absolu voulurent faire mieux encore.

 

À présent, vers Pen-ar-Roch, au sommet de la muraille granitique qui forme la côte, se dresse, entre deux mâts, une simple cabane sans apparence mais qui, par contre, s’orne d'un titre des plus ronflants :

C'est le poste radiogoniométrique.

 

Et cette pauvre petite chose, faite de quelques planches que supportent quelques moellons, permet tout, simplement d'indiquer aux navires perdus dans la brume leur position exacte.

 

Lorsqu'un navire se trouve dans l'impossibilité de faire son point, il fait appel par T. S. F. au poste d'Ouessant.

Ici l’on recherche sa direction au moyen d'un cadre mobile sur le centre d'un goniomètre.

Quand, ce cadre, reçoit le courant avec la plus grande intensité, l'orientation exacte est découverte et tout aussitôt indiquée.

 

Et le navire, après s'être adressé à un autre poste, celui de la pointe du Raz par exemple, connaîtra sa position par l'intersection des deux lignes indiquées.

 

En vue d'obtenir le même résultat avec un seul poste, M. Marty, ingénieur de la marine, effectue actuellement des expériences où la transmission du son par l'eau joue un rôle important.

 

Après avoir obtenu sa direction relative d'un poste radiogoniométrique, de la façon plus haut indiquée, le navire fait connaître le moment exact de l'explosion d'une bombe qu'il vient de jeter à la mer.

Au même instant, un appareil est mis en marche, à terre, dans ce même poste, qui, à l'aide d'un microphone immergé dans le voisinage, permettra de déterminer au bout de combien de temps le bruit de l'explosion a été perçu.

Connaissant la vitesse du son, il est aisé ensuite de fixer, sur la ligne de direction déjà donnée, la distance qui sépare le navire du poste correspondant.

 

Il ne s'agit donc plus à présent, d’un simple avertissement incontestablement précieux, mais certainement insuffisant donné aux marins perdus dans la brume.

 

Le signal sonore, jusqu'alors usité, indiquait bien la présente immédiate du danger mais ne faisait rien connaître de plus précis.

 

À quels miracles n'auraient pas cru nos vieux marins si, en dépit des obstacles qui leur faisaient la vie si rude, on leur avait un jour fait connaitre d'une côte invisible la position qu'ils s'efforçaient vainement de découvrir ?

 

Ch. LEGER.

 

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