1913 - Abominable crime à Dirinon

Le Finistère - Samedi 15 Novembre 1913

ABOMINABLE CRIME A DIRINON
 

 

Un drame d'une férocité qui rappelle la tuerie de Landreau, près de Nantes, où un jeune domestique de ferme de 14 ans tua ses patrons et leurs enfants, s'est produit, dans la nuit de lundi à mardi, en Dirinon,

au village de Keranroux.

L'assassin n'a pas porté moins de trente coups de couteau à ses maîtres,

les époux Le Borgne et la veuve Muzellec.

 

Cette dernière, âgée de 58 ans, est décédée mercredi matin.

 

Voici des renseignements complémentaires sur cette effroyable boucherie :

Les époux Le Borgne, gendre et fille de la veuve Muzellec, à qui appartenait la ferme, avaient à leur service,

depuis neuf ans, un domestique, Pierre Troadec,

âgé de 32 ans, des services duquel ils étaient d'ailleurs très satisfaits.

Troadec, qui était né à Dirinon, passait dans le village pour un garçon très instruit, parce que possesseur

de son certificat d'études primaires.

Ponctuel, courageux au travail, il ne s'adonnait pas à la boisson, sauf le dimanche.

Ce jour-là, en compagnie de ses camarades, il fréquentait les cabarets, mais ne s'enivrait pas.

LE DRAME

Pierre Troadec avait obtenu, lundi, la permission de se rendre à Landerneau avec M. Kerdraon, de Keranroux,

pour conduire un bœuf à la foire.

Les deux hommes ne fréquentèrent pas les débits et revinrent au village vers dix heures du soir.

Les époux Le Borgne, qui étaient couchés, ainsi que Mme Muzellec et la fillette de celle-ci,

avaient laissé la porte ouverte.

Pierre Troadec, dès sa rentrée, s'informa si les bêtes avaient été nourries.

Sur la réponse affirmative de ses patrons, il ferma la porte à clef et se coucha dans un lit-clos,

voisin de ceux occupés par ses maîtres.

Le domestique paraissait énervé ; il se leva, s'habilla à demi et sortit sur le pas de la porte.

Pierre Troadec réintégra son lit quelques minutes après.

Bientôt, le silence régnait dans la pièce où reposaient les cinq personnes, dont une seule ne dormait pas :

Pierre Troadec.

Vers minuit, la jeune Muzellec, enfant maladive, se réveillait, en proie à une violente migraine.

Une heure plus tard, la pauvre fille assistait, terrifiée, à l'épouvantable drame, qui se déroula dans l'obscurité

la plus complète, tandis qu'au dehors le vent et la pluie faisaient rage.

Pierre Troadec, un couteau ouvert à la main droite, s'approchait doucement du lit clos occupé

par les époux Le Borgne, qui dormaient d'un profond sommeil.

À coups précipités, il frappa au hasard : le mari d'abord, qui se trouvait au premier plan, la femme ensuite.

Avant de quitter sa couche, Le Borgne fut frappé de neufs coups de couteau ; il se précipita vers la porte.

Sa femme, qui l'imita, ne reçut pas moins de seize coups, tant à la poitrine qu'aux bras.

Ne pouvant diriger ses coups en raison de l'obscurité, l'assassin frappa à tort et à travers.

Les époux Le Borgne, perdant leur sang en abondance, se dirigèrent vers la porte, mais l'assassin avait pris

la précaution de retirer la clef après avoir mis le penne à son poste de fermeture.

Ne pouvant songer à gagner l'extérieur par les fenêtres du rez-de-chaussée, garnies de barres de fer, ils grimpèrent précipitamment au premier étage, ouvrirent une des fenêtres et se laissèrent glisser sur les pavés de la cour.

Par bonheur, ils ne se brisèrent aucun membre et se réfugièrent chez des voisins.

Les cris d'effroi et de douleur des deux premières victimes réveillèrent Mme veuve Muzellec

qui quitta précipitamment son lit et se dirigea vers la porte de sortie pour demander du secours à ses voisins.

L'assassin lui barra le passage et lui porta cinq coups de couteau à la poitrine et dans le dos.

La pauvre femme, mortellement atteinte, s'affaissa dans une mare de sang.

Dans sa couchette, la jeune Muzellec, à demi-morte de frayeur, n'osait bouger.

Elle assista, terrifiée, à l'horrible drame, et crut sa dernière heure venue quand l'assassin lui prit le bras

pour la tirer hors de sa couche.

Elle eut cependant la force, le courage de menacer le meurtrier et d'appeler a l’aide.

A ce moment, la fuite tragique des époux Le Borgne avait attiré l'attention des habitants des fermes voisines

et l'assassin, percevant ou croyant percevoir l'arrivée des cultivateurs, ouvrit précipitamment la porte et,

vêtu seulement d'une chemise et d'un pantalon, s'enfuit en courant vers le bois de Roual.

LES SECOURS

Après s'être précipités du premier étage, les époux Le Borgne s’enfuirent dans des directions différentes.

Le mari, vêtu seulement, d'une chemise, traversa un buisson de ronces pour gagner la grand ‘route et frappa

sur la porte du débit Cloarec, situé à 200 mètres de la maison du crime.

La tenue sommaire dans laquelle se trouvait le blessé et les explications précipitées

qu'il fournit aux personnes accourues aux fenêtres, n'inspirèrent aucune confiance.

On refusa de secourir l'infortunée victime qui, craignant la poursuite de l'assassin, se mit de nouveau à courir autant que ses forces, affaiblies par la perte de sang, le lui permettaient, et il se dirigea à travers champs

vers l'habitation des époux Kerdraon, où, enfin, on le reçut avec empressement.

Sa femme, plus affaiblie par le sang qui s'était échappé abondamment de ses seize blessures,

n'avait pu aller si loin.

Elle s'affaissa près d'une ferme voisine de la sienne, où des cultivateurs la recueillirent.

La fuite de l'assassin ayant été constatée, on se hasarda dans la maison du crime, que réintégra Mme Le Borgne.

Tous les habitants du village furent bien tôt sur pied pour secourir les victimes, tandis que deux cyclistes

partaient à toute vitesse :

l'un vers Landerneau, l'autre vers Daoulas pour prévenir les médecins et les gendarmes de ces localités.

M. le docteur Le Bras, de Daoulas, arriva le premier, puis M. le docteur Quédec, de Landerneau.

Les hommes de l'art constatèrent la gravité des blessures de la veuve Muzellec, que l'on plaça dans un lit de fer près de la cheminée.

La pauvre femme ne prononçait aucune parole et paraissait souffrir beaucoup.

La femme Le Borgne, encore sous l'émotion du drame, fut hissée dans un lit-clos, près de la fenêtre,

après avoir abandonné sa chemise entièrement teinte de son sang ; des caillots de sang se voyaient

à l'endroit où le couteau a déchiré l'étoffe.

 

Quant au mari, il demeura au domicile des époux Kerdraon, où on lui avait préparé, près de l'âtre, un lit de fortune.

Les gendarmes, dès leur arrivée, se mirent à la recherche de l'assassin, dans la direction qu'il avait prise

dans sa fuite ; ils explorèrent champs, bois et fourrés, mais sans résultats.

Le parquet arriva vers midi et interrogea les victimes, excepté la veuve Muzellec qui était à l'agonie.

L'enquête a permis d'établir que Troadec avait eu l'esprit très vivement impressionné par la relation

du crime commis à la ferme de Landreau, en Loire-Inférieure*.

Après avoir relaté cet épouvantable crime à ses patrons, il avait ajouté que s'il était amené à agir de même,

il se pendrait aussitôt après avoir tué ses victimes.

Avait-il tenu ce sinistre engagement ?

Plusieurs personnes avaient bien l'intuition qu'on aurait découvert l'assassin pendu à un arbre ; toute la journée,

les gendarmes parcoururent la campagne, fouillant les haies, inspectant les arbres,

sans que la moindre trace du passage du criminel put être relevée.

ARRESTATION DE L'ASSASSIN

En raison de l'insuccès des recherches faites mardi pour retrouver l'abominable assassin, les autorités décidèrent que des battues sérieuses seraient faites le lendemain, dès la première heure,

dans les bols de Pencran et du Roual.

Mercredi matin, à six heures, des troupes réquisitionnées, quittaient la caserne de Landerneau,

par deux groupes de vingt hommes, sous la direction de MM. Girardier, commissaire de police, et Oirit,

brigadier de de gendarmerie, le premier pour Pencran, le second pour Dirinon.

Après de minutieuses fouilles à travers champs et bois, restées sans résultats, les deux sections se rejoignirent, vers 9 h. 30, à la maison du crime, où la veuve Muzellec venait d'expirer.

M. Girardier voulut continuer ses recherches et, redescendant un petit sentier près de la ferme,

trouva des traces de pas subitement arrêtés.

Accompagné de M. Kerdraon, qui hospitalise Le Borgne, du brigadier de gendarmerie Oirit et des soldats Nicolas

et Le Pape, de la 12e compagnie, le magistrat s'approcha d'un four abandonné situé à une vingtaine de mètres,

et, sur la remarque faite par M. Kerdraon de la présence suspecte de fagots de lande obstruant l'ouverture du four, M. Girardier fit démolir cette clôture, et les deux soldats cités plus haut, ouvrant la porte du four, se trouvèrent devant un homme enroulé dans des sacs de toile et de la paille ;

l'individu ne broncha pas et ne prononça aucune parole.

Sorti de force du four, il fut enchaîné et invité à indiquer au magistrat l'endroit où il avait laissé l'arme du crime.

M. Girardier le fit donc conduire par l'assassin par les endroits où il avait erré, et ce fut à cinq cents mètres plus loin, dans une clairière, que l'on trouva le couteau, mesurant huit centimètres de longueur avec une lame de méme dimension ayant un centimètre de largeur.

Il a acheté ce couteau, d'une valeur de treize sous, dans un débit de tabacs de Dirinon.

Conduit sur le lieu du crime, Troadec, dont la chemise et le pantalon sont maculés du sang de ses victimes,

acheva de se vêtir, et fut gardé à vue par les gendarmes.

L'assassin s'est défendu d'avoir voulu tuer ses maîtres ;

il voulait simplement blesser son patron, qui lui reprochait quelquefois de mal soigner les chevaux.

Troadec considérait tout particulièrement ce reproche comme une injure grave.

La colère qu'il concentrait a éclaté terriblement.

 

Troadec, dont l'arrivée était attendue à Landerneau par une foule surexcitée, a failli être lynché

et les gendarmes ont eu fort à faire avant d'arriver à le conduire à la caserne de Kertanguy où il a passé la nuit.

L'auteur de cet épouvantable a été conduit jeudi matin à Brest.

* La tuerie de Landreau,

en Loire-Inférieure

Le Finistère Samedi 19 Mai 1914

 

Cours d’Assises du Finistère

2e Session de 1914 – 9 Mai 1914

 

Le drame de Dirinon.

On se souvient de cette tragédie, au cours de laquelle le garçon de forme Pierre Troadec, 32 ans,

tua à coups de couteau sa patronne la veuve Muzellec, et blessa très grièvement les enfants de cette dernière,

les époux Le Borgne.

Maître Feillard, qui avait vainement demandé deux fois au parquet de Brest l'examen mental de Troadec,

a déposé devant la cour des conclusions tendant au même but.

La requête du défenseur, appuyée par M. Cazenavette, procureur de la République, a été prise en considération par la cour, qui a désigné MM. Privât de Fortunié, directeur de l'asile des aliénés de Vannes ;

Meilhon, directeur de l'asile de Quimper, et Desclos, médecin des prisons à Nantes, qui devront procéder

à l'expertise médicale sollicitée par Maître Feillard.

En conséquence, l'affaire se trouve donc renvoyée à la session de juillet.

Cours d’Assises du Finistère

4e Session de 1914 – 24 Octobre 1914

Audience du 24 octobre.

Assassinat et tentatives d'assassinats.

Il s'agit du terrible drame de Dirinon, dont l'auteur est un garçon de ferme de 23 ans, Pierre Troadec.

Rappelons les faits :

Le 10 novembre dernier, revenant d'une foire, il arrivait vers 10 h. 30 du soir chez ses maîtres,

les époux Le Borgne.

Tout le monde était couché à la ferme.

La veuve Muzellec, mère de Mme Le Borgne, vit Troadec, qui paraissait préoccupé, s'asseoir sur un coffre.

Il semblait plongé dans une profonde méditation.

Tout à coup, il se leva, ferma la porte du logis à double tour et se dirigea vers le lit clos occupé

par les époux Le Borgne.

« A moi ! A l'aide ! On me tue ! » cria le fermier.

Armé d'un couteau, Troadec s'acharnait en effet sur son maître, dans la poitrine et dans les bras duquel

il enfonça dix fois la lame de l'arme qu'il tenait à la main.

Le Borgne parvint à sauter du lit.

Trouvant la porte fermée, il monta au premier étage et se jeta par la fenêtre.

La fermière avait suivi bon mari.

Mais rejointe par le meurtrier, qui la terrassa, elle fut à son tour lardée de coups de couteau.

Le sang giclant des 17 blessures dont elle était atteinte, elle gagna à son tour la lucarne

et se précipita dans la cour.

Les deux malheureux cultivateurs furent recueillis par des voisins dans un état lamentable.

Cependant Troadec continuait son épouvantable carnage.

Craignant sans doute que les cris de Mme veuve Muzellec, accourue au secours de sa fille et de son gendre,

ne fussent entendus du dehors, il l'avait poignardée à plusieurs reprises, puis avait pris la fuite,

n'épargnant qu'une fillette qui l'avait supplié de lui laisser la vie sauve.

Mme veuve Muzellec, les poumons atteints, fut trouvée gisant au milieu d'une mare de sang.

Elle expira deux jours plus tard.

Les époux Le Borgne se rétablirent.

L'assassin avait fui dans la campagne et la gendarmerie dut demander le concours des soldats casernés

à Landerneau pour organiser une battue dans les bois.

Troadec fut trouvé couché dans un four abandonné.

Il n'opposa aucune résistance.

L'assassin, qui tout d'abord avait déclaré avoir agi par vengeance, se contente de dire aujourd'hui qu'il était ivre.

Les renseignements fournis sur lui ne sont pas mauvais.

Troadec, reconnu coupable de meurtre et tentatives de meurtres, avec circonstances atténuantes,

est condamné à quinze ans de travaux forcés et à dix ans d'interdiction de séjour.

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Dernière mise à jour - Juillet 2020