Fenêtres sur le passé

1909

La mort du mendiant

Source : Écho de Bretagne juillet 1909

 

Auteur : Pierre Kermadec.

La mort du mendiant

 

Il faisait une chaleur lourde, presque suffocante.

 

De gros nuages plombés précurseurs d'averses prochaines, lentement s'amassaient au-dessus de la fine pointe d'un lointain clocher de village.

 

Sur la route montueuse blanche de poussière,

Jean Huard avançait péniblement, las de vieillesse et de fatigue.

 

Il trainait la jambe, frôlant les arbres feuillus en bordure sur les vertes pelouses du chemin, pour avoir un peu d'ombre et de fraîcheur.

 

Pierre Kermadec.            

Pseudonyme de Julien-Pierre Le Cor.

Né à Rosporden le 15 juin 1878

Mort le 8 janvier 1934

Fils du marin Pierre Le Cor (1852-1927)

qui sous le nom de Yves Kermadec

servit de modèle au héros du roman de Pierre Loti (1850-1923)

"Mon frère Yves".

Filleul de Pierre Loti.

Instituteur public à Arzano, Finistère

Son énorme besace de miséreux, bondée de guenilles affreuses, lui écorchait le dos, épuisait ses dernières forces.

 

C'était l'heure de la méridienne.

 

Dans une prairie voisine, de belles vaches rousses aux mamelles rondes,

ruminaient sous la garde factice d'un enfant endormi.

 

Plus loin, de jolies laveuses se reposaient sur les bords d'une rivière limpide qui courait vers un grand bois profond.

 

Tout était beau de grâce et de vigueur : l'enfant, les filles, les bêtes et les arbres ;

tout excepté cette loque humaine qui n'avait d'homme que le nom.

 

N’en pouvant plus à la fin, Jean Huard s'assit sur l'herbe fraîche, contre le tronc rugueux d'un gros chêne.

 

Il sentait venir la mort, cette bienfaitrice des prolétaires abreuvés de souffrances.

 

Une fièvre ardente le travaillait depuis quelques jours furieusement ;

mais, par habitude sans doute, il se traînait quand même sur les chemins à la recherche d'un gîte toujours nouveau

et cependant toujours pareil : une botte de paille dans le sombre recoin d'une étable.

Pauvre vieux !

 

Son passé jeune lui revenait, maintenant en mémoire.

 

Ses mains décharnées aux rides profondes,

avaient autrefois été des mains vigoureuses de travailleur honnête.

 

Comme tant d'autres, il avait connu l'aisance tout au fond

d'un tranquille hameau poitevin.

 

À vingt-trois ans, époux d'une femme charmante,

dans la douce quiétude du foyer familial, il avait caressé

les blonds cheveux d'une petite fille mignonne, sa fille !

 

L’heureux temps !

 

Les heures s'enfuyaient alors avec une rapidité surprenante, douces, tièdes, parfumée s d'amour.

 

Du matin au soir, sans relâche sur l'enclume de l'unique forgeron

du hameau, Jean battait le fer rouge, de joyeux refrains aux lèvres.

 

Puis, brusquement, il avait perdu sa femme et sa fille.

 

De désespoir, il avait vendu sa maison, quitté le hameau tranquille,

pour s'en aller bien loin des lieux qui lui rappelleraient son bonheur disparu.

 

Sombre, taciturne, mangeant à peine, buvant beaucoup, on le voyait rouler sur le plancher gluant

des bouges empuantés d'alcool, il n'était plus qu'un affreux ivrogne chassé de partout, une épave !

 

Le lendemain d'une orgie pourtant, il jura de ne plus boire et tint sa promesse ;

mais les spiritueux avaient brisé son corps et il dut tendre la main honteusement...

 

Pourquoi donc, tout jeune, le destin cruel l'avait-il privé de ses chères affections ?...

 

Il se le demandait avec angoisse sur cette route blanche qu'il ne connaissait pas, brisé de fatigue, brûlant de fièvre,

les yeux hagards l'âme pleine de remords.

 

Au-dessus de sa tête les gros nuages plombés subitement crevèrent.

 

Et ce fut un déluge de grosses perles brillantes pointillant la fine poussière du chemin, mouillant les arbres verts,

les laveuses qui retroussaient en hâte leurs jupes, l'enfant qui s'éveillait étonné.

 

Cela dura quinze brèves minutes, les nuages passèrent et le ciel redevint d'un bleu tendre.

Alors Jean Huard se remit en marche, le corps secoué de frissons,

les oreilles bourdonnantes...

 

Du courage, pauvre vieux !

 

C'est la dernière étape de ton existence douloureuse

que lourdement tu franchis.

 

Demain sera pour toi l’éternel repos, sous la froide terre pleine

de bestioles immondes dévoreuses de cadavres !...

 

Aux premières maisons du village. Jean Huard chancela et faillit tomber.

 

Des gamins qui l’aperçurent, le croyant ivre,

l'accablèrent d'insultes vilaines.

 

Ils n'étaient pas méchants, au fond, ces petits ;

s'ils avaient soupçonné les souffrances de ce vieillard

à figure grimaçante, bien sûr que leur rire inconscient

se serait figé sur leurs lèvres vermeilles.

L'un d'eux, plus hardi que les autres ou plus cruel, tira de toutes ses forces sur les guenilles du pauvre vieux

qui tomba lourdement.

 

Son crâne chauve vint heurter le sol avec un bruit sourd ;

alors deux grosses larmes, les premières qu'il eût versées depuis longtemps, emplirent ses yeux hagards.

 

Devant cette détresse, les gamins s'enfuirent épouvantés de leur audace.

 

Longtemps il resta étendu sur le sol, le gueux sordide, les paupières maintenant closes, les lèvres bleuies,

le visage d'une pâleur livide.

 

Trois hommes qui passaient s'approchèrent, discutèrent et finirent par l'emporter sous le hangar d'une cour.

 

Un attroupement bientôt se forma : les yeux de Jean Huard se rouvrirent, ses lèvres remuèrent.

 

À boire, implora-t-il d'une voix caverneuse et qui semblait lointaine.

 

Une grosse femme, le poing sur la hanche, l'œil méchant sous des cils noirs, lui lança cette invective malpropre ;

— Vieux soulaud, l'estomac le brûle donc bien !

Le regard du miséreux se fixa sur celui de l’insulteuse

avec une expression de si navrant reproche,

qu'une pitié poignante s'empara des assistants.

 

On étendit un peu de paille fraîche sous sa tête devenue lourde, une couverture chaude tomba sur ses pieds gelés.

 

Jean Huard remercia d'un geste de la main et parut dormir.

Tout à coup, d'une maison voisine une fillette sortit en courant ;

elle tenait un bol de lait chaud entre ses doigts débiles.

 

L'enfant avait eu pitié du vieillard.

 

Souvent il en est ainsi : les têtes blondes adorent les têtes blanches, car les unes sortent des ténèbres

dans lesquelles vont entrer les autres, ténèbres mystérieuses emplies d'espoirs charmants.

 

Avec une grâce mignarde, l'enfant pleine de vie s'agenouilla près du gueux englué par la mort.

 

Quelques gouttes de lait chaud tombèrent dans la bouche de l'agonisant ;

ses yeux ternis se rouvrirent une fois encore, puis s'éclairèrent d'une flamme surhumaine :

dans la fillette penchée sur sa couche de misère, il crut, voit passer l'âme de son enfant morte.

 

Cette illusion suprême brusquement adoucit ses traits qui se figèrent

dans un sourire radieux plein de grandeur auguste...

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Dernière mise à jour - Juillet 2021