Fenêtres sur le passé

1909

Le double crime de la rue Pasteur à Brest

Source La Dépêche de Brest

Le double crime de la rue Louis Pasteur à Brest

 

Le 18 octobre

Deux drames sanglants se sont rapidement déroulés, hier soir.

 

Le triste héros de ces crimes — les deux victimes sont mortes —

est un Brestois, Émile Uguen, 23 ans, ancien mécanicien de la flotte, travaillant actuellement avec les monteurs dans l'arsenal.

 

Émile Uguen, quand il se trouve sous l'influence de la boisson

— ce qui lui arrive assez fréquemment, et c'était le cas hier soir —

est d'un caractère batailleur.

Aussi a-t-il déjà été plusieurs fois arrêté par les agents de police au cours de rixes qu'il provoquait.

 

Dimanche dernier, dans la rue Louis Pasteur, il causait du scandale dans le débit Brenterch.

 

Expulsé de cet établissement, Uguen frappa des camarades qui voulaient le calmer.

 

L'agent Le Goff requit un militaire pour lui prêter main-forte et,

avec l'aide du sous-brigadier Cornec et de l'agent Bayon, le batailleur fut incarcéré au poste de police de la mairie.

 

Rue Louis Pasteur. — Tué par son cousin

 

C'est encore dans la rue Louis Pasteur que nous retrouvons, hier soir, Uguen, qui a bu plus que de raison.

 

C'est son seul plaisir du dimanche de visiter les cabarets.

 

Le mauvais fils s'attache à commettre ses exploits sous les yeux mêmes de ses pauvres parents, qui habitent dans ladite rue.

 

Depuis déjà longtemps, Émile Uguen a fui le toit paternel.

 

Vers dix heures, Uguen, qui est de forte corpulence, chercha querelle à des marins et à des civils

qui descendaient la rue Louis Pasteur, à la hauteur de la rue de la Voûte.

Provoqués, puis frappés, les victimes se défendent

et échangent des coups avec Uguen.

 

Celui-ci, furieux de ne pouvoir se rendre maître de ses adversaires, saisit tout à coup son couteau catalan.

 

Un cri sort de la poitrine des spectateurs.

 

À ce moment on voit arriver en courant un jeune marin,

qui pénètre dans la mêlée.

 

Il se dirige vers Uguen, son cousin germain, et tente de le calmer.

Le forcené, pour toute réponse, lui plonge son couteau dans le cœur.

 

Le coup était destiné à un quartier-maître qui prenait part à la bagarre.

 

L'assassin, profitant du désarroi provoqué par ce drame sanglant, s'esquiva par les escaliers de la Voûte

et gagna le quartier Kéravel, tandis que les témoins de la scène relevaient la victime.

 

L'infortuné matelot, dont les vêlements ruisselaient de sang, fut transporté dans une mercerie.

 

Le malheureux ne pouvait plus respirer ; une hémorragie interne l'épuisait progressivement.

 

On se mit en quête d'un médecin, mais quand le docteur Vaucel arriva précipitamment pour donner ses soins

à la victime, elle venait de succomber en présence des témoins accourus pour lui porter secours.

 

La nouvelle de la mort du matelot provoqua une grosse émotion dans la rue Louis Pasteur,

étant donné surtout que l'assassin n'était pas arrêté.

 

Les agents de police, dès qu'ils furent avisés du drame, se mirent en campagne pour trouver le coupable

avant qu'il ne commette un nouveau méfait.

La voiture de secours aux blessés arriva bientôt,

et le cadavre de l'infortuné matelot fut transporté

à l'hôpital maritime.

 

La victime est un chauffeur breveté de la Jeanne d'Arc, Guillaume Uguen, 23 ans, dont les parents habitent le village

de Kertartupage, en Lambézellec, près Kérinou.

 

Il était l’ainé de trois enfants.

Nous ignorons dans quelles conditions les infortunés parents ont appris la fatale nouvelle.

 

Nous avons vu les trois camarades du défunt, absolument désespérés de la fin tragique de leur ami.

 

« Nous étions, dit l'un d'eux, dans un débit de la rue Louis Pasteur, chez Brenterch, quand Guillaume, prévenu que son cousin

se battait, nous quitta brusquement pour essayer de mettre fin à la bagarre.

Effectivement, la bataille se termina, mais c'est notre pauvre « copain » qui paya de sa vie.

 

« Et ses parents ? Son père, sa mère et leur deux autres enfants, comment leur apprendre la mort de Guillaume ! »

Un promeneur assassiné rue Algésiras.

 

Nous- avons dit que l'assassin, après le drame de la rue Louis Pasteur, avait gagné le quartier Kéravel.

 

Émile Uguen remonta la rue Fautras en passant devant la gendarmerie et atteignit la place du même nom.

 

Rue Algésiras, près de la rue Duquesne, le meurtrier croisa un retraité de la marine, M. Coroller, 60 ans environ,

qui, paisiblement, regagnait son domicile, rue Latouche-Tréville, n° 1, où il est en pension chez Mme Ropars.

 

L'assassin, encore sous l'impulsion tragique du drame de la rue Louis Pasteur,

serre son couteau catalan dans la main droite, s'approche du promeneur et,

renouvelant le geste du drame précédent, plonge son arme dans la poitrine de l'infortuné promeneur.

Tandis que M. Duprat, commissaire de police de permanence,

interrogeait les témoins de ces deux drames, les agents de police faisaient d'actives recherches dans les quartiers de la ville.

 

Nous avons dit, plus haut, que le meurtrier, ne voulant pas écouter

les bons conseils donnés par ses parents — de braves gens s'il en est — avait quitté le toit paternel.

 

Le mauvais fils s'était réfugié dans une chambre du 2° étage

de l'immeuble intitulé ; « Au Chapeau-Rouge », rue Algésiras.

Le sous-brigadier Laouénan et les agents Saout, Mazé, Bayon, du service de la sûreté, se présentèrent,

vers 11 h. 30, à l'immeuble précité.

 

Personne n'avait vu le misérable.

 

On monta au 2° étage.

 

Personne ne répondit aux coups répétés portés sur la porte de la chambre habitée par Émile Uguen.

 

À l'aide de clefs on fit fonctionner le pêne de la serrure, mais la porte était retenue à l'intérieur par une targette.

 

L'assassin était donc dans sa chambre, plongée dans l'obscurité.

 

Les agents se tinrent donc sur leurs gardes, prêts à parer les coups que le forcené essayerait peut être de leur porter.

 

Le chien policier Lully, tenu par l'agent Losser, était également prêt à bondir sur l'assassin si ordre lui était donné.

 

D'un coup d'épaule, la porte fut enfoncée.

 

Aussitôt les courageux agents se précipitèrent sur le meurtrier, qui était couché.

 

Il tenait à côté de lui son couteau catalan, dont la lame est maculée de sang jusqu’ au manche.

 

Le meurtrier s'habilla puis il fut amené au poste de police de la mairie,

où M. Duprat a continué son enquête fort avant dans la nuit.

Triste bilan

 

Trois familles sont plongées dans le désespoir.

 

Celles des deux victimes et celle du meurtrier.

 

Le père de ce dernier, retraité de la marine, est venu au poste de police voir son fils,

qui a alors eu des crises de désespoir.

 

Force a été de le ligoter et de le garder à vue toute la nuit.

 

Ce matin, quand il sera dégrisé et qu'il aura conscience de ses meurtres,

il sera interrogé par M. Duprat commissaire de police.

 

Ces drames ont produit une grosse émotion en ville.

Mardi 19 octobre

 

La population brestoise n'a pas appris sans émotion, hier matin, en lisant La Dépêche,

le double crime qui avait été commis la nuit précédente, en pleine ville, dans un quartier très fréquenté.

 

Le forfait perpétré par le jeune Émile Uguen, les circonstances dans lesquelles le drame se produisit, furent,

pendant toute la journée d'hier, le sujet de toutes les conversations.

 

À la façon dont le retraité Coroller fut tué, chacun se disait à part soi :

— Mais, si je m'étais trouvé là, il aurait pu m'en arriver autant !

 

Un pareil crime ne peut s'expliquer du reste que par une sorte d'accès de folie furieuse, provoquée par l'alcoolisme.

 

Et il est bien vrai que depuis que l'on n'applique plus la loi aux ivrognes déambulant à travers la ville,

chaque passant est exposé à recevoir au coin de la rue, même en plein jour, quelque mauvais coup.

 

Descente du parquet

 

Nous avions abandonné notre enquête, dans la nuit de dimanche à lundi, au moment de l'arrestation du meurtrier

et de son transfert au poste de police de la Mairie.

 

M. Duprat, commissaire de police de permanence, secondé intelligemment par son secrétaire, M. Chapel,

travailla d'arrache-pied jusqu'à trois heures du matin pour mener activement l'enquête sur cette soirée sanglante,

qui fera époque dans les annales judiciaires de notre ville.

 

Tandis que les agents du service de la sûreté maintenaient solidement leur prisonnier,

M. Duprat interrogeait les témoins de ces scènes sanglantes.

Le magistrat, dès que le premier drame fut porté

à sa connaissance, ordonna tout d'abord que l'on se mît immédiatement à la recherche du meurtrier,

puis il fit prévenir le parquet.

 

Vers une heure du matin, MM. Leray, juge d'instruction, Missonnier, substitut du procureur de la République,

et Le Mazurier, commissaire central, arrivèrent à l'Hôtel-de-Ville.

Précédés d'agents, les magistrats et M. Laurent, commis greffier du juge d'instruction,

se rendirent à l'hôtel du Chapeau Rouge, visiter la chambre occupée par le meurtrier,

et de faire les constatations d'usage.

 

Les vêtements que portait le coupable ont été soigneusement emballés,

ainsi que le couteau qui servit à tuer les deux victimes.

 

Les magistrats se retirèrent peu après, laissant M. Duprat continuer son enquête.

 

La nuit du meurtrier

 

Vers 3 h. 30 du matin, M. Duprat, après avoir entendu sommairement quelques déclarations du meurtrier,

dont l'exaltation était extrême depuis le passage de son père au poste de police,

quitta l'Hôtel-de-Ville pour prendre quelques heures de repos.

 

Emile Uguen qui, par moments, se tordait dans des crises nerveuses, injuriant les agents préposés à sa garde,

fut conduit dans la salle des prud'hommes, qui est transformée momentanément en corps de garde,

durant les réparations du local affecté à la police.

 

On ne voulait pas déposer Uguen au violon municipal, crainte qu'il ne se suicidât.

 

À ce sujet, il est établi qu'il y a environ six mois, alors qu'il se trouvait au dépôt des équipages de la Flotte, à Toulon,

ce jeune déséquilibré avait déjà tenté de se donner la mort en se pendant.

 

Il fut sauvé, ce jour-là, par un de ses camarades arrivé à temps pour couper la corde.

 

Il eut mieux valu, certes, et pour lui et pour ses deux malheureuses victimes, que le matelot Uguen restât pendu

et ne reparût plus à Brest, où il vient de conquérir une si triste renommée.

Étant donné l'état d'esprit du prisonnier, on se contenta

de lui lier les mains et de le surveiller étroitement.

 

Émile Uguen, accablé, harassé de fatigue, terrassé par l'alcool, s'assoupit durant plusieurs heures.

 

Son réveil fut des plus pénibles, on le conçoit du reste !

 

Quand on lui apprit qu'il avait commis deux meurtres,

le misérable demeura atterré et se refusa à croire les agents.

Dès lors il se plongea dans le mutisme le plus complet, songeant sans doute à la conséquence de ses actes.

 

Il choisit toutefois un système de défense en déclarant ne pas se rappeler les événements tragiques

dont il fut le triste héros.

 

Il ne dérogea pas, par la suite, à cette ligne de conduite, mettant cette absence de mémoire

sur le compte de la boisson qui, d'après lui, paralysait son cerveau.

 

Pourtant, un homme absolument ivre n'aurait pu réussir des coups aussi sûrement portés et n’aurait pas pris

la précaution, une fois le crime accompli de pousser la targette de la porte de sa chambre pour être plus en sécurité.

 

Du reste, les courageux agents qui ont procédé à son arrestation ont cru remarquer

qu'il n'avait pas totalement perdu la raison.

 

Puisqu'il est question de ces agents, disons que la municipalité récompensera leur courage en leur octroyant

à chacun une gratification, qu'ils ont bien méritée, étant donné le danger qu'ils ont couru pour capturer

un aussi redoutable forcené.

 

Transfert du prisonnier au poste de police de Saint-Martin

 

Après quelques heures de sommeil, M. Duprat était à son bureau du poste de police de Saint-Martin pour terminer

au plus tôt l'enquête et livrer le prisonnier au parquet dans le plus bref délai.

 

Dès huit heures du matin, des groupes se formaient en face de l'hôtel de ville et commentaient

les événements sanglants de la nuit.

 

On savait que le coupable était à la mairie et on attendait impatiemment son transfert à Saint-Martin.

 

Vers 8 h. 30, au moment où le prisonnier apparaissait, encadré d'agents, dans la cour de la mairie,

plusieurs centaines de personnes étaient massées.

 

Des murmures accueillirent l’apparition du misérable, qui marchait tête baissée.

 

Ses mains étaient liées par une forte ficelle, et la large visière de sa casquette rabattue sur ses jeux.

 

Le prisonnier était encadré de quatre agents, qui le surveillaient étroitement.

Le groupe monta la rue Duquesne et par la rue Algésiras,

gagna la place des Portes, puis la place de la Liberté.

 

Par la rue de la Vierge et la rue Malakoff,

le cortège parvint au poste de police de Saint-Martin.

 

Sur tout le parcours, les passants s'arrêtaient

pour dévisager Uguen : « C'est lui ! Le voilà ! » chuchotait-on.

 

Au poste de Saint-Martin,

les mêmes mesures de précaution furent prises.

 

Continuellement, le prisonnier fut gardé à vue.

 

L'enquête

Au cours de la journée d'hier, M. Duprat, commissaire de police, a entendu plusieurs témoins de la bagarre,

pendant laquelle le matelot Guillaume Uguen fut frappé mortellement par son cousin germain.

 

Les actes du meurtrier sont bien établis pour ce premier attentat ;

ses gestes ont été décrits par plusieurs témoins dont les dépositions sont précises et catégoriques.

 

Si les témoins abondent pour la première affaire, il n'en est pas de même pour le drame de la rue Algésiras,

mais, néanmoins, les déclarations recueillies par M. Duprat démontrent bien la culpabilité d'Émile Uguen.

 

Au moment de l'agression, la rue Algésiras était absolument déserte, mais Mme Lamour,

propriétaire de l'Hôtel de la Boule d'Or, qui se tenait sur le pas de sa porte, a parfaitement vu le meurtrier accoster

le paisible retraité et le frapper.

 

D'une part, la fuite du coupable a été aperçue par d'autres témoins, dont les dépositions ont été précieusement recueillies par le magistrat instructeur.

 

La défense du criminel

 

Émile Uguen, toujours encadré de deux agents,

a été introduit, à son tour, dans le cabinet du magistrat.

 

Ce dernier, à l'aide des dépositions recueillies,

a reconstitué les diverses phases du double drame.

 

Pour toute réponse à ces accusations, le meurtrier a déclaré ne se souvenir de rien.

 

— J'étais saoul, je ne savais pas ce que je faisais, se contente-t-il de répéter.

 

— Mais il y a deux cadavres, réplique le magistrat. L'un d'eux est celui de votre cousin.

 

— Si j'ai fait cela, je le regrette ; mais je ne me rappelle rien de ce qui s'est passé.

 

Tous les efforts de M. Duprat pour amener le coupable à reconnaître ses gestes demeurent vains.

Uguen ne nie pas les faits, mais ses déclarations sont invariables.

 

Il ne se départira pas de cette ligne de conduite.

 

M. Duprat rappela d'autre part à Uguen que lors de son arrestation, il avait déclaré aux agents:

« J'avais soif de sang. Je suis un assassin ! » Le coupable nie ces propos.

 

Transfert du prisonnier au parquet

 

Après une heure de repos pour le déjeuner, M. Duprat reprend son enquête pour la terminer à deux heures.

 

Le dossier est méticuleusement complété par les menus faits pouvant préciser l'accusation.

 

Le magistrat remet le dossier au sous-brigadier Laouénan, du service de la sûreté, et le prisonnier,

encadré des agents Le Gall, Fitamant et Barazer, quitte le poste de police de Saint-Martin

pour gagner le palais de justice, en passant par la rue du Cimetière et les jardins de l'avenue de la Gare.

 

Le passage de l'assassin, qui marche tête baissée, provoque un légitime mouvement de curiosité

et de frayeur parmi les promeneurs.

Au parquet

 

Le meurtrier est arrivé vers trois heures au parquet. M. Leray,

juge d'instruction, retenu par d'autres affaires en cours,

n'a pu interroger le coupable qu'à cinq heures du soir.

 

Ce magistrat s'est contenté d'un interrogatoire d'identité.

À la morgue de l'hospice civil — Le meurtrier confronté avec ses victimes

 

Nous avons dit que le cadavre du matelot Guillaume Uguen avait été transporté à l'amphithéâtre de la marine.

 

L'affaire étant exclusivement civile, le cadavre du matelot, après des démarches du parquet, a été transporté,

vers cinq heures du soir, à la morgue de l'hospice civil, où reposait déjà celui du retraité Coroller.

Le matelot Uguen, qui portait des vêtements civils, est dans son cercueil ;

les effets ont été tailladés pour mettre à nu la blessure.

 

Le corps de Coroller repose sur la dalle.

 

Coroller a été atteint au sommet du sein gauche et le matelot Uguen en pleine poitrine.

 

Les blessures présentent le même aspect.

 

Les coups ont été portés en plongeant.

 

Quand le parquet, composé de MM. Leray, juge d'instruction, Missonnier, substitut du procureur de la République,

le docteur Mahéo, médecin légiste, et Laurent, commis greffier, arrive dans la cour de l'hospice civil,

le jour est à son déclin.

Les membres du parquet pénètrent dans la morgue pour voir les cadavres, puis on fait signe au sous-brigadier Laouénan et l'agent Le Gall,

d'approcher avec le meurtrier, tenu au moyen de cabriolets.

 

À la porte de la Morgue, M. Leray, demande au coupable s'il désire voir ses victimes.

Oui, je veux bien, répond le criminel.

 

On le met aussitôt en présence des deux cadavres.

 

En apercevant son cousin dans son cercueil, le meurtrier éclate en sanglots.

 

Ce n'est pas possible que j'ai fait cela, gémit-il.

 

La triste réalité est là cependant, réplique le procureur.

 

Et ce pauvre vieux qui ne vous disait rien, pourquoi l'avoir tué ?

 

Je ne le connais pas ; je ne sais pas pourquoi je l'ai frappé.

Cabriolets

— Je ne me rappelle rien.

 

— Enfin, reconnaissez-vous avoir frappé ces deux victimes ?

 

— Je ne peux pas vous dire que j'ai frappé, je-n'en sais rien.

 

— Les témoins ont bien établi votre culpabilité, pourquoi ne pas en finir une fois pour toutes

en reconnaissant vos gestes ; il vous en serait tenu compte devant le jury.

 

— Je ne sais rien, que voulez-vous que je vous dise ?

 

La confrontation prend fin sur ces mots.

 

Après avoir jeté un regard circulaire sur ses victimes, le criminel quitta la morgue en sanglotant.

 

Il est ramené au palais de justice, puis déposé dans- la voiture cellulaire, qui l'a conduit, vers six heures du soir,

à la maison d'arrêt du Bouguen.

 

L'autopsie des deux victimes sera pratiquée ce matin par M. le docteur Mahéo, médecin légiste.

 

Les victimes

 

Le matelot Uguen, tué par son cousin germain, à l'issue du congé de convalescence qui lui fut accordé à son retour de Chine,

fut embarqué sur le croiseur Jeanne d'Arc, en réserve dans l'arsenal.

 

Il lui restait encore 11 mois de service à faire sur un engagement

de cinq ans ; il était très estimé de ses chefs et de ses camarades, qui ont été affectés de sa fin tragique.

Les camarades qui l'accompagnaient le soir fatal, se rendirent chez ses parents pour leur apprendre le drame ; ils déclarèrent tout d'abord que Guillaume n'était que blessé, puis, quelques instants plus tard, les jeunes gens, terrassés par l'émotion, avouèrent la fin tragique de leur ami.

 

On juge du désespoir de la famille.

 

La seconde victime, le 2nd maître retraité Coroller, s'était marié il y a environ un an,

mais presque aussitôt sa femme l'abandonna.

 

Le délaissé prit alors pension chez Mme Ropars, rue Latouche-Tréville, n° 1.

 

Les jours de marché sur la place de la Liberté — les lundis et vendredis — Coroller s'y rendait assidûment

pour vendre des petits objets en cuivre ou autre métal.

 

Le meurtrier

 

Émile Uguen, dont le nom est désormais tristement célèbre, a quitté la marine il y a quatre mois.

Depuis deux mois il était employé chez M. Sauvion,

des Quatre-Moulins, pour le montage des compartiments

à munitions à bord du cuirassé Edgar-Quinet,

en achèvement à flot dans l'arsenal.

 

Dimanche matin, il acheta à un forain installé sur la place

Saint-Louis, le couteau qui devait lui servir, le soir même,

à commettre deux meurtres.

 

Ses parents sont plongés dans une profonde désolation,

la mère notamment, que le chagrin concentré empêche

presque de parler.

Les voisins, les amis leur prodiguent les meilleures marques de sympathie,

car il s'agit de gens honnêtes et laborieux cruellement frappés par un fils indigne.

 

Il faut dire qu'ils s'attendaient tôt ou tard à un triste exploit de leur fils,

qui avait déclaré qu'il n'assisterait pas au mariage de ses deux sœurs, car ce serait, disait-il, une noce tragique.

 

Le sang a coulé plus tôt qu’il ne l’avait prémédité ?

Le criminel au Bouguen

 

Le jeune meurtrier Émile Uguen a été conservé, hier, à la maison d'arrêt où il a pu méditer tout à son aise

sur les conséquences de ses actes sanglants de dimanche.

 

L'instruction de cette grave affaire ne presse pas, le prévenu ne devant être traduit à la Cour d'assises

qu'en janvier prochain, c’est-à-dire à la Première session de 1910.

 

Émile Uguen fera donc trois mois de prévention, qui seront compris dans la condamnation dont il sera l'objet.

 

Le coupable sera poursuivi pour meurtres.

 

Des témoins de la première bagarre au cours de laquelle Émile Uguen tua son cousin racontent

que le meurtrier voulait à toutes forces se battre avec un quartier-maître.

 

Celui-ci, de taille inférieure à Uguen, lui déclarait qu'il ne voulait pas se battre à ce moment,

mais qu'il serait son homme le lendemain s'il le voulait.

 

Il essayait ainsi de gagner du temps pour se débarrasser de son agresseur.

 

En présence des attaques réitérées d'Uguen, il se défendit, et, à plusieurs reprises,

fit tomber son adversaire sur la chaussée.

 

Des témoins de la bataille se contentaient de marquer les coups le quartier-maître n'abusant pas de sa supériorité

et ne faisant aucun mal à son adversaire, marquèrent par des applaudissements leur satisfaction de voir enfin

Émile Uguen trouver son maître, lui qui distribuait fréquemment des corrections soignées

à des individus qu'il provoquait.

 

Furieux de se voir battu, et probablement blessé des applaudissements saluant sa défaite,

Émile Uguen ouvrit son couteau.

 

Aveuglé par la colère, il frappa le premier qui se trouva à sa portée, en l’occurrence son malheureux cousin.

 

Émile Uguen était un ivrogne.

 

C'est ainsi qu'il a à répondre de deux contraventions pour ivresse dressées contre lui par les agents de police,

au commencement de ce mois.

 

Des convocations pour paraître devant le tribunal de simple police les 20 et 27 courant,

lui ont été adressées la semaine dernière.

 

Son nom sera donc appelé à l'audience de cet après-midi, au tribunal.

L'autopsie des victimes

 

Nous avons dit, hier, que le corps du matelot Guillaume Uguen avait été transporté de l’amphithéâtre de la marine à la morgue de l’hospice civil, pour confronter le meurtrier avec ses victimes.

 

M. le docteur Mahéo, médecin-légiste commis par le parquet pour pratiquer l'autopsie des cadavres, a effectué ces opérations hier matin, à neuf heures.

 

L'homme de l'art a fait tout d'abord l'autopsie de Coroller.

 

Elle a révélé que l'infortuné retraité a été atteint au sommet du cœur.

 

Quant au matelot Uguen, atteint en pleine poitrine, la lame du couteau a tranché une artère ;

le malheureux a succombé à l'hémorragie, moins foudroyante cependant que celle de la deuxième victime.

 

Le docteur Mahéo a établi son rapport sur ces autopsies.

 

La pièce a été jointe au dossier qui est entre les mains de M. Leray, juge d'instruction.

 

Obsèques du matelot Uguen

 

À une heure de l'après-midi, le cercueil contenant la dépouille mortelle du matelot Uguen,

a été hissé dans un fourgon des pompes funèbres, et transporté de nouveau à l'amphithéâtre de la marine,

en attendant les obsèques, qui ont eu lieu à 3 h. 30.

 

Le convoi funèbre est parti de l'amphithéâtre à l'heure exacte.

 

Plusieurs couronnes ornaient le corbillard ; les cordons du poêle étaient tenus par quatre camarades du défunt.

 

Derrière le char funèbre, deux marins de la Jeanne d'Arc portaient une superbe couronne offerte

par l'équipage de ce croiseur à leur regretté camarade.

 

Le deuil était conduit par le père de la victime entouré de parents et de nombreux amis.

 

Dans le cortège on remarquait des officiers, officiers-mariniers et marins de la Jeanne d'Arc,

désireux de conduire à sa dernière demeure leur camarade, enlevé si tragiquement.

 

La famille du meurtrier était également représentée par une cousine de la victime.

 

Après un service funèbre à la chapelle de l'hôpital maritime, le cortège s'est dirigé vers le cimetière de Lambézellec,

où l'inhumation a eu lieu.

 

Le pauvre Coroller est toujours à la morgue de l'hospice civil ; il a été placé dans un cercueil.

 

On attend qu'un membre de la famille se présente pour régler les obsèques, qui de toutes façons, auront lieu aujourd'hui.

Vendredi 22 octobre

 

Le meurtrier Émile Uguen est l'objet d'une surveillance spéciale

à la maison d'arrêt du Bouguen, où il est écroué dans une cellule isolée.

 

Hier après-midi, vers une heure, il a été conduit au palais de justice,

et interrogé par M. Leray, juge d'instruction.

 

Il n'a pas dérogé à son système de défense qui consiste, on le sait,

à déclarer ne plus se rappeler de rien, mettant cette absence de mémoire sur le compte de l'ivresse.

 

Le magistrat instructeur a également interrogé six témoins du drame de la rue Louis Pasteur.

 

À l'issue de ces interrogatoires, Uguen n'a pas été écroué dans les locaux disciplinaires du palais de justice,

mais gardé à vue dans le poste des gendarmes de service en attendant sa réintégration au Bouguen,

qui a eu lieu à six heures du soir.

Émile Uguen, 23 ans, ouvrier monteur, demeurant à Brest, est accusé de deux homicides volontaires.

 

Le dimanche 17 octobre 1909, un peu après 10 heures du soir, plusieurs jeunes gens,

parmi lesquels le matelot Guillaume Uguen, étaient réunis dans un débit de la rue Louis-Pasteur à Brest,

lorsqu'on vint leur annoncer qu'un nommé Uguen se battait dans la rue.

 

Guillaume Uguen sortit du débit avec l'intention de le calmer.

 

Il se dirigea, en effet, vers son cousin Émile et l'engagea à ne pas faire de scandale près de la maison de ses parents.

 

Émile Uguen lui répondit : « Toi, tu paieras pour les autres » et il le frappa aussitôt en plein cœur,

avec un couteau dont il était armé.

 

Conduit dans une maison voisine, le matelot Uguen y expirait sans avoir repris connaissance.

 

Le meurtrier, profitant de l'affolement des spectateurs de cette scène, s'enfuyait sans être inquiété.

 

Peu de temps après ;

vers 10 heures demie, Mme Lamour, qui tient un débit de boissons rue Algésiras, se trouvait sur seuil de sa porte, lorsqu'elle vit passer deux hommes, dont l'un criait, en désignant l'autre à quelques pas devant lui

« À la garde ! À l'assassin ! Arrêtez cet homme ! »

L'individu poursuivi s'enfuit par la rue du Marché Pouliquen,

tandis que l'autre s'affaissait quelques mètres plus loin et expirait peu après.

La victime était un nommé Le Coroller âgé de 61 ans.

 

Le soir même, la police, avisée de ce double crime,

procédait à l'arrestation du meurtrier, qu'elle trouvait couché

dans son lit, ayant entre les jambes un long couteau ouvert

et dont la lame était ensanglantée.

 

Durant tout le cours de l’information Uguen, sans nier les faits

qui lui étaient reprochés, n'a cessé de répéter qu'il ne se souvenait

de rien, qu'il avait perdu la mémoire de ce qu'il avait pu faire dans, soirée du 17 octobre,

étant donné son état complet d'ivresse :

mais il résulte de toutes les constatations que si, à la vérité, il avait bu plus que de raison,

il n'était point dans un état d'ivresse aussi avancé qu'il a prétendu.

L'accusé n'a pas d'antécédents judiciaires mais il est d'un caractère violent et querelleur

et s'adonnait à la boisson d'une façon habituelle.

 

Le président procède à l'interrogatoire de l'accusé.

 

Seize témoins ont été entendus dans cette affaire.

 

Après l'audition des témoins, M. le procureur Mazéaud se lève pour prononcer le réquisitoire.

 

En terminant, M. le procureur dit que ce crime est de ceux qui ne méritent aucune indulgence.

 

Me Machenaud, défenseur de l'accusé déclare qu'on ne contestera pas la matérialité des faits ;

sa tâche, dit-il, consistera à réclamer les circonstances atténuantes, que tout justifie dans l'affaire.

 

Il termine en réclamant l'indulgence du jury.

 

Le jury délibère.

 

Uguen, reconnu coupable sans circonstances atténuantes, est condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Bagne de Guyane

Embarqué sur la "Loire" le 8 juillet 1910

Évadé le 7 mai 1918

Jamais repris

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Dernière mise à jour - Janvier 2021