1908 - Un crime à Plouguerneau

La Dépêche de Brest - Juillet 1908

Un Crime à Plouguerneau

On assomme un fermier.

La mèche de cheveux accusatrice.

La femme de la victime est-elle coupable ?

Lundi matin, à l'aube, des fermiers de la commune de Plouguerneau,

découvraient à 300 mètres du village de Prat-Lédan,

en contre-bas de la route de grande communication,

le cadavre de l'un des habitants de l'endroit, Bergot, 20 ans, cultivateur. 


Le défunt portait à la tête trois plaies contuses, 

d'où le sang s'était échappé avec abondance ; l'on remarquait aussi

des traces de sang sur le gazon, sur des pierres voisines du corps

et sur la route, ce qui semblait indiquer qu'il y avait eu lutte. 


Le maire fut immédiatement informé ; il fit mander la gendarmerie

et le docteur Caraës, de Lannilis.


Le médecin arriva et constata que le fermier tenait,

dans sa main crispée, une mèche de cheveux de femme. 


De plus, les blessures établissant qu'il y avait certainement eu crime,

le docteur refusa le permis d'inhumer et conseilla au maire

de télégraphier au parquet de Brest.

C'est ce qui fut fait. 


Pendant ce temps, les gendarmes de Lannilis enquêtaient.

Ils interrogèrent plusieurs, personnes du bourg et apprirent que Bergot,

qui s'adonnait à la boisson, était violent, brutal,

et qu'il frappait très souvent sa femme; 


Cette dernière, qui n'avait manifesté ni surprise ni chagrin en apprenant

la mort de son mari, déclara que son époux lui avait cherché querelle

dimanche soir. 


— Au cours de la discussion, ajouta-t-elle, il m'a frappé,

puis il a quitté la maison ; je ne l'ai pas revu depuis. 


Les gendarmes apprirent, d'autre part, que des cultivateurs de Guissény,

passant en voiture, la nuit du crime, près de l'endroit où le cadavre 

avait été découvert, avaient entendu des cris de femme. 


Les gendarmes en conclurent immédiatement que l'épouse de Bergot

ne devait pas être étrangère au crime ;

ils en eurent même la conviction, lorsqu'ils constatèrent

que la poignée de cheveux trouvée dans la main de la victime

avait été arrachée à la femme.

Celle-ci ne put nier être la propriétaire des cheveux accusateurs,

mais elle déclara, que son mari les lui avait arrachés, dimanche soir,

avant de quitter son domicile. 


Le procureur de la République, mis au courant de ces faits, a envoyé,

hier, sur les lieux, MM. Sauty, substitut du procureur de la République ; 

Mangin, juge suppléant ; le docteur Rousseau, médecin légiste ;

et Laurent, commis greffier. 


Lorsque les magistrats arrivèrent, le corps se trouvait encore à la place où il avait été découvert; 
non loin de là stationnaient le garde-champêtre et les gendarmes. 


Le maire de la commune et l'adjoint, avisés de l'arrivée du parquet, se mirent immédiatement à sa disposition. 


Tandis que sur une table volante, apportée du bourg, M. le docteur Rousseau faisait l'autopsie du cadavre,

les magistrats interrogeaient la femme Bergot, dans une maison voisine. 


L'inculpée, qui a deux ans de moins que son mari, ne parle que le breton, elle a fait à M. Mangin,

juge d'instruction par intérim, les mêmes réponses qu'aux gendarmes. 


Elle reconnaît qu'elle vivait en mauvaise intelligence avec son mari.

Que ce dernier s’enivrait, la battait et qu'il lui a arraché une poignée de cheveux dimanche soir. 


A toutes les autres questions qui lui sont posées, l’inculpée répond ;

« Je ne sais pas » ou « je n'ai rien vu ». 


M. Sauty, substitut du procureur de la République, a néanmoins fait mettre la femme Bergot en état d'arrestation. 


Cette dernière, qui a passé la nuit à la gendarmerie de Lannilis, sera transférée aujourd'hui à Brest. 


L'opinion générale est, dans le pays, que la femme Bergot n'est pas étrangère au crime,

mais qu'elle ne l’a pas accompli seule. 


L'autopsie a révélé que la mort était due aux coups violents qui ont été portés sur la tête de Bergot.

Mais par qui ?

C'est ce que l'information établira probablement. 


Dès son arrivée à Brest, l'inculpée sera interrogée par le juge d'instruction,

puis écrouée à la maison d’arrêt du Bouguen.

 

 

Le Finistère – Samedi 23 Janvier 1909

Audience du 18 janvier 1909.

Le crime de Plouguerneau.

Marie-Françoise Salou, veuve Bergot, âgée de 28 ans, cultivatrice à Plouguerneau,

est accusée d’avoir donné volontairement la mort à son mari dans les circonstances que voici :

Le 13 juillet dernier, vers cinq heures du matin, le cadavre de Jean Bergot, cultivateur à Prat Lédan,

était découvert par le jeune Le Droff, près du chemin conduisant de Prat Lédan à la grève, et à 400 mètres environ de ce village.

Le corps de Bergot était allongé dans un ravin situé près de la route ; à côté, une large mare de sang s’étendait

sur le sol et, tout autour, l’herbe et les genêts, tachés de sang et foulés, attestaient qu’une lutte

s’était engagée à cet endroit.

Le cadavre était nu-tête, la face complètement violacée ; la tête, couverte de sang, portait de nombreuses traces

de violences, une des mains de la victime serrait encore une poignée de cheveux.

Toutes ces constatations faites par le garde-champêtre, les gendarmes, le docteur Caraës, accourus en toute hâte, firent présumer que Bergot avait été la victime d’un attentat.

Les présomptions se changèrent en certitude après l’autopsie du cadavre, pratiquée par le docteur Rousseau, médecin-légiste, autopsie qui a établi que la mort de Bergot était due à des coups, qui avaient déterminé

une fracture au crâne.

La rumeur publique accusa immédiatement la femme Bergot, qui avait paru peu émue en présence du cadavre

de son mari d’être l’auteur du meurtre, et l’information judiciaire a établi à la charge de cette femme

des faits qui permettent d’affirmer que c’est elle qui, dans la nuit du 12 au 13 juillet,

a volontairement donné la mort à son mari.

Les témoins entendus, le procureur Mazeau prononce son réquisitoire.

Après avoir dépeint en termes saisissant l’impression causée, dans le pays, par la découverte du crime,

l’honorable magistrat entre dans le vif du débat.

Il met en relief, avec une très grande habileté, les charges de l’accusation.

Après avoir envisagé l’affaire sous tous ses aspects et insisté notamment sur le lavage des cheveux

et la présence de sang coagulé dans l’oreille de la veuve Bergot, la mèche de cheveux restée dans la main crispée de la victime, le procureur Mazeau dit que la preuve de la culpabilité est manifeste, tangible.

Maître du Rusquec prend ensuite la parole.

Il critique en quelques mots l’instruction faite, où il relève certaines lacunes.

Dans une plaidoirie empreinte d’une grande logique, il discute pied à pied les charges de l’accusation e

t s’applique à démontrer qu’elle manque de constance.

Il cherche vainement le mobile du crime.

Plaidant la thèse du doute, implorant la pitié en faveur de la petite fille qui attend sa mère au village de Prat-Lèdan, le défenseur dit que la seule solution qui s’impose c’est le verdict d’acquittement.

A toutes les questions posées, la réponse du jury est négative.

En conséquence, la cour prononce l’acquittement de la veuve Bergot.

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