Fenêtres sur le passé

1907

Crime d'une vieille demoiselle à Morlaix

Source : La Dépêche de Brest 22 mai 1907

 

Morlaix, 22 mai.

 

Ce matin, vers 7 h. 1/2, le petit commis de M. Pitet, 5 place de Viarmes, sur les ordres de son patron,

se mit en devoir de laver quelques marches de l'escalier qui mène au 1er étage, que M. Pitet, en quittant son bureau, avait trouvé gluant sous ses pieds.

 

Il se mit tout de suite à la besogne, et quoique l'escalier, en cet endroit, est très sombre,

il s'aperçut bientôt que c'était du sang qui inondait la quatorzième et la quinzième marche, en venant de la rue.

 

Le sang paraissait venir du plancher du 2e étage ; il monta voir ce que c'était.

 

La porte était seulement fermée au loquet.

 

Quand il l'entrebâilla, elle offrit une certaine résistance.

 

Il se pencha à l'intérieur pour savoir ce qui la retenait, et vit, tout à coup, étendue derrière la porte,

le corps de Mlle Le Moult, âgée de 82 ans.

Elle était bâillonnée et ne donnait plus signe de vie.

 

Mlle Le Moult est propriétaire de l'immeuble.

 

Les locaux du rez-de-chaussée sont occupés par

MM. Le Saout, coutelier, et Guézel, camionneur.

 

Le premier étage sert de bureau à M. Pitet.

 

Mlle Le Moult occupait tout le deuxième.

 

Les mansardes étaient inoccupées.

 

Mlle Le Moult n'avait pas de domestique, mais seulement une femme de ménage,

qui venait tous les matins lui chercher de l'eau et faire ses courses.

 

L'octogénaire, le soir, se trouvait donc seule dans sa maison.

 

Tous les soirs, entre 8 h. 30 et neuf heures, elle descendait fermer la porte de la rue et remontait ensuite

à son appartement.

 

Ce matin, vers 8 h. 30, dès que nous eûmes connaissance du crime, nous nous sommes rendus sur les lieux

où se trouvaient déjà MM. Kérébel, maire ; le docteur Bodros, médecin légiste ;

Bichon, commissaire de police, et son brigadier, M. Le Moal.

 

Une demi-heure après, arrivaient MM. Rosel, procureur ; Prigent, juge d'instruction, et Le Tous, commis greffier.

 

Nous avons dit que Mlle Le Moult descendait chaque soir fermer la porte entre 8 h. 30 et neuf heures.

 

C'est peu après qu'elle eut fermé la porte de la rue que la victime a dû être assaillie, car, d’après les constatations du docteur Bodros, la rigidité cadavérique indiquait que la mort avait eu lieu hier soir, vers 9 h. 30.

 

La vieille demoiselle avait reçu derrière l'oreille droite deux coups de couteau qui semblent avoir été portés

par une main experte.

 

Elle a été littéralement saignée.

 

Près du cadavre, on a trouvé un méchant couteau de table au bout pointu, dont le manche était ébranlé.

Il était tâché de sang, et des cheveux y adhéraient.

 

Est-ce là l'arme qui a servi au crime, ou bien a-t-elle été maquillée ainsi pour donner le change ?

 

Dans la pièce principale donnant sur la place,

les armoires et les commodes avaient été forcées.

 

On n'y a trouvé que des porte-monnaie vides

et un petit sac de toile également vide.

 

La victime ne devait pas être couchée,

car les lits jumeaux de l'alcôve n'étaient pas défaits.

 

Une bougie entière, qui avait à peine brûlé dix minutes, indique que le crime et le vol ont été rapidement exécutés.

 

Un bout de cigarette qui était très sec a été trouvé sur le parquet.

 

L'octogénaire passait pour avoir beaucoup d'argent chez elle.

 

Les titres étaient déposés chez son notaire.

 

Elle recevait souvent la visite d'individus qui venaient lui demander l'aumône.

 

Mais la pauvre femme, qui était d'une avarice sordide, ne devait pas être bien généreuse envers eux.

 

Quelques individus suspectés ont été interrogés par M. Bichon, commissaire de police.

 

L'un d'entre eux n'a pu donner l'emploi de son temps la dernière nuit.

 

On ne croit pas que le crime ait été commis par des personnes habitant Morlaix.

 

Les individus suspectés n'auraient, pense-t-on, que servi d'indicateur, comme le fait s'est déjà produit pour certains vols dont nous avons entretenu en leur temps nos lecteurs.

 

Ce crime a causé une grosse émotion parmi la paisible population morlaisienne.

 

Toute la journée les curieux n'ont cessé d'affluer place de Viarmes.

Source : La Dépêche de Brest 23 mai 1907

Le crime de la place Viarmes.

 

Aucun fait n'est venu éclairer d'un jour nouveau

le crime mystérieux que nous avons relaté hier.

 

L'individu interrogé, et qui n'avait pu donner l'emploi

de son temps la veille, a été vu à peu près à l'heure

du crime en complet état d'ivresse ; il n'a donc pas pu y participer.

 

M. Bichon, commissaire de police,

a interrogé plusieurs personnes aujourd'hui.

 

Rien encore n'a pu le mettre sur la piste du ou des assassins.

 

L'opinion publique est que le crime a dû être commis

par quelqu'un d'habitué à la maison.

 

Les recherches de ce côté ont des chances d'être fructueuses.

 

Mais si, comme plusieurs le croient, le crime a été perpétré par des individus étrangers à la ville,

les constatations judiciaires ayant été faites de neuf heures à dix heures, c'est-à-dire après le départ

des premiers trains du matin, ceux-ci ont eu le temps de mettre de l'espace entre eux et la justice.

 

Les obsèques de la victime ont eu lieu cet après-midi, à deux heures.

 

Après les membres de la famille, nous avons remarqué, suivant le convoi,

MM. Rossel, procureur de la République, et Prigent, juge d'instruction.

Source : L’Écho du Finistère 27 février 1909

 

Les pseudo assassins de Mlle Le Moult

 

Nous avons le bonheur de posséder à Morlaix un journal qui à l'instar du Matin croit que l'idéal de la Presse

doit être de rivaliser avec les vieilles portières, en racontars et en cancans.

 

Étant absolument à cours d'idées, il ne peut remplir ses colonnes, et Dieu sait combien malgré tout elles restent vides que des petits potins récoltés de ci de là.

 

Quelle joie pour lui quand il peut tomber sur un fait divers inédit,

« vite que la presse gémisse il faut le livrer au public », sans toutefois examiner si cela en vaut la peine.

 

Mercredi, il eut la bonne fortune de tomber sur une de ces nouvelles vieilles de huit jours,

et dont nul n'avait encore voulu parler, tant elle était incertaine et disons le mot dénuée de vraisemblance.

 

Aussitôt le rédacteur d'enfourcher son dada, et les Morlaisiens se virent offrir le soir même un supplément spécial,

où s'étalaient ces titres alléchants :

Le crime de la place des Viarmes,

Une rentière assassinée.

Les assassins arrêtés.

 

Là en quatre colonnes, on racontait à nouveau le crime, et les potins qui l'accompagnèrent,

ainsi que la découverte mirifique d'un soldat de marine, auteur présumé de l'assassinat.

 

Puis, après ce long préambule bien fait pour empoigner l'esprit du lecteur, venait cette simple question :

Est-ce un fumiste ?

Hélas, oui, il parait que c'en est un, mais n'est-ce pas aussi une fumisterie que de donner tant d'importance

à quelqu'un présumé fumiste ?

 

Pourtant nous aurions mauvaise grâce à regretter

la parution de ce supplément, nous y avons appris

des choses nouvelles, et au point de vue géographique, nous avons pu faire notre profit

des renseignements donnés.

 

Jusqu'ici nous avons ignoré qu'Ain-Draham, poste du sud Tunisien, fut situé sur les frontières du Maroc,

et voyez notre ignorance, nous pensions qu’il en était séparé partout le territoire algérien, 

c'est-à-dire par à peu près la largeur de la France.

 

Quoiqu'il en soit venons au fait raconté par l'Éclaireur.

 

Il se réduit pour le moment du moins à bien peu de choses.

 

Mademoiselle Le Moult, on s'en souvient, fut assassinée le 21 mai 1907 et jusqu'ici malgré les recherches,

malgré les diverses pistes suivies, les auteurs de la mort n'ont pu être retrouvés.

 

Le cas de Burches. Il accuse Castel

 

Il y a quelques jours, un soldat déserteur, des bataillons d'Afrique du nom de Burches fut arrêté à Ain-Draham,

sur la frontière saharienne de Tunisie.

 

Il déclara aux gendarmes chargés de l'appréhender qu'il était l'assassin de Mlle Le Moult,

et qu'il l'avait tuée en compagnie d'un nommé Castel de Morlaix.

 

Le parquet de Morlaix prévenu ordonna le transfert de Burches qui fut amené à Créac'h Joly il y a une dizaine de jours.

 

Pendant ce temps Castel malade à l'hôpital était l'objet d'une active surveillance qui se termina

par un mandat d'amener.

Incarcération de Castel - Déclarations de Burches

 

Castel fût incarcéré et confronté avec Burches.

 

Celui-ci maintint ses dires.

 

Interrogé par M. Le Roy juge d'instruction,

il prétendit avoir commis son crime à l'instigation

de Castel dont il aurait fait la connaissance

dans une maison d'arrêt et qui dit-il lui aurait suggéré l'idée de venir voler et assassiner Mlle Le Moult.

 

Burches prétend également avoir volé une forte somme, dont il aurait dépensé cinq mille francs,

le reste lui aurait été volé.

 

Castel, confronté avec Burches, a nié absolument toute complicité avec lui.

 

D'autre part, il ressort que Burches est déjà venu à Morlaix d'autres fois et qu'il a habité Brest avant d'aller en Tunisie.

 

Il exerçait dans cette ville le métier avoué de manœuvre et d'autres moins avouables

qui lui valurent d'être plusieurs fois emprisonné.

 

Il a très bien pu connaître Castel.

 

Il se trouvait, depuis 1908, incorporé aux bataillons d'Afrique, où sa conduite lui valut force punitions.

 

À la fin, il déserta.

 

On sait le reste.

 

Burches est-il coupable ?

 

Burches est très capable d'avoir commis un crime, quand à dire s'il l'a commis,

rien jusqu'ici ne le prouve suffisamment.

 

Il est vrai qu'il faisait en Afrique d'assez fortes dépenses, mais elles n'ont pas été encore assez contrôlées

pour qu'on puisse dire si elles étaient exagérées et si l'argent qu'il dépensait ne lui appartenait pas légitimement.

 

D'autre part, Burches aurait avoué à un co-détenu qui l'a rapporté à qui de droit, qu'il n'était pas du tout l'assassin

de Mlle Le Moult, mais qu'il s'ennuyait en Afrique, qu'il avait voulu revenir et surtout éviter le conseil de guerre.

 

Telle est donc la situation :

Burches soutient devant le juge d'instruction être l'assassin et devant ses compagnons de prison,

il dit qu'il veut se moquer du juge.

Il n'a de plus, pu ou voulu fournir aucun détail sur la manière dont il avait commis le crime et sur les circonstances

qui l'ont accompagné.

 

Aussi la justice est-elle très perplexe et ne sait-elle ce qu'il faut croire.

 

Espérons que la lumière finira par se faire.

Source : L’Écho du Finistère 6 mars 1909

 

Le crime de la place Viarmes.

 

Burch a pu prouver qu'il n'était pas à Morlaix

le 21 mai 1907, jour où était assassinée Mlle Le Moult, puisque, par suite d'un mandat de dépôt

du 1er mai 1907, il a passé le mois de mai et le mois

de juin à la prison centrale de Rouen.

 

L'enquête continue, mais elle devient de plus en plus difficile, surtout avec un inculpé de la force de Castel,

qui demeure de plus en plus impénétrable.

Source : L’Écho du Finistère août 1909

 

Le crime de la place des Viarmes.

 

Il y a cinq mois environ, le nommé Burches, soldat disciplinaire des bataillons d'Afrique déclara avoir assassiné

une vieille rentière de la place des Viarmes, Mlle Le Moult, avec la complicité de Castel.

 

Il a reconnu depuis que Burches avait simplement mystifié la justice.

 

Après cinq mois de prévention, ils vont tous deux bénéficier d'une ordonnance de non-lieu.

 

Castel sera libre.

 

Quant à Burches, il rejoindra son corps à Aïn-Draham (Tunisie).

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Dernière mise à jour - Septembre 2021