Fenêtres sur le passé

1907

Brest en 1789

Source : La Dépêche de Brest février 1907

 

Brest en 1789

 

Conférence de Monsieur Louis Delourmel sur Brest en 1789

 

Brest est, depuis un siècle déjà, renfermé dans ses fortifications,

qui ne l'enserrent point comme aujourd'hui.

 

On ne songe pas à demander leur démolition.

 

On vient, au contraire, de réclamer et d'obtenir,

pour la sûreté de l'arsenal, les ouvrages qui couronnent

les hauteurs du Bouguen.

 

Les maisons construites, en ville, paraissent encore clairsemées

dans les rues tracées par Vauban, en 1694,

qui sont presque toutes achevées,

et dont nous voyons aujourd'hui le plan parfaitement rectiligne.

 

La voie la plus fréquentée est la Grand'Rue, qui aboutit au port.

 

Dans la Grand'Rue sont rassemblés les commerçants les plus notables.

 

C’est sur la place Médisance que se tiennent, depuis un siècle,

les foires mensuelles et les deux marchés de chaque semaine.

 

Marchands et acheteurs de la ville et des environs affluent, ces jours-là, sur la place Médisance, et c'est au milieu de cette affluence

de population que l'huissier de ville, assisté de ses deux témoins

et du tambour, vient, au pied de la fontaine,

faire connaître aux habitants les arrêtés municipaux.

 

C'est au bas de la Grand'Rue, tout le long du quai,

que viennent s'ancrer les navires et les bateaux marchands.

 

Mais ils sont trop resserrés dans leur étroit chenal de la Penfeld,

gênés par les mouvements de la marine militaire, et on commence,

en 1789, à jeter les bases d'un port de commerce

dans l'anse de Porstrein, travaux qui ne commencèrent qu'en 1862

et dont cette vieille peinture murale de la salle de la Bourse

nous montre les premiers travaux de terrassement et de nivellement.

 

C'est encore au bas de la Grand'Rue que l'on prend le bateau

qui vous mène sur l'autre rive, à Recouvrance, pour le prix d'un denier, ou moyennant un sou si, pressé, on fait « pousser » le bac

avant son chargement complet de douze voyageurs.

 

Au-dessus du quai s'étagent la rue Basse, les escaliers,

la rue Haute des Sept-Saints, avec la vieille église

dont l'emplacement est aujourd'hui enfoui à près de dix mètres,

sous le boulevard Thiers, vis-à-vis la rue Amiral Linois.

 

L'église Saint-Louis vient d'être couronnée de sa tour,

flanquée de deux pyramides qu'un de nos aimables écrivains

compare à une clarinette accordée de ses deux métronomes.

 

C'est dans la tour Saint-Louis que, chaque soir, de 9 h. 3/4 à dix heures, sonne le beffroi annonçant le couvre-feu.

 

Au dernier son de cloche, il faut fermer toutes les portes,

volets et soupiraux des caves donnant sur la voie publique,

tous les restaurants, billards, cafés, cabarets et guinguettes.

 

En 1789, on projette la percée de la rue Saint-Louis

et l'agrandissement du placis de l'église,

lieu de réjouissances et de supplices, car c'est sur la place Saint-Louis que l'on danse autour des feux de joie

et que l'on assiste aux pendaisons sommaires.

 

Jusqu'en 1793, en effet, le gibet se dressait sur l'emplacement

de la maison qui fait aujourd'hui l'angle de la place d'Orléans

et de la rue Saint-Louis.

 

Dans la rue de la Mairie

(rue de la Communauté, comme on l'appelait autrefois),

on voit encore les décombres de l'hôpital maritime,

qui vient d'être consumé dans un terrible incendie.

 

Les malades sont traités dans l'ancien séminaire des Jésuites (aujourd'hui l'école des mécaniciens) ;

ils y resteront jusqu'en 1834, date de l'hôpital maritime actuel, construit sur le terrain de l'ancien bâtiment.

 

L'hôtel de ville, c'est l'ancienne maison de M. Chapizeau,

lieutenant de vaisseau, que la municipalité a achetée en 1756,

et que depuis vingt ans elle trouve trop exiguë,

puisque depuis vingt ans elle réclame, en vain,

l'autorisation de transporter la maison commune au Petit-Couvent.

 

Il y a peu d'années encore, vous le savez,

on projetait d'édifier la mairie de Brest sur le Champ-de-Bataille.

 

Le premier projet date donc de 1776, et la maison de M. Chapizeau, dont je n'apprécierai point ici le caractère architectural,

est toujours l'hôtel de ville de Brest.

 

Dans la rue de la Mairie, sur l'emplacement actuel de notre place

La Tour-d'Auvergne, on trouve un ravin, le Pont-de-Terre,

refuge de tout ce qu'il y a d'immonde à Brest,

séjour des crimes et des vices les plus infâmes et les plus honteux.

 

Le Champ-de-Bataille existe depuis 1704,

mais un simple fossé le sépare des rues environnantes.

 

Une seule rangée de grands et beaux ormes se dessine du côté

de la rue du Château, en face le Petit-Couvent :

c'est l'Allée des Soupirs.

 

C'est là, sans doute, que les amoureux de Brest venaient soupirer

avec ou sans leurs belles.

 

Le théâtre vient d'être construit aux frais de la Marine et les directeurs sont en proie, déjà, aux plus graves embarras pécuniaires.

 

Le cours d'Ajot, autrefois carrières et terrains vagues, n'est aplani et planté que dans sa partie haute, car les travaux, commencés en 1769, sont suspendues depuis plusieurs années, et ce n'est qu'en 1800

que sera terminé notre superbe cours.

 

La place du Château, elle aussi, n'est qu'à moitié comblée ;

de vieilles carrières y sont creusées,

où il se commet journellement toutes sortes de désordres,

plus de mille personnes pouvant s'y dérober à la vue des patrouilles.

 

C'est sur la place du Château, du côté de la rade, que, les jours de fête, se rassemble le peuple pour danser, assister aux feux de joie

et aux décharges de mousqueterie de la garnison.

 

Brest, en effet, comme beaucoup d'autres villes ne comprend ni une réception solennelle, ni une réjouissance publique sans Te Deum,

feux de joie et feu d'artifice, illuminations, décharges de mousqueterie et d'artillerie, ambigus (sic), repas plus ou moins copieux,

danses et musique.

« Qui n'a point vécu avant la Révolution, disait Talleyrand,

n'a pas connu le bonheur de vivre. »

 

Le vaste îlot compris entre la place du Château,

la rue des Sept-Saints et la rue Traverse était la propriété des Carmes.

 

On y voyait la vieille église consacrée à saint Yves,

plus loin le couvent et un superbe jardin à terrasses,

sur l'emplacement duquel fut construit le bâtiment

qui occupe le milieu de la place Sadi Carnot.

 

M. Delourmel analyse ensuite le cahier de 1789,

rédigé par le tiers-état de la sénéchaussée de Brest.

 

Comme tous les cahiers de doléances, il n'a qu'un but :

fonder eu France une société juste et un gouvernement libre.

 

Après des détails documentés et inédits sur notre histoire locale,

le sympathique conférencier retrace éloquemment,

et pour le plus vif intérêt de l'auditoire, les faits saillants

qui marquèrent à Brest l'année 1789 :

 

L'émotion causée en ville par les nouvelles de l'insurrection de Paris

et de la prise de la Bastille.

 

L'organisation du conseil général, présidé par le maire,

M. Branda, qui s'investit de tous les pouvoirs civils et militaires.

 

Le fameux complot du 29 juillet, préparé contre les citoyens brestois.

(Livraison du Port de Brest aux Anglais)

 

Le serment fédératif du 4 août, « serment qui devait avoir pour but d'établir entre les soldats et les citoyens une éternelle alliance. »

 

L'affaire de Lannion, à propos de laquelle les conseillers généraux de Brest, chargés de prendre livraison d'un convoi de blé pour la marine, furent saisis comme accapareurs et exposés pendant deux jours

aux outrages et aux coups de la populace.

 

Le pacte d'union contre les ennemis de la Révolution,

souscrit à Lannion puis à Pontivy, par toutes les villes bretonnes

et qui fut le germe du pacte national de la grande fédération

du 14 juillet 1890.

 

M. Delourmel, dans, une éloquente péroraison,

montre que la Révolution française a sa profonde et véritable cause dans l'idée supérieure du droit et de la justice,

et qu'une pensée d'admiration et de reconnaissance

doit s'élever vers nos grands aïeux de 1789.

 

Une ovation enthousiaste est faite au conférencier.

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Dernière mise à jour - Décembre 2020