Fenêtres sur le passé

1904

La famine à l'île Molène

Source : La Dépêche de Brest 17 février 1904

 

Le cri de détresse poussé par les habitants de l'île Molène a été entendu.

 

Une somme de 500 francs, provenant de la souscription ouverte par la Dépêche, avait, dès le premier appel,

été adressée à M. le maire de Molène pour lui permettre de parer aux misères les plus urgentes.

 

C'était quelque chose, mais cela ne suffisait pas à sauver de la faim toute la population,

qui manquait des premiers éléments indispensables à la vie.

 

La préfecture maritime de Brest, répondant à la prière instante de M. le maire de Molène et avec l'autorisation

de M. le ministre de la marine, a envoyé, hier, environ 3,000 kilos de vivres,

qui ont été emportés par le remorqueur Titan.

La mission accomplie a été des plus rudes, en raison de la tempête qui continuait

à souffler avec une violence extraordinaire.

L'on peut même dire que c'est un acte sinon d'héroïsme, tout au moins

de très grand dévouement, accompli par tout le personnel du bâtiment de secours.

Mais n'anticipons pas.

 

Lundi soir, en même temps qu'il avisait le service des subsistances d'avoir

à préparer des vivres, M. le vice-amiral Mallarmé télégraphiait à M. Pelletan

pour lui demander des instructions.

 

En attendant une réponse du ministère, le commandant en chef donna des ordres pour que le remorqueur Titan soit sous pression dès la première heure.

 

À 7 h. 1/2, hier matin, nous pénétrons dans le port de guerre,

grâce à une autorisation que M. le préfet maritime a bien voulu nous délivrer.

 

Ministre de la Marine Camille Pelletan 1914

Un silence presque absolu règne dans l'arsenal.

 

Point de bâtiments qui sillonnent la Penfeld, aucune allée et venue de travailleurs,

nul grondement des machines à vapeur, pas de bourdonnements s'élevant des ateliers déserts.

 

C'est jour de repos, parce que mardi gras.

Seul le long du d'Estrées, un bâtiment est sous pression :

C'est le remorqueur Titan.

 

Malgré la tempête qui, comme chaque jour, s'annonce violente,

ce bâtiment va porter secours aux îliens en détresse.

 

Une demi-heure, trois quarts d'heure se passent,

puis l'ordre de partir arrive.

 

Le Titan lève l'ancre et va, dans l'avant-port, prendre son chargement déposé, depuis la veille,

à bord d'un chaland amarré le long du Masséna.

 

Ce chargement se compose de :

Pain, 30 sacs, pesant 720 kilos ; farine, 24 caisses, pesant 1,464 kilos ; biscuits, huit caisses, pesant 3,156 kilos ;

soit, au total, 62 colis, pesant 3,156 kilos, d'un cube de 9 m 212. , ,

 

Le transbordement est rapidement opéré, puis le Titan sort du port de guerre.

 

 

Donnons, non pas simplement pour mémoire, mais pour rendre justice à tous ces marins aussi braves que dévoués, la composition de l'équipage :

MM. Cherdel, lieutenant de vaisseau, commandant du Titan ;

Casimir, 1er maître de manœuvre, second ;

Rousic,2e maître, patron ;

Lagathu, Cornou, 2nd maîtres ;

Vibert, Le Jean, Pelleau, quartiers-maîtres ;

Kermoal, Bonaventure, Abiven, Postic, Carn, Morvan, Rolland, matelots ;

Hélary, maître mécanicien ;

Mével, 2nd maître ;

Audren et Toullec, quartiers-maîtres ;

Lucas, Quédec, Angué, Lorzil, Guiziou, ouvriers mécaniciens.

 

En outre, le pilote Mao, de la direction de Brest, originaire de Molène, a été embarqué à bord.

 

Le Titan, jaugeant 328 tonneaux, avec une machine de 475 chevaux, file facilement onze nœuds,

de sorte que nous n'avons à compter que sur un voyage de deux heures et demie au plus.

*

**

 

La pluie s'est mise à tomber ;

le vent, très faible au matin, commence à se lever, nous présageant une très mauvaise traversée.

 

Nous passons près des bâtiments de l'escadre du Nord, à bord desquels aucun mouvement ne s'aperçoit.

 

Le ciel est d'un gris sale ; la terre se confond, s'harmonise avec l'eau.

 

— Fichu Carnaval que nous allons passer ! Clame un matelot.

— Les masques de Brest ne « rigolent » guère plus, riposte un autre, en éclatant d'un franc rire qui contraste

avec la tristesse ambiante et qui déride tout le monde.

 

L'on entre dans le goulet, où déjà l'on commence fortement à danser.

 

À quelques trois ou quatre cents mètres en avant se trouve le transport Isère,

se dirigeant vers Lorient avec du matériel.

 

Instinctivement, le lugubre souvenir de la Vienne traverse les esprits, sans, cependant, trop les assombrir,

car c'est le propre des matelots de braver le danger, de regarder la mort en face, sans pâlir.

Vers dix heures, on dépasse Saint-Mathieu.

La mer est devenue fortement houleuse et une blanche écume dessine les sinuosités de la côte,

frange les rochers dont est semée toute cette partie de la mer.

 

Voici le port du Conquet.

Au fond du port, s'abrite le Travailleur, faisant le service postal Ouessant-Molène, au lieu et place de la Louise,

avariée par le raz de marée du 2 février.

 

Le Travailleur, nous dit un marin, avait quitté Ouessant la veille, mais n'avait pu aborder Molène.

 

Nous voici dans le chenal du Four.

À l'horizon, se profilent cinq ou six petits bateaux à voiles, dansant effroyablement,

risquant à tout moment de sombrer.

 

Un grand vapeur, que nous croyons être un anglais, nous croise, se dirigeant vers le sud.

 

Le Titan, qui a vent arrière et qui est porté par le courant très fort, file de 13 à 14 nœuds.

 

Nous arrivons assez rapidement en face de Molène, non sans avoir à diverses reprises embarqué de grosses lames.

 

Le Titan stoppe.

Il est 11 h. 1/4 du matin

 

Le ciel est devenu d'un noir d'encre.

Le vent s'est levé, hurle lamentablement; la pluie, froide et pénétrante, cingle au visage.

 

Le commandant Cherdel fait amener le youyou.

Trois marins, sous la direction du second, M. Casimir, et le signataire de ces lignes y prennent place.

 

Les pêcheurs de Molène n'étant pas venus au-devant du Titan et le remorqueur ne pouvant approcher, en raison du peu de profondeur du port, il fallait prévenir les îliens de venir opérer le déchargement.

 

Le youyou, non sans difficultés, accoste à Molène.

Le maire, M. Mao, plusieurs conseillers municipaux, le syndic des gens

de mer, M. Colin, et divers pêcheurs reçoivent la petite mission.

 

M. le maire adresse ses remerciements à l'officier en second du Titan

pour les secours apportés si opportunément ;

au rédacteur de la Dépêche, pour les donateurs, dont le don généreux

de 500 francs permettra de soulager bien des misères.

 

M. le. maire embarque sur le youyou et se rend à bord du Titan,

pendant que nous faisons une enquête sur la situation de l'île.

 

*

**

 

Ce que nous avons vu et entendu nous a fortement étreint le cœur et

nous porte à déclarer qu'une solution prompte et radicale,

que nous indiquerons plus loin, s'impose.

 

Molène, comme on le sait déjà, est bâtie sur des rochers recouverts

d'une mince couche de terre arable.

Il n'y a ni industrie ni commerce.

 

La pêche aux langoustes, à cinq ou six milles au large de l'île, lorsque le temps est favorable, la récolte du goémon

en temps autorisé, une maigre récolte de quelques gerbes d'orge et de rares boisseaux de pommes de terre

voilà les seules ressources d'une population de 613 habitants.

 

Or, l'an dernier, la récolte de pommes de terre fut mauvaise ; la récolte d'orge plus que médiocre.

 

Les 44 bateaux, formant un effectif de 142 pêcheurs, n'ont pu sortir que rarement depuis quatre mois.

 

— Dans toute l'année, nous affirme M. Colin, syndic des gens de mer, les bateaux pêcheurs de homards

et de langoustes n'ont pas gagné 200 francs chacun.

Et pour comble de malheur, les tempêtes de fin novembre ont détérioré, sinon détruit,

la presque totalité des engins de pêche.

 

Les pêcheurs, n'ayant pas d'argent, n'ont pu remplacer leurs filets, de sorte que les quelques jours

où ils auraient pu pêcher, ils n'ont pu sortir.

 

En dehors de la pêche, les marins s'occupent de la récolte du goémon, métier très dur et peu rémunérateur.

 

Le goémon est conduit au Conquet ou à Portsall.

Trois tonnes sont nécessaires pour produire une tonne de soude, payée de 60 à 120 francs.

Pour en recueillir une tonne, il faut souvent des mois.

 

Le raz de marée du 2 février ravagea les terres de l'île, enleva tout le goémon recueilli,

causant ainsi une perte de 15 à 20,000 francs.

 

C'est la ruine de l'île.

Les quelques champs qui n'ont pas été ravagés par le raz de marée étaient plantés de pommes de terre.

La plupart des tubercules ont pourri en terre.

 

Les îliens, qui n'ont même plus de pommes de terre à manger,

ne pourront ensemencer à nouveau leurs champs

et la récolte prochaine sera nulle ou à peu près.

 

Pourquoi, demandons-nous à M. le maire, le conseil municipal

ne constitue-t-il pas un stock de vivres nécessaire pour les époques de tempête semblables à celle-ci ?

 

— Nous y avons songé.

Sur la demande de M le préfet du Finistère nous avons pris

il y a deux mois, une délibération dans ce sens.

Depuis, nous attendons la réponse.

 

— Pourquoi, au lieu de faire venir votre pain du Conquet

ou d'Ouessant, ne le fabriquez-vous pas dans l'île ?

 

— Il y a plus de six ans qu'il n'y a plus de moulin.

Un boulanger s'était établi et fit faillite.

Songez qu'il n'y a pas de bois, pas de charbon dans l'île.

Le seul combustible est le goémon.

 

Le budget de la commune, réduit à son strict minimum, s'élève à 900 francs de dépenses

et 500 francs de recettes seulement.

Nous sommes, chaque année, en déficit de 400 francs.

Il y a donc impossibilité absolue de faire la moindre amélioration dans l'île.

 

Si la situation ne s'améliore pas, continue M. le maire, c'est, de toute nécessité,

l'émigration à bref délai, la ruine totale de l'île par la dépopulation.

Songez qu'il arrive presque quotidiennement à nos enfants de se rendre à l’école sans avoir mangé.

(Ces navrants détails nous ont été confirmés par le dévoué instituteur, M. Meudec .)

 

Depuis quatre jours, il n’existait plus de pain dans l’île ;

la plupart des familles avaient des betteraves pour toute nourriture.

Et quand les communications reprendront nous ne serons guère plus avancés,

puisqu’il n’y a plus à Molène ni argent ni ressources.

Les fournisseurs se lassent et couperont tout crédit. »

 

Nous continuons notre enquête et partout revient le refrain de désespérance :

Nous sommes à bout ; il nous faudra quitter l'île. »

À notre mémoire reviennent ces vers qui bercèrent notre enfance :

 

Oh ! ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis,

Le devant de la porte où l'on jouait jadis.

 

Mais nous nous gardons bien de les rappeler aux braves gens qui nous chantent leur hymne de misère.

 

Certes, oui, il faudra quitter l'île où vécurent et moururent les aïeux,

si elle continue à être le roc de privations et de famine.

 

Et cependant il y a là toute une population intéressante à sauver,

parce qu'elle est une pépinière pour notre marine nationale.

 

Coloniser dans les déserts asiatiques ou africains c'est bien, mais sauver une île à proximité du continent français,

c'est mieux.

 

Si cent mille francs sont nécessaires pour cette œuvre, le gouvernement ne doit pas hésiter à les dépenser.

 

Pendant que s'achevait notre enquête, le déchargement des vivres amenés parle Titan avait été opéré

par les soins des bateaux de Molène.

 

Le remorqueur levait l'ancre vers deux heures.

Sous la pluie intense et la bourrasque violente, il reprenait le chemin de Brest.

Dans le chenal du Four, il essuya de terribles paquets de mer, qui balayèrent le pont.

Un matelot roula sous une lame, et peu s'en fallut qu'il ne fût emporté à la mer.

Tout ce qui se trouvait dans la cuisine fut renversé ;

le matelot cuisinier Bonaventure fut douloureusement brûlé à la main ;

dans le poste, la vaisselle et la table furent renversées, brisées.

 

Là se bornèrent, heureusement, les avaries éprouvées par le Titan.

 

À 4 h. 3/4, le remorqueur rentrait à Brest et reprenait son mouillage dans le port, près du d'Estrées.

 

La mission du Titan étant terminée, nous ne pouvons, à notre tour, mieux finir notre compte rendu qu'en adressant nos plus sincères remerciements à M. le préfet maritime, qui nous a permis d'accomplir notre tâche ;

à M. le commandant Cherdel et au second, M. Casimir, pour l'amabilité et les prévenances qu'ils nous ont montrées.

 

E. Petitcolas.

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