Fenêtres sur le passé

1899

Le réveillon en Basse-Bretagne

Source : L’ouvrier du Finistère 21 janvier 1899

 

Auteur : Louis Dugoy .

 

Le réveillon en Basse-Bretagne

 

Penmarc'h !

Ce nom aux syllabes gutturales évoque un pays rocailleux et sauvage...

 

Sur la falaise, la lande, toujours la lande...

 

À ses pieds, la mer continuellement en furie, hurle de douleur

dans sa lutte éternelle contre les gigantesques rochers,

qui la brisent et la déchiquètent.

 

Dans les contrées ensoleillées les fêtes sont exubérantes ;

en Basse-Bretagne elles sont graves et recueillies ;

le Breton mêlant à toutes ses joies, l'idée et l'image de la mort.

 

Avant le départ pour la messe de minuit, la grand'mère

bénit l'énorme bûche de Noël, l'assistance à genoux prie en silence...

 

Au retour, un immense feu flamboie dans l'âtre ;

la grande table, au milieu de la salle, est dressée.

 

Le cidre, couleur d'ambre, mousse dans les pichets ;

à chaque bout du couvert, une gigantesque miche de pain d'orge

est posée, à ses côtés une faucille est placée qui doit servir à trancher d'énormes tartines ;

les assiettes, aux couleurs voyantes et criardes,

jettent une note gaie sur la blancheur immaculée de la nappe.

 

Au-dessus de la table, des moitiés de porc salé masquent

le plafond enfumé...

 

Sur une invitation du chef de famille, les convives s'assoient ;

tête découverte, il dit le Benedicite ;

puis le repas commence.

 

La première part et la meilleure de chaque plat est réservée,

au nom des trépassés, aux pauvres qui tout à l'heure viendront chanter de vieux et mélancoliques lieds bretons du temps du roi Arthur...

 

Silencieusement l'attaque des mets commence...

 

D'énormes quartiers de lard et de tête de cochon,

rôtis dans le four banal du village, supportent l'assaut.

 

Puis, viennent à la rescousse des guirlandes de saucisses dorées...

 

Les larges lampées d'eau-de-vie brûlent les gosiers

et jettent des lueurs étranges dans les yeux.

 

C'est le moment où les deux plats nationaux font leur apparition :

le Fare et le Goad-Diguéno.

 

Ils sont toujours accueillis par un rire silencieux.

 

Dans l'arbre généalogique des puddings, le « Fare » en est la souche ; c'est un amalgame d'œufs, de farine de sarrazin, de graisse, de lait,

de pruneaux, cuits dans un sac qui ne sert qu'à cet usage...

 

Le « Goad-Diguéno » a été préparé dans un chaudron ;

c'est du sang avec du lait, des oignons hachés, du pain,

du sucre et des raisins.

 

Ce mélange doit être remué continuellement sur le feu vif

avec un bâton ;

quand on le sert, il a l'aspect d'une bouillie très épaisse de sang.

 

Si les maîtres et serviteurs de la ferme sont repus,

le bétail n'a pas été oublié ;

chaque bête a reçu double ration de fourrages

avant le départ pour la messe.

 

Personne n'entre dans les étables, car ce jour-là, à minuit,

les bêtes parlent et, à l’imprudent qui y pénétrerait, elles annonceraient la date de sa mort et celle du maître de la maison.

 

Le repas tourne à l'orgie et le jour naissant voit les convives dormant du sommeil lourd de l'ivresse.

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