Fenêtres sur le passé

1899

L'assassin de Lanhouarneau

Source : La dépêche de Brest mai 1899

 

L’assassin de Lanhouarneau

 

NOUVEAUX DÉTAILS

 

Nous avons dit hier que le parquet de Morlaix

s'était rendu à Lanhouarneau, canton de Plouescat,

pour procéder à une enquête au sujet de l'assassinat d'une jeune fille.

 

Les magistrats sont rentrés à Morlaix entre minuit et une heure

du matin.

 

Nous croyons utile de donner quelques nouveaux renseignements

sur ce crime, qui a profondément émotionné toute la région.

 

Le lieu du crime

 

Le moulin Soul, exploité par M. Léost, frère du recteur de Lannéanou,

est à l'extrémité de la commune de Lanhouarneau et à une distance d'environ 150 mètres du territoire de Plouider, canton de Lesneven, arrondissement de Brest.

 

Dimanche matin, Léost, qui est célibataire, s'était rendu au bourg pour assister à la messe de neuf heures,

laissant à la garde du moulin sa jeune domestique, Marie-Anne Combot âgée de seize ans.

 

Le crime a dû être commis peu de temps après.

 

Découverte du cadavre de la victime

 

Le cadavre de Marie-Anne Combot a été trouvé dans le couloir de la maison, baignant dans une mare de sang.

 

Tout était en désordre dans la maison.

 

Les meubles avaient été brisés et fouillés ; le linge et les effets d'habillement étaient éparpillés à terre.

 

Une somme de 1,250 fr. avait disparu.

 

À noter, que M. Léost avait été précédemment victime d'un autre vol de 1,500 fr.

 

La victime

Le docteur Bodros n'a constaté qu'une seule blessure, faite avec un instrument très tranchant,

vraisemblablement un couteau, qui n'a pas été retrouvé.

 

La blessure, effrayante à voir, est longue de dix à douze centimètres ;

le coup a été porté avec force et adresse par une main ferme et expérimentée.

 

Le cou est à moitié détaché du tronc.

 

Le docteur Bodros pense que les assassins étaient au moins deux.

 

La blessure a de grandes similitudes avec le coup du sinistre Vacher.

 

La victime a dû être saisie par les cheveux et maintenue, la tête renversée en arrière,

pendant que l'autre misérable lui portait le coup mortel.

 

Il y a eu préméditation

 

L'assassinat semble avoir été prémédité ;

il est en effet établi que les assassins savaient qu'ils avaient du temps devant eux.

 

Non seulement la maison a été fouillée de fond en comble, mais les assassins, leur crime accompli, ont bu et mangé.

 

Comment le crime a été accompli

 

Pour accomplir leur crime, les assassins sont-ils entrés dans la maison pendant une absence de la jeune fille,

et, surpris par elle, l'ont-ils tuée pour faire disparaître le témoin du vol ?

 

Ont-ils, au contraire, pénétré dans le moulin sous un prétexte quelconque

et se sont-ils entretenus avec la jeune fille avant de la tuer ?

 

C'est ce que l'enquête, qui est hérissée de difficultés, déterminera sans doute,

 

Les recherches, les perquisitions faites par le parquet n'ont donné aucun résultat.

 

Une piste

 

Une personne, habillée à la mode du pays, mais inconnue pour le moment,

a été vue, à une heure qui correspond à celle du crime, aux environs du Moulin Soul.

 

C'est, croyons-nous, le seul indice que possède actuellement le parquet.

Arrestation de l'assassin présumé

 

La gendarmerie de Landivisiau a arrêté hier, le nomme Caër,

auteur présumé l’assassinat de la jeune Combot (Marie-Anne).

 

Caër (Jean-Marie) âgé de 28 ans, cultivateur, habitait au village de Kersiou, en Plounéventer.

 

Sa réputation est déplorable.

 

Il a déjà été poursuivi devant le tribunal correctionnel de Morlaix.

 

Les motifs de l'arrestation

 

Voici les motifs qui ont amené cette arrestation :

Divers témoins, sans être très affirmatifs avaient donné le signalement d'un homme assez grand,

vêtu à la mode de Trémaouézan ou de Plounéventer, qu'ils avaient vu rôder autour du moulin Soul

et qui semblait peu après le crime, se cacher derrière les fossés, s

e retournant fréquemment pour s'assurer qu'on ne le suivait pas.

 

Ce signalement ressemblait à celui de Caër.

 

Au cours d'une perquisition, les gendarmes ont trouvé en possession de Caër deux clefs qui appartenaient à M. Léost, le propriétaire du moulin, clefs qui lui avaient été restituées dans des circonstances tragiques.

 

Les lecteurs de la Dépêche se rappellent que dans la nuit

du 12 au 13 février, un incendie fit, au village de Coatancou, en Plounéventer, trois victimes :

Cueff (Ollivier), Riou (Marie-Jeanne), sa femme,

et leur fils, Cueff (François-Marie).

Ce dernier, âgé de 33 ans, était alors au service de Léost.

 

Sur son cadavre on trouva deux clefs qui furent,

plus tard, remises à Léost.

 

Ce sont ces deux clefs qui ont été retrouvées chez Caër.

 

C'est là une charge très importante,

Léost affirmant que ces clefs lui ont été volées.

 

Ajoutons que l'opinion publique désigna Caër comme

étant l'auteur de l'incendie dont nous venons de parler.

 

Le mobile du crime

 

Le vol a été certainement le mobile du crime.

 

Léost a déclaré qu'il lui avait été volé un billet de 500 francs et deux billets de 100 francs renfermés dans un portefeuille, une somme de 250 francs, en pièces de cinq francs, renfermée dans une armoire ;

une autre somme de 250 francs en or et en argent,

renfermée dans un autre meuble,

et 50 francs en monnaie de billon, renfermés dans un sac.

 

Le voleur a également dérobé un fusil Lefaucheux ;

il a bu le reste d'un litre de vin, à peine entamé,

et il s'est emparé d'un kilo de lard

et d'un gros morceau de pain.

 

Il a bu et mangé dans la maison.

 

M. Goulven Le Bras, garçon meunier, qui s'était rendu le matin du crime à Lesneven,

d'où il n'est revenu que dans la soirée, a constaté que le voleur lui avait enlevé dans sa malle

une somme de 60 francs, toutes ses économies.

 

M. Pierre Léost avait quitté le moulin vers 8 h. 1/4, pour se rendre à la messe de neuf heures, à Lanhouarneau.

 

Il était de retour à 11 h. 1/4, en même temps que sa vieille domestique.

 

C'est lui qui a découvert le cadavre, encore chaud.

 

La pauvre Marie-Anne Combot avait été bâillonnés avec un torchon.

 

Le moulin Soul est situé dans un endroit désert, à 40 mètres de la maison d'habitation.

 

Il est entouré de tous côtés de bois taillis.

 

L'assassin au parquet

 

Caër, arrivé ce matin à Morlaix, par le train de huit heures, a été conduit au parquet,

où il a subi un interrogatoire sommaire.

 

De taille assez élevée, convenablement vêtu, il marchait avec assurance entre les deux gendarmes.

 

Caër nie toute participation au crime.

 

Dans son interrogatoire, il a désigné pour son défenseur Me René Huet, bâtonnier de l'ordre des avocats de Morlaix.

 

Après son interrogatoire, Caër a été reconduit à la prison et écroué.

 

M. Bodros, médecin-légiste, a prêté serment, dans l'après-midi, devant M. Hardouin, juge d'instruction,

qui l'a commis pour visiter Caër, à l'effet de constater si ce dernier ne porterait pas sur le corps

des traces d'une lutte avec sa victime.

 

On dit que le parquet a l'intention de faire exhumer le corps de Marie-Anne Combot

et de procéder à une confrontation.

Une charge terrible contre l'assassin présumé

 

Nous avons parlé, hier, de l'incendie du moulin Soul dans la nuit du 12 au 13 février, et nous avons dit

que l'opinion publique désignait l'assassin présumé de Marie-Anne Combot comme l'auteur de cet incendie.

 

Précisons les raisons qui donnent lieu à cette accusation :

 

Cueff fils, garçon meunier de M. Léost, couchait au moulin Soul.

 

Le 12 février, il alla visiter ses parents, du Coatancou, en Plounéventer, emportant avec lui les deux clefs du moulin.

 

Dans la nuit, la maison brûlait, ensevelissant dans ses décombres Cueff, son père et sa mère.

 

Ce sont ces deux clefs qui ont été retrouvées chez Caër, qui a dû les voler le jour de l'incendie.

 

C'est donc une charge terrible.

 

On se demande si Caër n'a pas assassiné les trois victimes et mis ensuite la feu pour anéantir les traces du crime.

 

Au moment de la découverte des deux clefs, Caër est devenu d'une pâleur livide ;

il s'est ensuite renfermé dans un mutisme presque complet.

 

D'autre part, un couteau portant des traces de sang a été trouvé au domicile de Caër.

 

Ce couteau a été présenté à. M. Pierre Léost, qui n'a pu affirmer qu'il lui avait appartenu.

 

Quoi qu'il en soit, cette découverte constitue une nouvelle charge contre l'inculpé.

 

Les explications de Caër

 

Caër, qui a fait la campagne de Madagascar, a avoué avoir volé, pendant l'expédition,

à un soldat, une somme de 2.500 francs.

 

Cette explication de ses dépenses est inadmissible.

 

Quel est le soldat qui emporte une aussi forte somme ?

 

Caër ne serait-il pas, au contraire, l'auteur inconnu du premier vol de 1.500 francs dont fut victime Pierre Léost ?

 

Caër parle le français, mais il veut être interrogé en breton et il ne répond qu'en breton.

 

Il se contredit dans ses réponses.

 

Il dit qu'il est allé à la messe dimanche, puis, revenant sur sa déclaration il prétend avoir fait, ce jour-là,

de dix à douze kilomètres sans avoir rencontré une seule personne.

 

En un mot, il ne justifie en aucune façon de l'emploi de son temps.

 

Les charges s'accumulent de plus en plus, et il est difficile d'admettre que Caër ne soit pas l'auteur du crime.

 

A-t-il un complice ?

 

On dit que la brigade de Landivisiau suit une piste sérieuse et qu'une seconde arrestation est imminente.

 

En terminant, nous croyons de notre devoir de dire que M. Prigent (Jean Marie) brigadier à Landivisiau,

a fait preuve dans cette affaire, d'une, perspicacité, d'une décision

et d'une énergie qui méritent les plus grands éloges.

Caër, l'assassin présumé de Marianne Combot, a été conduit ce matin, à neuf heures, au cabinet de M. Hardoin,

juge d'instruction, et confronté avec deux témoins, en présence de son avocat, Me René Huet, bâtonnier de l'ordre.

 

Un troisième témoin a été entendu dans l'après-midi.

 

Caër persiste dans ses dénégations, mais il a été formellement reconnu par la jeune Abaléa et son père,

qui l'ont vu rôdant autour du moulin Soul, le jour du crime.

Découverte du fusil enlevé par l'assassin

 

La brigade de gendarmerie da Plouescat a organisé avant-hier,

avec le concours de plusieurs personnes de bonne volonté,

une battue dans les environs du moulin Soul,

afin de retrouver le fusil enlevé par l'assassin présumé.

 

Ces recherches ont été couronnées de succès.

 

M. Pierre Laurent, âgé de 33 ans, cultivateur, domicilié au village

de Kerhuon, en Lanhouarneau, faisant partie des personnes

qui s'étaient mises à la disposition de la gendarmerie,

a trouvé l'arme soigneusement dissimulée dans une touffe d'ajonc, à 250 mètres environ du lieu du crime,

dans un endroit déjà exploité sans succès ces jours derniers.

 

Cette trouvaille vient confirmer les dires des témoins qui avaient signalé, dès la première heure,

le chemin parcouru par le criminel.

Grâce à cet indice, M. André, brigadier de gendarmerie à Plouescat, avait pu établir immédiatement une piste

et recueillir d'importants renseignements qui ont amené l'arrestation de Caër, l'auteur présumé du crime.

 

Ajoutons que le fusil porte des traces de rouille qui semblent provenir de gouttes de sang ;

mais on ne peut rien affirmer avant qu'une analyse ait déterminé la nature de ces taches.

 

Le brigadier de gendarmerie de Plouescat a déposé ce fusil, ce matin, au greffe de Morlaix.

 

C'est un fusil Lefaucheux à percussion centrale ;

il avait été volé par Caër à M. Léost.

 

Caër continue à nier

 

Caër persiste à nier, mais il ne peut justifier de l'emploi de son temps, le jour de l'assassinat de Marie-Anne Combot.

 

Les charges relevées contre lui deviennent de plus en plus accablantes et forment un ensemble

qui l'entraînera sans doute à entrer dans la voie des aveux.

 

Depuis son retour du service, Caër était devenu un objet de terreur pour ses voisins et pour sa famille.

 

Il ne se livrait à aucun travail ;

ses rentes et son commerce de bétail et de chevaux, pour lequel il avait un associé,

peuvent justifier les dépenses exagérées auxquelles il se livrait.

 

La rumeur publique l'accuse de plus en plus d'être l'auteur du premier vol commis au préjudice de Léost,

de l'incendie de Coatançou et probablement du meurtre de la famille Cueff (trois victimes).

Caër invoque un alibi

 

Caër, l'assassin présumé de Marie-Anne Combot, a été conduit devant M. le juge d'instruction Hardoin,

ce matin, vers neuf heures.

 

Il a été réintégré à la prison à midi trois quarts.

 

L'inculpé ne varie pas dans son système de défense.

 

Il persiste à nier ;

mais il est acculé par l'évidence des faits, et l'on pense qu'il ne tardera pas à avouer.

 

L'assassin cherche, actuellement, à établir un alibi.

Il prétend que le jour du crime il s'est rendu à Landerneau,

où il aurait acheté, chez une chapelière dont il a donné le nom,

un chapeau à la mode du pays, au prix de quatorze francs.

 

Il aurait payé avec trois pièces de cinq francs.

 

Caër prétend, en outre, qu'il se serait rencontré,

dans une vieille carrière abandonnée, avec une fille du pays,

dont la réputation est très mauvaise.

 

Cet endroit aurait été choisi pour éviter les commérages.

En supposant que les allégations de Caër fussent vraies, l'alibi qu'il invoque ne suffirait pas à l'innocenter.

 

En effet, Marianne Combot ayant été assassinée dans la matinée, entre neuf et dix heures,

Caër aurait eu le temps de se rendre à Landerneau.

 

Il faudra donc établir à quelle heure Caër a acheté son chapeau et la distance exacte du moulin Soul à Landerneau.

 

L'instruction de cette affaire est, comme on le voit, hérissée de difficultés.

 

L'enquête sera très longue.

 

Dans ces conditions, il est à présumer que Caër ne passera aux assises qu'à la session d'octobre.

Dans la liste funèbre et déjà si longue des crimes de toutes sortes que les jurés du Finistère ont été appelés à juger,

il est rare de rencontrer un drame aussi saisissant, aussi longuement mûri, aussi froidement combiné que celui dont nous allons faire le récit.

 

Toute une famille a péri dans les flammes et, à deux mois et demi d'intervalle,

la même main criminelle qui avait semé le deuil et allumé l’incendie,

continuant l'exécution d'un plan atrocement résolu, est allée jusqu'à égorger une malheureuse fillette de 16 ans !

 

Et quel a été le mobile de cet incendie et de ces assassinats ?  Le vol !

 

Triste tableau à contempler, le fils et la mère sont assis côte à côte sur le banc des Criminels.

 

Hâtons-nous de dire cependant que cette dernière n'est poursuivie

qu'à raison de sa complicité par recel des vols commis par son fils.

 

L'accusé, Caër (Jean-Marie), surnommé le « Joli » a 28 ans ;

il est de haute taille, solidement musclé, la figure expressive.

 

C'est le type accompli de cette race superbe des gars du Léon, dont il porte d'ailleurs le costume sombre et imposant.

 

Marie-Anne Joly, veuve Caër, femme Chapalain, a dépassé la soixantaine ;

c'est une vieille campagnarde, à la figure parcheminée, au regard fuyant.

 

Tous deux ont pour défenseur Me René Huet avocat du barreau de Morlaix.

 

M. le procureur de la République Bouëssel soutient l'accusation.

 

Au centre du prétoire, tout un attirail d'objets attire la vue ;

c'est l'arsenal des pièces à conviction.

 

Il y a de tout dans cet étalage :

des vêtements, des billets de banque, de l'or et de l'argent, des clés, des couteaux, toute une série de portes monnaie, des montres, des mouchoirs, un silex, des cartouches de revolver, des cartouches de fusil de guerre,

différents papiers et jusqu'à un fusil Lefaucheux.

 

Au moment où l'huissier, annonce la Cour, il n'y a pas une seule place vide dans l'enceinte.

 

Après les formalités d'usage, entr'autres l'adjonction de deux jurés suppléants et d'un magistrat assesseur,

il est donné lecture de l'acte d'accusation.

 

En voici les parties essentielles :

Dans le courant du mois de juin 1898 un vol d'une somme de 1,650 francs était commis au moulin de Soul,

en Lanhouarneau, au préjudice de M. Léost.

 

Quelques recherches que l'on fit, l'auteur en demeura inconnu.

 

Huit mois plus tard, le 12 février 1899, la maison des époux Cuëff, domestiques du meunier Léost,

habitation située à cent mètres environ du moulin, était détruite par un incendie.

 

Au milieu des décombres, on découvrait, carbonisés, les cadavres des époux, Cuëff et celui de leur fils François-Marie.

 

On attribua ce triste événement à un accident.

 

Il n'en était rien cependant.

 

En réalité, les trois malheureux dont les corps avaient été ainsi calcinés avaient été les victimes d'un effroyable assassinat et leur meurtrier n'avait incendié leur demeure que pour dissimuler son crime.

 

Il fallut un nouveau crime pour faire découvrir la vérité et apprendre que tous ces forfaits étaient dirigés

contre le meunier Léost qu'on voulait voler d'abord, puis tuer sans douté, lui aussi, pour s'emparer de sa fortune.

Le 30 avril suivant, le meunier Léost, rentrant de la messe avec sa servante, trouvait sa jeune bonne, Marie-Anne Combot, âgée de 16 ans, égorgée.

 

La pauvre enfant avait lu tête presque entièrement détachée du tronc.

 

Le vol avait été le mobile de cet assassinat ;

tous les meubles avaient été fouillés.

 

Un portefeuille contenant un billet de banque de 500 francs

et deux de 100 francs,

un sac de toile renfermant 250 francs en pièces de 5 francs en argent,

un porte-monnaie contenant 250 francs en or, des cartouches de revolver, deux couteaux de poche et enfin une somme de 50 francs en billon

avaient été pris.

 

Des voisins, interrogés par la gendarmerie, déclarèrent qu'un homme

de 25 à 30 ans, grand, costumé à la mode du pays,

avait été vu dans les environs du moulin Soul, vers dix heures du matin.

D'autres témoins déclarèrent qu'un autre individu, répondant exactement au même signalement,

avait été rencontré par eux, rôdant dans les communes avoisinantes ; ses allures étaient suspectes,

il se dérobait aux regards, évitant les routes, les sentiers, et marchant à travers champs.

 

Les signalements fournis concordaient entre eux, mais aucun nom n'avait été prononcé.

 

Ce n'est que le lendemain du crime, devant le juge d'instruction,

qu'un sieur Rozec déclara formellement avoir reconnu Jean-Marie Caër, habitant Kerséon, en Plounéventer.

 

Ce n'était pas la première fois, d'ailleurs, qu'il venait dans le pays ;

M. Rozec l'avait vu déjà rôder les deux dimanches précédents.

 

Interrogé sur l'emploi de son temps, Caër fournit des explications embarrassées.

 

Bientôt les perquisitions opérées amenèrent la découverte,

chez Caër ou chez sa mère, la veuve Chapalain, d'objets ayant appartenu aux victimes.

 

D'autres détails confirmeront jusqu'à l'évidence qu'on se trouvait en présence du vrai coupable.

 

Lecture de Pacte d'accusation terminée, M, le président procède à l'interrogatoire des accusés.

 

INTERROGATOIRE DE CAËR

 

D. — Vous avez une certaine fortune.

 

Caër. — Oui.

 

M. le président en établit tout de suite le bilan.

 

Caër aurait reçu 469 fr. 45 dans la succession de son père ;

l'immeuble de Kerseon lui rapporterait, pour sa part, un certain revenu,

et il posséderait un livret de caisse d'épargne avec un avoir de 140 fr. 63.

 

M. le Président. — Si vous n'avez pas subi de condamnations, votre réputation est aussi détestable que possible.

 

Avant votre départ pour Madagascar, vous n'aviez pas fait parler de vous, mais, depuis votre retour,

vous avez terrorisé tout le pays.

 

Vous êtes violent, brutal ;

vous avez des passions vives que vous voulez assouvir, à-tout-prix et il faut que rien ne vous résiste.

 

Vous avez un jour déclaré à un témoin que vous tueriez une personne comme une mouche ;

à un autre vous avez dit que celui qui ne peut pas se tirer d'affaire, on devrait lui tordre le cou.

 

Voilà votre caractère.

 

Caër regarde fixement le président, mais il reste impassible, sans réponse

 

D. — Que faisiez-vous les 16 et 23 avril dans les environs du moulin Soul ?

 

R. — J'étais à la recherche d'une femme.

 

D. — Pourquoi vous cachiez-vous?

 

R. — Parce qu'elle avait une mauvaise réputation.

 

D. — Est-ce vous aussi qu'on a vu rôdant dans les mêmes parages le jour du crime ?

 

R. — Non.

 

D. — Cependant le témoin Bozec vous a formellement reconnu.

 

R. — Du tout.

 

D. — Non seulement les gendarmes ont constaté vos réponses hésitantes et votre attitude embarrassée,

mais une perquisition faite chez vous a amené une découverte précieuse pour la justice, celle de deux clés.

 

A qui appartenaient-elles ?

 

R. — Je ne sais pas.

 

D — Je vais vous le dire, elles appartenaient au meunier Léost et son garçon, François Cuëff,

les avait toujours dans sa poche

 

D. — Comment expliquez-vous la découverte de ces clés dans votre domicile ?

 

Caër, très embarrassé, reste un moment sans répondre,

et finit par dire que c'est quelqu'un qui a dû les apporter chez lui.

 

M. le président lui fait connaître les conclusions du médecin,

d'où il résulte que François Cueff a dû être tué d'une façon foudroyante.

 

L'assassin a dû alors prendre les clés dans sa poche et allumer ensuite l'incendie.

 

R. — Ce n'est pas moi.

 

D. — On n'a entendu aucun cri ;

s'ils n'avaient pas été surpris avant l'incendie, ces malheureux se seraient sauvés en appelant : Au secours !

 

Or, on a trouvé leurs cadavres dans les décombres.

 

Cela n'a pas l'air de vous étonner beaucoup ?

 

B. — Je suis ignorant de tout cela.

 

Lui parlant des objets trouvés chez lui dans différentes perquisitions, tels que le porte-monnaie de la femme Cueff,

le couteau du fils, M. le président lui dit :

« Toutes ces charges sont accablantes pour vous ; quels sont vos moyens de défense ? »

 

Caër répond : « Les preuves sont au dossier. »

 

Il affirme son innocence,

et prétend que ce sont des témoins qui lui en veulent qui ont apporté chez lui ces objets compromettants.

 

Il ajoute que tout le monde veut sa mort.

 

Nous voici à l'assassinat de la jeune Marie-Anne Combot.

 

Comme M. le président lui fait remarquer que de nombreux témoins l'ont vu quelques heures après le crime

dans les parages du moulin, Caër répond qu'il était à Landerneau.

 

M. le Président. — Ce n'est pas vrai ; vous n'y êtes allé que le soir.

 

Reconnaissez-vous cependant que vous y avez fait certaines dépenses, et notamment échangé un billet de 100 fr. ?

 

R. — Non !

 

M. le Président. — Je comprends que cela vous gêne.

 

D. — Comment expliquez-vous la tache de sang qu'on a constatée sur votre pantalon bleu ?

 

R. — Je suis sûr et certain que c'était de la peinture.

 

D. — Et moi je vous dis que c'était du sang ; c'est indéniable, c'est la science qui le déclare.

 

Vous avez donc peur de le reconnaître?

 

Pas de réponse.

 

Caër prétend qu'il portait un pantalon marron et non un pantalon bleu.

 

Pour tout dire Caër soutient être étranger à tout ce qu'on lui oppose.

 

M. le Président. — En résumé, voici ce que j'ai à vous dire :

« Comme c'est la cupidité qui vous a fait agir dans tous les actes de votre vie,

ici encore c'est l'argent du meunier Léost que vous convoitiez, et, comme certains obstacles vous gênaient,

vous avez, au moyen de l'incendie, supprimé une maison et ses habitants, commettant ainsi un triple assassinat ;

puis, mû toujours par ce vil sentiment de cupidité,

vous avez eu le triste courage d'assassiner une malheureuse jeune fille de 16 ans,

qu'on a trouvée égorgée, avec une blessure horrible, dans une mare de sang. »

 

Caër ne trouve à répondre que ces mots : « Je suis ignorant de tout cela. »

 

Il regarde de tous côtés sans manifester la moindre émotion.

 

INTERROGATOIRE DE LA FEMME CHAPALAIN.

 

Celle-ci est plus difficile à confesser.

 

M. le Président. — Les renseignements recueillis sur votre compte sont très mauvais ;

vous êtes violente, très passionnée, vous rendiez la vie très dure à votre mari et, chose très grave,

on raconte même que vous auriez voulu l'empoisonner en mettant du phosphore dans sa soupe.

 

R. — Où est-il, celui qui a dit ça ?

 

M. le Président lui ayant fait connaître l'accusation qui pèse sur elle, la femme Chapalain répond avec vivacité :

Tout cela ce sont des mensonges ;

on me condamnerait à mort, que je dirai toujours que je n'ai vu l'argent que lorsque Colliou l'a trouvé.

 

On m'a mise à tort en prison.

 

Impossible de lui arracher une autre réponse; aussi M. le Président n'insiste pas.

 

AUDITION DES TEMOINS.

 

L'audition des témoins commence par celle de M. Le Chartier,

et se termine aujourd'hui par celle de M. le docteur Bodros.

 

Me Huet. — M. le docteur dit que le sang a giclé ; quelle quantité ?

 

M. Bodros. — Je l'ignore ; ce que je sais, c'est qu'il y avait à peu près trois litres de sang répandu.

 

Me Huet. — Une poutre en tombant n'aurait-elle pas pu occasionner la blessure du crâne ?

 

M. Bodros. — Si, mais je fais remarquer que la blessure siégeait au front, ce qui n'est pas la même chose.

 

À 6 heures l'audience est levée et renvoyée à demain, 8 h. 1/2.

Audience du 3 novembre.

 

L'audience reprend à 8 heures et demie par l'audition de nouveaux témoins.

 

Caër, qui garde toujours la même assurance et qui ne s'est pas départi de son système de défense,

répond invariablement aux témoins, pourtant très affirmatifs : — Ce n'est pas vrai.

 

Quant à la femme Chapalain, qui conserve son air résigné, elle oppose toujours les mêmes dénégations

et maintient que, le mouchoir trouvé chez elle et reconnu par Léost,

a dû lui être donné par une de ses filles habitant Paris.

 

La première partie de l'audience est consacrée à l'audition de deux brigadiers de gendarmerie,

dont les dépositions sont remplies de détails très instructifs.

 

On passe aussi un certain temps à la reconnaissance des objets ayant appartenu aux victimes et au meunier Léost.

 

La seconde partie de l'audience va plus rapidement.

 

Tous les témoins sont très affirmatifs, tous reconnaissent Caër,

ils reconnaissent également les objets trouvés chez Caër

et qui ont appartenu aux malheureuses victimes et au meunier Léost.

 

Malgré cela, Caër nie toujours, répondant invariablement que tout se ressemble, les mouchoirs comme les clefs, comme les couteaux, et que c'est quelqu'un qui, par vengeance, a dû déposer ces objets chez lui.

 

M. le Président. — Jamais vous ne ferez admettre par des hommes intelligents un pareil système de défense.

 

La persistance avec laquelle Caër nie être allé le 30 avril au soir échanger un billet de 100 francs dans le débit Toudic,

à Landerneau, produit une certaine impression sur les jurés.

 

D'ailleurs l'impression générale qui se dégage de cette audience est très défavorable à Caër.

 

On dit, dans le groupe des témoins, que, si par hasard il sortait libre de cette enceinte, on lui « ferait son affaire »

avant qu'il remette les pieds dans le pays.

 

À remarquer que M. le Président Laisné conduit avec beaucoup de méthode ces débats très fatigants.

 

L'audience est renvoyée à samedi 8 heures et demie.

 

Il reste 19 témoins à entendre.

Audience du 4 novembre.

 

L'audience reprend à 8 h. 1/2 du matin au milieu d'une assistance toujours nombreuse ;

on sent que le public est avide de connaître le dénouement.

 

Le défilé des témoins continue assez lentement.

 

Caër sur le même ton d'assurance, renouvelle ses démentis et répond par des faux-fuyants.

 

Quant à la femme Chapalain, se confinant dans son rôle effacé, elle a l'air de ne rien voir et de rien entendre.

 

On assiste un moment à une scène pénible :

c'est quand la femme Guénéguès, sœur de Caër, vient déposer ;

elle a une crise de nerfs, ce qui amène quelques larmes sur la face ridée de la vieille Chapalain.

 

Caër se contente de passer son mouchoir sur ses yeux.

 

En résumé Caër prétend que tous les témoins mentent et s'entendent pour le perdre,

thèse dangereuse qu'il ne peut justifier malgré les instances de M. le président.

 

Comme M. le président insiste sur cette circonstance particulièrement grave de la découverte des clés au domicile

de Caër, celui-ci répond avec le plus grand calme :

les clés ne marchent pas, c'est quelqu'un qui a dû les apporter là.

 

M. le président. — Jamais, je vous le répète, vous ne ferez admettre un pareil système.

 

Pour son compte, la femme Chapalain dit que c'est son mari qui a trouvé le porte-monnaie reconnu

comme ayant appartenu à la femme Cueff, et qu'une chose trouvée n'est pas volée.

 

M. le président. — Voilà une thèse qui n'est ni morale ni juridique.

 

Tous les témoins entendus,

l'audience est suspendue à 6 h. 1/2 pour être reprise à 9 heures par le réquisitoire et les plaidoiries.

 

Samedi soir une foule énorme envahissait la salle d'audience et la salle des Pas-Perdus, s'étendant jusque sur le quai.

 

La cour, dans l'impossibilité de siéger,

dut se retirer pour attendre l'évacuation de la salle qui s'est faite lentement et non sans difficultés.

 

Le public qui avait suivi les débats voulait entendre le réquisitoire du procureur, M. Bouëssel

et la plaidoirie du défenseur, Me Huet, du barreau Morlaix.

 

Il régnait dans tout ce monde une grande animation ;

le bruit avait couru dans la journée que les habitants du pays de Léon ne laisseraient pas Caër sortir vivant

s'il venait à être acquitté.

 

Les charges qui pesaient sur l'accusé et les dépositions des témoins avaient été, nous l'avons dit, accablantes.

 

Mais Caër a nié jusqu'au bout, ne se départissant pas un instant de son système de défense qui consistait à dire

qu'il a ignoré les meurtres des époux Cueff et de la jeune Marie Combot ;

que les objets ayant appartenu aux victimes, trouvés en sa possession, sont des objets courants,

ressemblant à une foule d'autres, et que si quelques-uns ont été réellement la propriété des victimes,

c’est un ennemi qui les a déposés chez lui pour le perdre.

 

Enfin la cour est rentrée en séance à dix heures environ du soir devant une salle bondée.

 

Le procureur a prononcé un réquisitoire d'une logique serrée, impitoyable, Caër est demeuré impassible.

 

Son avocat a parlé à son tour et a cherché à détruire les charges qui accablaient son client.

 

Il était près de quatre heures du matin quand le jury s'est retiré pour délibérer ;

il a rapporté un verdict négatif en faveur de la femme Chapalain, mère de Caër, accusée de complicité par recel.

 

Cette femme a été acquittée.

 

Caër, déclaré coupable sur tous les chefs d'accusation, a été condamné à la peine de mort.

 

La cour a ordonné que l'exécution aura lieu sur l'une des places publiques de Morlaix.

 

L'audience s'est terminée à 4 h. 1/2.

 

En quittant la salle, les gendarmes ont dû soutenir Caër affaissé ;

c'est le seul moment de défaillance du criminel pendant ces longs débats.

 

La foule s'est retirée vivement impressionnée, mais approuvant au fond le jugement qui venait d'être rendu.

 

Caër, dont nous avons fait prendre des nouvelles, dans sa prison et qui avait eu un moment de défaillance

en entendant son arrêt de mort, avait repris son attitude muette et obstinée.

 

Cependant une certaine détente s'est produite lorsque le Président des Assises accompagné du procureur

de la République est allé le visiter à la maison de justice.

 

À leur vue le malheureux s'est mis à pleurer, mais il n'a pas tardé à retomber dans son mutisme.

 

Au sujet de sa condamnation, on nous a appris que le verdict du jury a été prononcé à l'unanimité

et que les circonstances atténuantes ont été refusées par 10 voix sur 12.

 

Caër vient de se pourvoir en cassation.

Commutation de peine.

 

La peine capitale prononcée contre Caër, par la cour d'assises du Finistère,

le 5 novembre dernier,

pour quadruple assassinat,

incendie et vol,

dans les communes de Lanhouarneau et de Plounéventer,

vient d'être commuée

par le président de la République,

en celle des travaux forcés à perpétuité.

 

Caër aurait appris, parait-il,

la nouvelle de la mesure, de clémence dont il vient d'être l'objet

sans manifester la moindre émotion.

 

Il va partir incessamment pour Rennes pour entendre lecture, devant la cour, du décret de commutation.

 

Caër sera ensuite dirigé sur le dépôt de forçats d'Oléron pour attendre

son départ pour le bagne.

Embarqué sur le Transport

"la Calédonie" le 16 mai 1900

à destination du bagne de Guyane.

Évadé le 22 juillet 1900

Réintégré le 11 août 1900

Décédé le 13 mars 1901

aux îles du Salut

Campagne de Madagascar en guerre

du 9 mai 1895 au 18 août 1895

avec le 200e Régiment d'Infanterie

Certificat de bonne conduite accordé

© 2018 Patrick Milan. Créé avec Wix.com
 

Dernière mise à jour - Janvier 2021