Fenêtres sur le passé

1897

Le crime de Pleuven en pays de Fouesnant

 

Source : La Dépêche de Brest 8 avril 1897

 

On peut bien dire que ce procès est le triste pendant de l'affaire Primel, avec cette différence, toutefois,

qu'ici il s'agit de deux frères et que la victime, éventrée également, a survécu, comme par miracle,

à ses horribles, blessures ;

aussi cette guérison a-t-elle été pour la science médicale une véritable surprise.

 

L'accusé, Jean-Louis Rannou, n'a pas encore 18 ans et cependant il paraît bien faire au moins 1m 72 ;

C'est un solide gars du pays de Fouesnant.

 

Il a pour défenseur Me Méheust. 

M. Drouot, procureur de la République, soutiendra l'accusation.

 

Comme pièces à conviction, des vêtements ensanglantés et un vulgaire couteau de poche.

 

Dans la soirée du 20 janvier 1897, plusieurs conscrits de la commune de Pleuven, qui avaient tiré au sort

dans la journée, s'étaient réunis pour dîner chez la veuve Rannou, mère des frères Jean et François Rannou.

Les têtes étant échauffées par la boisson, Jean Rannou chercha querelle à son frère François.

Tous deux sortirent sur la route et là, se prenant corps à corps, se portèrent mutuellement des coups.

Leur mère survint et les sépara.

Jean Rannou rentra alors furieux à la maison et, dans sa colère,

se mit à briser la vaisselle, les vitres des fenêtres et tous les objets qui se trouvaient à portée de sa main.

On dut le mettre dehors malgré lui et on ferma la porte

pour l'empêcher de rentrer.

 

Tandis que François Rannou et ses camarades continuaient

leur repas, l'accusé se cacha derrière un tas de planches,

à peu de distance de la maison de sa mère.

Un témoin lui ayant demandé ce qu'il faisait là, il répondit :

« Tais-toi, tout à l'heure j'aurai la peau de mon frère ! »

 

Au bout de deux heures, François Rannou étant venu à sortir, l'accusé s'élança sur lui et, au cours d'une lutte engagée entre eux, lui porta plusieurs coups de couteau, qui l'atteignirent à diverses parties du corps.

Un coup terrible, porté avec violence, lui fendit le ventre,

mettant à nu les intestins, qui jaillirent au dehors.

Malgré cette horrible blessure, François Rannou eut la force de rentrer dans la maison avec l'aide d'amis, qui le déshabillèrent

et lui donnèrent les premiers soins.

 

 

Le président fait connaître les renseignements fournis sur Rannou qui le représentent comme un homme méchant

et brutal, surtout quand il est ivre, puis il arrive immédiatement à la scène du crime.

 

D. — À Fouesnant, vous avez cherché querelle à de jeunes conscrits ?

R. — À personne.

 

D. — En arrivant à la maison, vous avez brisé les verres et d'autres objets et frappé sur l'armoire à coups de pied ?

R. — Non. Je sais seulement que j'ai été mis à la porte, mais pas par mon frère.

On ne voulait pas me donner mon chapeau.

Alors, j'ai cassé les vitres.

 

D. — Qu'êtes-vous devenu ensuite ?

R. — Je suis resté près d'un tas de planches, en face de la maison, en attendant qu'on me rende mon chapeau.

 

D. — Un témoin passait, il vous a demandé ce que vous faisiez là.

Que lui avez-vous répondu ?

R. — Je ne me souviens pas d'avoir vu le témoin et je ne me rappelle pas lui avoir dit :

« J'aurai la peau de mon frère ».

D. — Quand votre frère est sorti, vous vous êtes jeté sur lui ?

R. — Je suis allé le trouver, mais je ne sais pas si j'ai frappé

le premier.

D'ailleurs je ne me souviens pas de ce qui s’est passé.

 

Se reprenant, Rannou dit ensuite qu'il, été terrassé deux fois.

Il disait à son frère de le laisser tranquille et, comme il ne y lâchait pas, il a pris son couteau et a frappé.

 

D. — Ainsi, vous vous souvenez avoir pris votre couteau ?

R. - Oui.

 

D. — Votre frère n'était pas armé et vous avez agi en lâche en le frappant ainsi.

R. — Si je n'avais pas été ivre, je n'aurais pas fait cela.

 

Le président. — C'est miracle si votre frère n'est pas mort.

Si vous ne l'avez pas tué, ce n'est pas de votre faute.

 

D. — De retour chez votre maître, vous aviez conscience de ce que vous aviez fait ?

R. — J'ai eu conscience de ce que j'avais fait quand ma sœur m'a remis mon chapeau, car le médecin était là.

 

On procède ensuite à l'audition des témoins.

 

De toutes les dépositions, nous ne retiendrons que celle de la victime, François Rannou, âgé de 21 ans.

 

Nous prenons son récit au moment où va avoir lieu la seconde scène, c'est-à-dire celle où il fut si cruellement frappé.

 

« Environ une heure après que mon frère eut été expulsé de la maison, je sortis, dit-il,

en compagnie de Cap et de Le Meur.

Comme j'étais en train d'uriner au bout de la maison, mon frère s'élança sur moi et me porta des coups de poing.

M'étant retourné, je ripostai également à coups de poing et le terrassai, mais il se releva et, comme il m'avait saisi par les vêtements, je dus encore le frapper pour lui faire lâcher prise.

C'est alors que, me maintenant d'une main, de l'autre il me porta des coups de couteau sur différentes parties

du corps.

Je pus me traîner jusqu’ à la maison, où on me coucha.

Mes camarades m'ont dit que mon frère était sorti d'entre les tas de planches pour s'élancer sur moi ».

 

Sur interpellation :

 — « Nous étions tous sous l'influence de la boisson,

mais pas complètement ivres.

Mon frère avait bu comme nous, mais il marchait bien ;

il paraît même qu'après m'avoir frappé à coups de couteau,

il s'est sauvé en courant. »

Et encore celle de M. le docteur Pilven, qui fut appelé à donner

ses soins au blessé dans la nuit qui suivit cette scène.

 

L'honorable témoin énumère et décrit les nombreuses plaies

qu'il a constatées sur le corps du malheureux Rannou :

 

« Deux seulement, dit-il, avaient un caractère particulier de gravité :

1° - Celle de, la région cardiaque, pouvant donner lieu

à des complications pulmonaires, qui ne se sont pas produites ;

2° - Celle de l'abdomen, par où les intestins, perforés en deux endroits, s'étaient échappés, formant un gâteau qui recouvrait toute la partie supérieure du ventre.

Cette dernière lésion, déclare M. Pilven, m'a causé les plus vives inquiétudes, car elles sont fréquemment mortelles, et les conditions déplorables dans lesquelles j'avais dû intervenir rendaient,

malgré toutes les précautions prises, le pronostic peu rassurant. »

 

Sur interpellation :

— « Rannou est guéri, mais il est possible que des complications éloignées apparaissent, soit par le fait de brides péritonéales, soit par le fait d'un certain degré de rétrécissement intestinal au niveau des anses suturées. »

Il s'agit ici, dit M. Drouot, d'un fait grave.

Un attentat à la vie humaine a été, commis dans des circonstances presque exceptionnelles.

Peut-être pourrions-nous demander au jury de se montrer impitoyable, s'il ne s'agissait pas d'un Jeune homme

qui n'a pas encore 18 ans.

 

Brisant la vaisselle et les vitres, cherchant querelle à tous et à chacun, nous, voyons Jean Rannou expulsé

à bon droit par ordre de sa mère.

Il s'embusque dans un tas de planches, dit à un enfant, qui l'aperçoit, qu'il aura la peau de son frère,

et quand celui-ci sort tranquille et sans, arrière-pensée, Jean fond sur lui comme un bandit et lui porte cinq coups

de couteau, dont un en pleine poitrine et un autre dans les entrailles.

Les médecins considéraient François Rannou comme, perdu.

 

En somme, la provocation invoquée par le défenseur n'existe pas.

Du commencement à la fin du drame, c'est Jean qui a provoqué François.

Me Méheust aborde immédiatement les faits de l'accusation.

Il reprend la scène à son tour et dit :

 

« Messieurs les jurés, qu'allez-vous faire aujourd'hui ?

Vous savez fort bien que si une peine infamante vient frapper ce jeune homme, il sera à tout jamais déshonoré

pour la vie civile et que plus tard quand il reviendra, il sera dangereux pour la société.

Vous voudrez bien écarter la tentative de meurtre et admettre l’excuse de la provocation.

 

« En agissant ainsi, vous rendrez un verdict empreint de sagesse et de bonne justice et, en même temps,

vous rendrez la joie à cette famille désolée, car si une peine infamante frappait ce malheureux,

elle rejaillirait sur sa mère, sa sœur et frère, qui sont là devant vous et qui lui implorent le pardon. »

 

Reconnu coupable de coups simples avec l'excuse de la provocation, Jean Rannou est condamné à six mois de prison.

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Dernière mise à jour - Septembre 2021