Fenêtres sur le passé

1897

Le bonnet de la bigouden

ou

Ce que que l'on peut voir dans une coiffe bretonne

Source : La Dépêche de Brest 16 avril 1896

 

Le bonnet de la bigouden

Ce que l'on peut voir dans une coiffe bretonne

 

Un artiste, qui fut grand prix de Rome, M. Émile Soldi prétend avoir découvert dans la lecture des signes dont

les monuments les plus orgueilleux comme les plus humbles sont revêtus, une langue qu'il nomme la langue sacrée.

 

En étudiant la langue sacrée, dit l'Eclair, M. Soldi a voulu montrer, en dévoilant le secret des signes magiques

qu'elle employait, comment l' « initiation » aux mystères antiques donnait la certitude de la vie future :

éclairer les origines de l'homme et de la civilisation, traduire l'hymne première dans laquelle l'humanité

encore unie célébrait en une même langue, la vie — le Feu sacré — comme le principe de l'évolution cosmique

et en donner la philosophie.

Il s'est convaincu que nous avions passé à côté de la vérité,

à côté de la révélation.

Quand nous dédaignons les simples traits ou spirales gravés

sur les rochers et les tumulus, nous n'avons pas su lire l'ornement

des vases grecs, le cadre des miroirs étrusques, le champ des médailles gauloises, les trous des pierres celtiques, les costumes des anciens,

l'architecture des temples.

 

— Tenez, a-t-il dit au cours d'une récente conférence,

nous sommes si dédaigneux de la vraie lumière que nous ne savons pas lire

ce document banal qui orne nos demeures :

Le tapis d'Orient ;

le tapis aux lignes d'aspect géométrique qui ne sont pas seulement

des caprices d'artistes, qui sont la tradition sacrée, qu'à son insu peut-être, d'ailleurs, l'artiste perpétue.

 

Cette langue sacrée est, pour M. Soldi, écrite partout.

Ne la voit-il pas dans un simple bonnet breton qu'il trouve à Pont-l'Abbé ?

Émile Soldi

« Ce bonnet, cette coiffe, c'est le triangle brodé.

Vous ne voyez que des ronds, des carrés, des losanges.

Écoutez bien :

c'est la prière de la femme, c'est l'espoir de la mère évoquant le pouvoir céleste et donnant la synthèse de la création. »

 

Et M. Soldi — le bonnet placé sous les yeux de son auditoire, qui évidemment ne voit pas très bien tout le symbolisme qui naquit sous les doigts de la brodeuse de Pont-l'Abbé, — M. Soldi explique :

 

« Voyez, au sommet du frontal, le signe générateur terrestre surmonte le triangle sacré, faisceau de lumière vivifiante provoquant la fermentation du germe ;

le trou au centre, l'œillet des brodeuses, c'est le disque solaire, l'œil du ciel.

Autour huit points brillants ;

ce sont les signes de son éclat.

Un cercle les entoure, brodé de soie en biais.

Qu'est-ce ? Sinon pour indiquer le mouvement de l'astre et de ses rayons ?

Dans les angles, des cornes de bouc représentant l'énergie conductrice féconde, propulseur de l'âme.

« Aux angles, quatre grands disques; ce sont les quatre âmes du soleil d'Egypte.

Une sorte de croissant enveloppe les disques,

c'est la sphère ouverte dans laquelle lame va inscrire.

Tout ici a son expression ;

le fil diligent n'a pas travaillé sans intelligence, il n'est pas jusqu'à ces tiges

de fougère qui ne soient comme les éléments de vie des êtres nouveaux ... »

 

Ainsi, dans un bourg du Finistère nous retrouverions, dessinés sur une coiffe par l'aiguille et les ciseaux d'une pauvre fille illettrée, l'hymne de la création, l'objurgation aux pouvoirs créateurs de la terre et du ciel

— tout le Verbe de l'antiquité —

tous les signes magiques auxquels les démiurges obéissaient ?

 

C'est peut-être beaucoup.

Il est en tous cas certain que nos bigoudens ne se sont jamais doutées

de ce qu'elles portaient sur leur tête.

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Dernière mise à jour - Juin 2021