Fenêtres sur le passé

1896

M. Verchin, un Breton de Quimper et de Lannion

Source : La Dépêche de Brest 8 juin 1896

 

Avec M. Verchin, voici un Breton de Quimper et de Lannion.

Nous avons déjà signalé de lui un livre de vers, « Heures tristes »,

où un talent délicat était affirmé.

Il nous offre cette fois, en un petit et coquet volume intitulé

« Destinée », une nouvelle et un récit de voyage.

La nouvelle a donné son titre à tout le livre ; c'est une histoire d'amour, triste et touchante, l'idylle, très pure, d'une jeune fille qui vit et meurt près de Douarnenez, pendant que son ami, son compagnon d'enfance,

âme aussi tendre que la sienne, était au loin, à Paris.

Et il vécut sa vie où elle avait vécu, fidèle à la morte, dans l'espérance

et dans le souvenir.

 

Le voyage, c'est un tour de Bretagne en torpilleur,

de Lorient à Douarnenez et retour.

Et tout l'entrain qui est dans le caractère de l'auteur,

toute sa verve reparaissent ici.

Il part gaiement un matin à quatre heures,

se rappelant à propos cette chanson :

 

Quand on navigue en Berton,

Tonton tôntaine ton ton,

Il faut avoir le ventre libre,

Acheter deux sous d'équilibre,

Sous peine de boire un bouillon,

Tonton tontaine ton ton.

 

À bord, comme on double une pointe, un coup de grosse mer le renverse ; ce n'est qu'un agrément de plus dans le voyage.

À l'entrée de l'Aven, la flottille de torpilleurs stoppe,

l'état-major va déjeuner à Pont-Aven.

Quel appétit !

Après le déjeuner, une promenade chez les artistes qui ont élu domicile dans ce joli coin de terre, et la voyage se poursuit par Concarneau,

par le raz de Sein, que de Douarnenez notre auteur et un ami vont ensuite revoir par voie de terre.

 

Connaissez-vous un Breton qui ne soit épris de la Bretagne et,

sachant manier un brin de plume, n'essaie pas de la peindre ?

M. Verchin n'y manque pas.

Il le fait d'une plume légère, celle qui convient bien à un voyageur intrépide et qui excursionne en torpilleur.

Au retour, arrêt aux Glénans.

Une bande de jeunes gens y est confinée par le mauvais temps ;

toutes les gaietés se réunissent, et l'on chante, et l'on raconte

de bonnes histoires, celle-ci entre autres :

Un fermier des Glénans négligeant de payer son fermage,

le propriétaire lui envoie l'huissier pour saisir.

L'huissier débarque un samedi soir, le soleil est couché,

force est bien d'attendre au lundi pour instrumenter.

On était en joie ;

l'huissier se met de la fête, on le fait boire, on le grise,

et pendant qu'il dort, on déménage les meubles du fermier

et on les enterre dans le sable de la grève.

Au réveil, l'huissier ne voit plus que deux lits, celui où il est couché

et celui du fermier.

Et tous les Glénans de rire.

 

Ajoutons que le livre est très gentiment illustré.

 

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Source : Ceux qu’on lit en 1896 de Philippe Gille

 

Heures tristes

C’est un livre de poésies émues, clairement exprimées, que celui,

que M. A. Verchin publie sous le titre d’Heures tristes.

L’auteur est breton, il aime sa terre natale et il la chante pieusement,

en parlant comme un enfant parle de sa mère.

Je cite, au hasard,

ces quatrains qui donneront idée de la note dominante du livre :

 

Ô bonne terre des aïeux,

Bretagne poétique et grise,

Dont le charme mystérieux

Pénètre jusqu’au cœur et grise.

Terre de roc et de granit

Où poussa bien notre semence,

Terre âpre et rude qui finit

Au point où l’Océan commence !

Nous sommes pétris de ton sol

Et notre origine persiste ;

Quand notre âme vole, son vol

L’emporte vers la lande triste.

On est aussi heureux qu’étonné de trouver aujourd’hui des vers

qui riment, qui aient une mesure et un sens ;

c’est pourquoi nous signalons le livre de M. Verchin.

 

*

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L'ANNÉE DES POÈTES.

 

A. VERCHIN : HEURES TRISTES. (Léon Vanier éditeur de Paul Verlaine.)

 

C'est le livre d'un poète breton, d'un poète qui aime son pays,

et qui en a gardé toutes les fortes et naïves croyances,

la simplicité et la grandeur.

 

Cette œuvre de tendresse et de mélancolie est une œuvre sincère

et émue, — éloquente et belle.

Et quels vers chantants et frais !

Quels poèmes délicats et tendres !

Il y a là deux ou trois légendes tout à fait délicieuses :

Kanor, la Grande-Croix, une exquise Chanson, des fantaisies charmantes, telles que Minuit et les Ondines.

Le volume se termine par deux petites pièces dramatiques,

une saynète en un acte, La Faim, et un à-propos :

La Côte, toutes deux d'un art délicat.

Voici un sonnet extrait des Heures tristes :

 

Pour tombe, je ne veux ni monument superbe,

Ni pierre écrasante où les os sont serrés ;

Je ne veux pas, rimée, à l'instar d'un proverbe,

De pompeuse épitaphe en termes consacrés.

 

Je veux dans quelque coin ensoleillé, sous l'herbe,

Dormir mon dernier somme au milieu des grands près

Et quand le moissonneur y dressera sa gerbe,

Mon âme planera sur ses épis dorés.

 

Tout autour, un buisson d'aubépines écloses

Où les oiseaux chanteurs viendront pendre leurs nids,

Quand le retour d''avril fera naître les roses ;

Puis, j'entendrai, le soir, aux vides infinis

Des baisers d'amoureux monter, monter, sans nombre,

Ineffable concert qui bercera mon ombre.

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Dernière mise à jour - Novembre 2021