Fenêtres sur le passé

1896

Eugène Le Mouël
Les Bretons d'aujourd'hui

Source : La Dépêche de Brest 12 avril 1896

 

Auteur : Jean Tribaldy.

 

Voici un poète qui chante avec une abondance et une facilité extrêmes.

C'est M. Eugène Le Mouël, qui a déjà publié chez Lemerre, éditeur du Parnasse, une demi-douzaine de livres de vers, tous bretons, tous parfumés des fleurs de la lande et de la rude odeur des embruns.

Et c'est, chronologiquement :

Feuilles au cent, Bonnes gens de Bretagne, les Enfants de Bretagne, Missel d'amour.

Peut-être que j'en oublie.

En tout cas, je mentionne pour n'y plus revenir, parce que nous n'en connaissons que des fragments,

Kéméner, un drame qui est encore — son nom seul l'indique — une œuvre bretonne.

Et pourtant, M. Le Mouël n'a pas grandi parmi les genêts et les bruyères de la lande armoricaine.

Il appartient à une famille originaire du Morbihan, mais il est né à Granville, et c'est là, devant la Manche,

au milieu des marins, que son enfance s'est écoulée.

Aussi a-t-il un penchant très vif pour les scènes de la vie maritime.

Il y a des marins tout le long de ses poèmes et des coins d'Océan apparaissent presque entre toutes ses pages.

Il aime le bruit des vagues et la rude aventure des flots.

Il aime aussi l'âme simple des bons travailleurs de la mer, matelots de l'État, pêcheurs, morutiers d'Islande,

pilotins et mousses.

Son art n'est ni compliqué ni savant.

Il chante à la bonne franquette, et il ressemble quelque peu à l'un de ses héros,

 

... Un Breton naïf, poète de nature,

 

Que ceux de sa contrée écoutaient, attendris !...

Eugène Le Mouël

Je ne saurais dissimuler que tout ce qu'a écrit M. Le Mouël ne me satisfait pas également.

Son lyrisme coule parfois trop facilement, et le tort de cet écrivain est de ne pas se défier assez du don d'abondance que la nature a mis en lui.

Il est des jours où l'inspiration est une bonne visiteuse et où il convient de la recevoir avec un enthousiasme

sans mélange.

D'autres jours, il faut savoir lui refuser obstinément la porte au risque de la forcer à coucher à la belle étoile.

La faute de M. Le Mouël est certainement de réserver toujours le même accueil empressé à la visiteuse.

Son œuvre ne pouvait qu'y gagner une certaine monotonie, ce qui n'est pas, d'ailleurs,

l'écueil le plus redoutable pour les poètes.

L'écueil le plus redoutable, c'est de tomber dans la banalité et de ne répéter que des choses mille fois dites bien longtemps après l'époque où La Bruyère écrivait que tout était dit, ce qui était une façon polie et spirituelle d'inviter les écrivains à écrire le moins possible s'ils avaient d'aventure l'ambition d'exprimer quelque chose de nouveau.

Je n'ignore pas que cela est fort malaisé et que cette ambition n'est permise qu'à de rares élus parmi tant d'appelés.

Aussi me garderai-je bien d'insister sur ce point.

J'ai voulu marquer seulement que le vers de M. Le Mouël manque parfois de souplesse et de grâce.

Il est littéral et sonore ; je lui voudrais un peu plus de musique intérieure.

Le sapeur Gruyer par Eugène Le Mouël

Sans doute, au surplus, M. Le Mouël sait-il tout cela mieux que moi.

Le genre où il s'est cantonné n'admet pas toujours les qualités par où le vers acquiert une vie durable

et, pour ainsi dire, personnelle.

Les œuvres de M. Le Mouël sont des récits bien plus que des poèmes et, comme l'auteur s'attachait à nous présenter des êtres simples, à peine effleurés par la civilisation, comme il ne voulait nous conter que des scènes rustiques,

tout son art devait forcément consister à prendre des types plus près de la nature,

de façon que nous ne fussions point trop choqués d'entendre leur histoire contée en vers alexandrins.

Par cette sélection que M. Le Mouël s'imposait au préalable, il montrait un sens secret de l'art qui lui mérite d'être absous de certaines défaillances, à la vérité très légères.

Remarquez, en effet, que malgré le passage du romantique qui admettait toutes les difformités, malgré l'invasion naturaliste qui sacrifiait tout à l'extériorité pittoresque, nous ne comprenons guère qu'on prête à des personnages

qui ne sont ni des dieux ni des héros un langage lyrique.

M. François Coppée, qui est pourtant un bon poète, sait ce qu'il en coûte d'avoir rapporté dans la langue poétique l'histoire du Petit Épicier de Montrouge ou celle de la Marchande de journaux.

J'ai nommé à dessein M. François Coppée.

Je pense qu'il doit être le maître aimé de M. Le Mouël.

Mais M. Le Mouël n'a pas grandi au milieu de la forêt de pierres de Paris, et toute sa tendresse,

il l'a gardée pour son pays natal et pour les êtres qui y vivent.

Quand il ferme les yeux, il revoit la lande et la mer et il n'a besoin que d'écouter un peu pour entendre la sauvage et lointaine plainte des vagues.

Il nous dira donc la Complainte des graviers de Paimpol, l'Histoire du Père Jean, la Fileuse, la Veuve,

ou tels autres poèmes où le drame est bref et le décor sommaire.

Parfois, il se souvient des premières manifestations du romantisme et il compose la Sœur parjure,

qui fait penser, pour le sujet tout au moins, à la fameuse ballade de Victor Hugo où un frère frappe sa sœur

pour lui faire expier sa faute et, quand celle-ci se plaint d'avoir le voile de la mort sur les yeux,

lui-répond avec une présence d'esprit qui fait quelque tort à sa solennité :

 

C'en est un que du moins tu ne lèveras pas !

 

Rarement M. Eugène Le Mouël est subjectif.

Il ne fait pas, comme Henri Heine, de petites chansons avec de gros chagrins.

Si nous savons combien il aime les bruyères fleuries de la lande et la grande désolation de la mer farouche,

c'est seulement par les êtres qu'il évoque sur la lande et sur la mer.

M. Le Mouël est assez l'homme de son œuvre.

Il est d'épaules carrées, haut de taille, blond de barbe et de regard doux, avec une voix sonore et pleine,

qui fait merveille au dessert des réunions celtiques, quand on a donné la parole aux poètes et qu'ils renversent allègrement la coupe pleine de leurs chansons.

Vous ai-je dit que ce poète était aussi un caricaturiste ?

Il a composé des albums charmants et il donne fréquemment des dessins au journal la Caricature.

Ce sont d'aimables pages sans prétention, enlevées d'un crayon alerte, où l'on voit de jolies Parisiennes accompagnées de leurs héritiers ou flanquées des messieurs qui les accompagnent habituellement dans la vie,

à titre d'époux, parfois à titre d'amis de cœur.

Une bonne petite légende commente ces futilités gentilles, et cela suffit pour qu'un sourire fleurisse sur les lèvres de qui les contemple.

Et il faut évidemment louer M. Le Mouël d'avoir su avec tant de sagesse arranger sa vie.

Il s'exerce dans deux genres très différents avec une aisance pareille.

Son crayon est fleuri comme sa plume, et tout ce qu'il nous donne respire la santé, une grande quiétude d'esprit ;

sa mélancolie est courageuse et son rire robuste.

Ce sont là des qualités trop rares aujourd'hui pour qu'on n'ait pas quelque satisfaction secrète à les signaler.

Eugène Le Mouël

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